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Savoirs : quels critères pour les sciences sociales ?

Publié le 30/10/2011
Auteur(s) : Andrew Abbott
Pour Andrew Abbott la cumulativité ne peut être un critère central pour les sciences sociales. Dans cette conférence d’ouverture au congrès de l'AFS 2011, le chercheur nous présente un certain nombre de critères alternatifs pour étudier le processus de connaissance : esthétique, nouveauté, plénitude, pouvoir opératoire, élégance scientifique, etc. Abbott tente ainsi de définir et d'identifier des critères qui favorisent la connaissance et les échanges entre les savoirs.

phot de l'auteur« Il est loin d'être évident qu'une recherche est une trajectoire cumulative » Andrew Abbott

Chercheur de renommée internationale, Andrew Abbott est Professeur de sociologie à l'Université de Chicago et rédacteur en chef de l'American Review of Sociology. En octobre 2011, l'Université de Versailles St-Quentin-en-Yvelines lui a décerné le titre de Docteur Honoris Causa. Ses domaines de spécialités sont la sociologie des professions, en particulier du monde académique, l'évolution des sciences sociales, la sociologie de la connaissance, les théories et les méthodes en sciences sociales et plus précisément l'analyse séquentielle et le traitement du temps dans les processus sociaux.

 

Résumé par Andrew Abbott

« Comment définir des critères qui favorisent la connaissance et les échanges entre les savoirs ? Il semble désormais évident, et ce depuis longtemps, que la cumulativité ne peut être un critère central pour les sciences sociales. Bien que les connaissances puissent croître à l'intérieur de paradigmes locaux, et que des synthèses partielles puissent y être réalisées, ces cumulations locales se heurtent toujours à d'autres résultats eux-mêmes cumulés mais dont les présupposés sont très différents. Dans cette conférence, je présente un certain nombre de critères alternatifs pour étudier le processus de connaissance : esthétique, nouveauté, plénitude, pouvoir opératoire, élégance scientifique, etc. Je distingue entre les critères relatifs aux travaux individuels et les critères relatifs au processus collectif de création de connaissance. J'analyse la question de l'excellence diachronique et le défi qu'elle pose aux critères de l'excellence synchronique. Enfin, je distingue les critères relatifs aux résultats de la connaissance et ceux qui évaluent les processus de connaissance (le savoir comme nom ou comme gérondif). In fine, je conclus en montrant qu'aucune question n'est résolue, sinon celle, centrale, de l'importance desdits critères. »

Compte-rendu de la conférence d'Andrew Abbott

Dans cette conférence Andrew Abbott propose une réflexion sur les critères permettant d'évaluer les connaissances en sociologie, afin de contribuer à la discussion sur l'avenir de cette discipline.

Andrew Abbott commence par faire la démonstration de l'échec de «l'idéal de la cumulativité» du savoir dans les sciences sociales

Cet idéal selon lequel la science progresse vers la vérité par accumulation de connaissances successives puise ses racines dans la philosophie des Lumières (Francis Bacon). Cette croyance dans le progrès scientifique, explicite chez A. Comte, est partagée par de nombreux sociologues depuis E. Durkheim jusqu'à P. Bourdieu. Aucun de ces auteurs n'aurait envisagé que sa manière de penser la société n'était qu'une manière parmi d'autres.

A. Abbott a testé l'hypothèse de cumulativité en collectant tout d'abord des informations sur l'âge des citations dans les articles de cinq grandes revues de sociologie aux Etats-Unis, entre 1977 et 2009. Si cette hypothèse était vérifiée, les articles publiés devraient faire référence à des travaux récents. Or les données révèlent que l'âge moyen des citations augmente avec le temps : plus le temps passe, plus les auteurs citent des travaux anciens. Les mêmes résultats sont obtenus à partir de deux revues françaises, la Revue Française de Sociologie et Actes de la Recherche en Sciences Sociales. Dans le domaine de la méthodologie, A. Abbott n'a pas constaté davantage de cumulativité : les «modes méthodologiques» se succèdent assez rapidement. Ainsi, actuellement aux Etats-Unis, il existe un engouement pour les simulations par ordinateur qui tendent à remplacer la méthode des régressions négatives binomiales. A. Abbott s'est aussi intéressé aux programmes de recherche en sociologie à partir d'études de cas (théorie de l'étiquetage par exemple). Il a pu observer que ces programmes s'épuisaient après une vingtaine d'années et qu'ils étaient remplacés par d'autres «paradigmes générationnels».

