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1) Vous vous êtes intéressé pour vos travaux de doctorat à la place de la religion et des croyances dans la littérature en sciences sociales. Quel est le statut de cet objet d'étude dans la réflexion sociologique et anthropologique, en particulier dans la pensée des grands auteurs ?
En abordant la thématique des croyances collectives, il faut d'emblée avoir conscience qu'il s'agit de traiter une, pour ne pas dire la question classique des sciences sociales, comme le suggère Durkheim dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, une question redoutable en raison de sa complexité. Nous pouvons ainsi nous demander pourquoi une telle centralité des croyances collectives dans toute la littérature des sciences sociales. Deux raisons peuvent être avancées ; premièrement, une raison renvoyant à la recherche d'une légitimité institutionnelle de la part de sciences en gestation à la fin du XIXème, ces sciences devant démontrer leur aptitude à faire des croyances, domaine qui pourrait passer pour celui de la subjectivité, de la conviction, de la foi, de l'engagement personnel, bref celui d'un rapport inconditionné entre le croyant et sa croyance, un objet possible de la science. Cela est particulièrement vrai chez Durkheim - n'oublions pas qu'il est un héritier de Comte - qui a été habité durant toute sa carrière par la nécessité d'affirmer la primauté scientifique de la sociologie et ce jusque dans l'étude de faits - par exemple le suicide - apparemment marqués du sceau de la subjectivité mais qui sont, en fait, de part en part, de bout en bout, des faits sociaux. Cette stratégie appliquée à l'étude des phénomènes religieux est présente dès les débuts de sa carrière d'enseignant, dès les premiers numéros de L'Année sociologique, dans la mesure où, pour Durkheim, comprendre la religion c'est saisir de l'intérieur les principes mêmes du fonctionnement de nos sociétés. Par conséquent, selon Durkheim, la sociologie ne peut pas s'éprouver comme science sans se confronter à la question des croyances collectives ; deuxièmement l'importance des croyances collectives dans la littérature ne renvoie pas uniquement à des questions de lutte pour le monopole de la légitimité scientifique. Un second élément, qui repose sur un constat trivial, a enfin contribué à imposer la question des croyances collectives dans le champ de la recherche. Ce constat porte sur le fait que la plupart des comportements humains en société présuppose un univers structuré de croyances et de représentations qui accompagne l'action, qui explicite les intentions de l'individu et auquel il est nécessaire d'avoir recours pour comprendre le comportement orienté de l'agent. Puisque les sciences sociales ont pour finalité de rendre compte, sous des formes diverses et souvent antagonistes, les modalités et motivations de l'action de l'homme en société, la question de la croyance collective apparaissait comme incontournable, pour ne pas dire nécessaire.2) La notion de «croyances collectives» est polysémique, l'expression est d'ailleurs toujours employée au pluriel. Quel(s) sens peut-on donner à cette notion ? Existe-t-il différentes conceptions chez les sociologues ? Peut-on faire une catégorisation des croyances collectives ?
Aucun consensus ne se dégage parmi la communauté des sociologues et des anthropologues en vue d'attribuer une définition univoque à la notion de «croyances collectives». Rien d'étonnant ni de choquant à cela malgré l'intensité des débats depuis un siècle, cette notion faisant figure, au final, plutôt d'idée régulatrice, au sens kantien du terme, de la recherche en sciences sociales. Le rapport aux croyances collectives est rendu compliqué par le fait que cette expression accole deux termes eux-mêmes compliqués. Commençons par le mot «croyance», un mot qui a un lourd héritage philosophique, coincé entre deux traditions, à savoir, pour faire simple, la tradition platonicienne qui réduit la croyance à un résidu de la science et qui, pour reprendre l'expression de Gaston Bachelard, «a en droit toujours tort», et la tradition stoïcienne qui se concentre davantage sur les opérations du sujet qui accordent son assentiment à des représentations. De fait, il est impossible d'aborder cette question sans avoir à l'esprit les tours et détours de la tradition philosophique, tradition philosophique qui tend globalement à associer la croyance à une thématique de la représentation. Par ailleurs, ce n'est que très récemment que l'anthropologie s'est mise à douter de l'universalité de l'acte de croire. Pour l'anthropologie classique celle, par exemple, de Tylor, Frazer, attribuer à autrui une croyance collective était une tâche qui ne semblait recouvrir aucune difficulté. Le rattachement de la croyance à la thématique de la représentation produisait un discours faisant de chaque acte, de chaque parole indigène l'expression d'une orthodoxie. Toutefois, une simple attention accordée aux langues des peuples dits primitifs aurait suffi à remettre en question ce postulat. Il existe des sociétés humaines dans lesquelles l'expression «je crois» fait défaut et il revient à Evans-Pritchard le mérite d'avoir souligné l'importance de ce constat à propos des Nuer. Cette absence n'est pas le signe d'une pauvreté conceptuelle puisque ces langues révèlent une richesse de catégories au moins comparables aux autres. Dans ce cadre, si l'on admet l'hypothèse qu'un langage n'est pas uniquement un outil servant à décrire une réalité extérieure mais qu'il restitue des catégories à partir desquelles un univers est pensé et représenté, l'absence du mot «croyance» dans certaines langues constitue l'élément le plus tangible d'une possible remise en cause de l'universalité de l'acte de «croire».3) Les sociologues et les anthropologues ont avancé différentes interprétations des croyances collectives. Quels sont les différents modes d'explication mobilisés et à quels auteurs ou courants peut-on les rattacher ?
L'immensité de la littérature consacrée aux croyances collectives a effectivement de quoi décourager. Cette diversité n'est qu'apparente et il est possible de réduire cette complexité à quelques stratégies explicatives que l'on retrouve à l'oeuvre dans la plupart des textes des sociologues et des anthropologues, communautés que je m'applique à ne jamais pas distinguer.4) Avec la modernité, les croyances collectives ont évolué. Max Weber parlait du «désenchantement du monde» pour signifier que les croyances magiques tendaient à disparaître avec la rationalisation du monde social. La place de l'institution religieuse a certes reculé dans les sociétés occidentales contemporaines, mais l'on observe en même temps la persistance de certaines croyances et d'une expression religieuse, voire, pour certains observateurs, un «retour du religieux».
Est-ce que la modernité signifie la fin des croyances ? Comment peut-on analyser ces évolutions ?
5) Quel est selon vous la spécificité et l'intérêt d'une approche «cognitive» de la religion et des croyances collectives ?
Aucune approche ne peut revendiquer la possibilité de circonscrire la question des croyances collectives, question à ce point ambivalente et vaste qu'elle finit toujours par déborder les cadres théoriques qui tentent vainement de la réduire à une dimension censée incarner la problématique générale de la croyance. L'approche «cognitive», celle qui essaie de ramener la croyance aux processus d'adhésion des sujets à des propositions jugées vraies ou fausses, plus ou moins congruentes avec la réalité, n'échappe pas à ce constat. Pour autant, je crois qu'il faut rejeter toute forme de relativisme qui joue, à notre époque, le rôle de l'argument paresseux. Donc, il nous faut choisir en comparant le pouvoir explicatif relatif, non absolu, des théories les unes par rapport aux autres. L'approche «cognitive» me semble encore aujourd'hui la meilleure ; elle satisfait au critère du rasoir d'Occam en ne multipliant pas les entités et les hypothèses de caractère métaphysique[1] ; elle attaque cette question en l'abordant à bras-le-corps : quel sens est-il donné au mot «croire» par un sujet socialement situé ?