Selon le sociologue, s'il y a bien accumulation des connaissances, à l'intérieur des programmes de recherche (ou d'une méthodologie particulière), l'incommensurabilité des savoirs produits dans les différents paradigmes empêche toute cumulativité entre les programmes. Au-delà, on trouve des structures intellectuelles stables auxquelles se rattachent les différents paradigmes générationnels. Il s'agit de quatre ou cinq grandes manières d'expliquer le monde social (en termes d'actions individuelles, de forces sociales, de structures symboliques...) avec chacune leur «héros théorique». A ce niveau qu'Abbott nomme «catégorique», il n'y a jamais d'accumulation.

Finalement, du côté tant des programmes de recherche, que de la méthodologie ou de la littérature, rien ne vient soutenir l'idée d'un progrès général en sociologie. Il peut exister un accroissement du savoir l'intérieur de paradigmes locaux, mais pas de cumulativité dans l'ensemble du savoir sociologique. A. Abbott estime que la cumulativité n'existe qu'au niveau des faits en sociologie : les connaissances empiriques s'accumulent grâce aux multiples enquêtes statistiques, enquêtes ethnographiques, études historiques, etc.

Dès lors, comment repenser le projet de la sociologie pour qu'il ne soit pas réduit à une « succession de modes » ?

Pour définir des critères solides permettant d'évaluer le savoir sociologique, quatre dimensions de la production de connaissances doivent être distinguées. Il faut en analyser les causes matérielle, formelle, efficiente et finale (A. Abbott s'appuie ici sur la «théorie des quatre causes» d'Aristote). La dimension matérielle est l'objet de la connaissance, le «monde des choses» que le sociologue cherche à comprendre. La dimension formelle correspond à l'acte de connaissance, c'est-à-dire toutes les activités de représentation formelle du monde (construction de concepts, de catégories, de synthèses, etc.). La dimension efficiente est le sujet connaissant et la cause finale est le savoir lui-même, le résultat du processus de production de connaissances.

A. Abbott précise d'abord la position cumulativiste sur ces quatre dimensions. Dans le modèle cumulativiste, l'objet du savoir est un «monde extérieur» dont la connaissance véritable peut être approchée peu à peu grâce à la science. L'acte de connaissance est un processus d'inductions successives visant à interpréter la complexité du réel observé. Il permet d'accroître le savoir «asymptotiquement» et de s'approcher de la vérité. Dans les théories cumulatives, le sujet connaissant est un individu dont le caractère socialisé est ignoré. Les déterminants externes de la connaissance ne sont pas pris en compte. Enfin, le savoir lui-même fait référence à des symbolisations du monde considérées comme vraies à un moment donné seulement et qui seront inévitablement dépassées dans le futur.

A. Abbott développe ensuite les questions plus générales posées par ces quatre dimensions, si l'on veut construire un projet non cumulativiste pour la sociologie.

1) Concernant l'objet de la connaissance se pose la question, ancienne mais centrale, de la différence entre faits sociaux et faits naturels. Abbott pense qu'il est nécessaire de partir du postulat selon lequel «les faits sociaux sont de nature fondamentalement différente des faits naturels», pour trois raisons :

  • argument de «redéfinition perpétuelle» : le savoir sur les faits sociaux ne peut être fixé, définitif, car les faits sociaux sont le produit d'un ensemble d'actions et, au cours de celles-ci, les individus peuvent donner un sens nouveau aux actions passées.
  • argument de «normativité inhérente» : les actions qui sont à l'origine des faits sociaux résultent de choix qui sont guidés par la moralité ou la justice (fait empirique), donc les faits sociaux ne peuvent être énumérés sans être jugés.
  • argument d'«endogénéité absolue» : la science sociale est endogène car toute catégorie qu'elle construit ou toute loi du comportement humain qu'elle découvre, une fois dévoilée, peut être utilisée par d'autres acteurs sociaux et contribuer à transformer le monde social qu'elle explore.

Ainsi, tout savoir sur la société ne peut être purement empirique, il sera forcément normatif. «Une sociologie neutre axiologiquement est une sociologie erronée», affirme A. Abbott, au sens où il serait nécessaire d'intégrer des théories de la justice, ouvertement explicitées, dans la pratique sociologique.

2) Au niveau de l'acte de connaissance se pose le problème de perte d'unité. Tout acte de connaissance a une dimension individuelle (l'activité du chercheur) et une dimension collective (les équipes de recherche et la discipline sociologique). Dans l'idéal cumulativiste où le savoir progresse régulièrement, le travail de chaque chercheur ou projet individuel contribue automatiquement à l'avancement du savoir collectif. Dans un projet non cumulativiste, il faut repenser l'articulation de ces différents processus qui ne sont plus automatiquement reliés. La question centrale qui se pose est d'ordre collectif : quelle est l'organisation idéale de la distribution des paradigmes générationnels dans l'espace des connaissances possibles ? quelles sont les méthodes ou les recoupements utiles ? quels sujets ne sont pas assez explorés ? etc. Selon A. Abbott, le projet alternatif suppose d'établir de nouveaux critères (dynamiques) pour la connaissance au niveau individuel et collectif, des critères relatifs d'une part à la biographie du chercheur individuel (en l'absence de continuité des programmes de recherche, que deviennent le travail et les idées des chercheurs plus anciens ?), d'autre part à la qualité du savoir collectif (quelles peuvent être les «canons» de cette qualité ?).

3) Concernant le sujet connaissant, dans le modèle cumulativiste, les règles de production du savoir du sujet individuel et du sujet collectif sont les mêmes. La spécialisation des chercheurs et la division du travail entre spécialistes permettent d'articuler la production individuelle et la production collective (la discipline dans son ensemble). Dans la perspective non cumulativiste, ce lien n'est plus évident. Abbott se demande alors si les sociologues pourraient s'inspirer du modèle les disciplines littéraires et les humanités où les chercheurs individuels travaillent de manière relativement déconnectée, mais où leurs productions sont liées les unes aux autres dans un réseau de travaux et de recherches qui couvre assez bien l'ensemble des savoirs humanistes.

4) Au sujet des idéaux sur le savoir, Abbott souligne l'insuffisance de critères d'évaluation portant uniquement sur les résultats de la recherche. En effet, on peut, selon lui, accroître son savoir sans améliorer sa capacité de connaissance. Par exemple, la lecture de travaux sur les inégalités de revenus n'implique pas la maîtrise du concept d'inégalité. De même, on peut utiliser des modules statistiques dans les comprendre. Finalement, une simple évaluation quantitative du savoir ne peut nous informer sur la qualité de ce savoir.

Dans la dernière partie de son intervention, A. Abbott propose plusieurs pistes pour construire un idéal alternatif à l'« idéal déclinant » de la cumulativité en avançant quelques critères possibles pour la connaissance.

1) Quels critères possibles pour l'objet de la connaissance ?

Les objets de la connaissance sociale sont très variés, mais on a longtemps privilégié les faits sociaux qui se prêtaient le mieux à la modélisation et aux explications formelles, comme par exemple les faits démographiques. A. Abbott estime qu'il faut réinvestir des objets trop délaissés par la sociologie : les faits moraux, les jugements esthétiques, les émotions. Il faut selon lui réinventer une sociologie normative, animée par l'idéal de la justice, en confrontant de manière formelle les travaux de recherche et les réflexions juridiques et politiques. Il faut aussi une sociologie des émotions pour proposer une alternative à l'approche psychologique qui réduit les émotions humaines à des flux neuro-chimiques. Il faut enfin développer une sociologie animée par des critères esthétiques.

2) Quels critères relatifs à l'acte de connaissance ?

Au niveau individuel, les chercheurs partagent déjà un certain nombre de règles pour leur pratique sociologique (rigueur, doute, autocritique, etc.). Les modalités de l'interdisciplinarité sont en revanche plus délicates à difficile à définir. Au niveau collectif, le meilleur critère reste pour Abbott l'évaluation par les pairs, ce qui suppose que tout acte de connaissance s'inscrive dans une communauté scientifique. Le «tournant ethnographique» (ou microsociologique) a entraîné une grande diversité de travaux mais en même temps le besoin de nouveaux critères, différents de ceux du projet cumulativiste, pour évaluer le savoir produit.

A. Abbott propose deux critères alternatifs pour le processus de la connaissance :

  • Le critère de «récurrence finie» :

Dans l'espace non cumulatif des savoirs possibles, les sociologues ont tendance à surinvestir un point de l'espace (i.e. une interprétation parmi les possibles) à un moment donné. Le critère à retenir est que tout point de cet espace doit être revisité assez régulièrement, pour éviter qu'une des interprétations possibles (qui a pu être investie dans le passé) ne disparaisse complètement.

  • Le critère de «complétion» ou de «plénitude» :

Abbott entend par là que la sociologie doit chercher à couvrir au mieux l'espace des savoirs possibles. C'est la condition pour mettre en œuvre une véritable interdisciplinarité. Les travaux interdisciplinaires consistent souvent à réunir plusieurs disciplines, d'un courant proche, pour traiter une thématique commune. A. Abbott estime que la sociologie a besoin de combinaisons plus dynamiques. La production d'un savoir interdisciplinaire gagnerait à des interactions complexes et transgressives entre les disciplines, comme par exemple un marxisme quantitatif, une sociologie des sciences inspirée de la théorie des jeux, des études ethnographiques du silence. Abbott pense aussi qu'il faut développer une réflexion sur les mondes possibles au plan empirique et normatif et mettre l'imagination sociologique des chercheurs en sciences sociales au service de la construction d'utopies.

3) Quels critères relatifs au sujet de la connaissance ?

Les récents débats ont mis l'accent sur l'incapacité des sociologues à écrire pour des publics non spécialisés et sur le problème de la formation des chercheurs. Selon Abbott c'est plutôt l'idée que les sociologues sont «des experts hissés sur des épaules de géants» qui doit être combattue : les sociologues du passé sont toujours très présents dans la sociologie contemporaine. Dans un monde non cumulatif, il faut alors des critères adaptés à chaque étape de la vie professionnelle d'un chercheur : une bonne connaissance des classiques et l'adhésion à un paradigme générationnel en début de carrière ; davantage d'éclectisme pour aller vers une connaissance plus générale du monde social en milieu de carrière ; une certaine pérennité des recherches pour les plus avancés dans la carrière (un texte qui sera toujours utile dans 50 ans ?). Avec le temps, les sociologues ont tendance à se répéter, il est donc important d'évaluer la diversité des travaux. Un autre problème évoqué par Abbott est celui du positionnement politique du chercheur et de «l'aliénation du savoir», qui ne peut être résolu par «l'invocation rituelle de la réflexivité».

L'acte de connaissance doit enfin être «transparent». L'expert doit être capable de rendre compréhensible auprès d'un public large la complexité du monde social. Le savoir expert doit être accessible à l'amateur, en évitant le jargon, sans pour autant être simplifié. Abbott plaide également pour une sociologie «lyrique» : pour toucher le public, les textes doivent aussi susciter des émotions chez les lecteurs (beauté, tristesse, étonnement, désenchantement, etc.).

4) Abbott manque de temps pour évoquer les critères possibles pour l'évaluation du savoir, mais il considère que les critères relatifs à l'acte de connaissance sont plus importants que ceux qui concernent le savoir résultant du processus de connaissance.

Pour finir, A. Abbott évoque son expérience personnelle et les raisons pour lesquelles il s'est écarté du modèle de cumulativité - avec lequel il a grandi - et il a recherché un idéal plus ouvert. En tant que rédacteur en chef de l'American Journal of Sociology depuis dix ans, il est confronté chaque semaine à une immense variété de travaux de qualité, mais dont les méthodes et les résultats se contredisent très souvent. Partisan de cette diversité, ses choix de publication, avec son comité de rédaction, ont été guidés par la recherche de l'excellence dans chacun des paradigmes de recherche. Son souci a été alors de rechercher une justification positive à cet éclectisme : en quoi finalement «cette combinaison de rigueur, de tolérance et de pluralisme militant est un idéal substantif et positif ?».

Discussion

Lors de la discussion, plusieurs sociologues ont exprimé leur désaccord avec la position d'A. Abbott selon laquelle la cumulativité ne peut être un critère central pour la connaissance en sciences sociales :

- Pierre Demeulenaere (Directeur du Centre d'études sociologiques de la Sorbonne et Directeur adjoint du GEMASS) estime que sa perspective assez kuhnienne tend à rigidifier la notion de cumulativité. Dans le domaine des sciences de la nature comme dans celui des sciences sociales, les connaissances évoluent par des réinterprétations de savoirs passés et il existe des résultats assez résistants sur le long terme, sur lesquels se dégage un consensus (par exemple les mécanismes de renforcement des inégalités en sociologie).

- Pierre-Louis Vallet (Laboratoire de sociologie quantitative du CREST) accepte l'idée des effets de mode en sociologie, notamment au niveau des méthodes, et convient de la difficulté de la mise en œuvre de la cumulativité. Mais renoncer à la cumulativité comme idéal ou horizon du chercheur, c'est selon lui abandonner l'idée de projet scientifique pour la sociologie. Il donne un exemple de cumulativité dans le champ de la stratification sociale : les recherches sur les inégalités des chances à l'école et la question de leur persistance.

A. Abbott réaffirme qu'il n'existe pas actuellement de convergence des savoirs entre les différentes communautés de recherche sociologique, ou de tentative de les faire converger. On a effectivement une cumulativité dans des domaines particuliers d'investigation, comme celui de l'étude des inégalités ou de la sociologie des sciences, mais une incommensurabilité des différents paradigmes de recherche. Les résultats obtenus à l'intérieur de ces paradigmes ne sont pas cohérents car ils reposent sur des hypothèses sur le monde social qui ne sont pas compatibles. La cumulativité est généralement obtenue à partir d'une certaine vision du monde alors qu'il existe des visions alternatives. Le problème actuel de la sociologie est de réunir ensemble des connaissances qui se cumulent (au sein de paradigmes spécifiques) pour construire un savoir plus englobant. Jean-Louis Fabiani (Directeur d'études à l'EHESS) va dans son sens en estimant que les avis qui se sont exprimés ne sont pas contradictoires : il existe des zones de cumulativité locales qui se superposent, mais pas de cumulativité globale, de la sociologie dans son ensemble.

Pierre Lenel (chercheur contractuel au Lise-CNRS) se demande pourquoi l'idée de cumulativité à l'intérieur de communautés générationnelles ne serait pas compatible, d'un point de vue épistémologique, avec une cumulativité plus générale. Ne pourrait-on pas parler de «cumulativité négative» plutôt que d'incommensurabilité ?

Marc Leroy (Université de Reims et CRDT) soulève une question épistémologique. Questionner des problématiques générales à partir de sociologies particulières est d'après lui un moyen d'aboutir à une cumulativité classique. On a d'un côté une spécialisation des chercheurs dans des sociologies particulières (fragmentation) et de l'autre une crise de la sociologie générale. Mais il existe, derrière chaque champ d'étude spécialisé, des questions plus générales qui intéressent tous les sociologues et qu'on a tendance à délaisser. Par exemple, en sociologie de la finance et de la fraude fiscale, son domaine d'études, se posent des questions générales sur la rationalité ou la déviance qui mènent vers une réflexion plus large sur les choix politiques.

Laurence Roulleau-Berger (Directeur de recherches au CNRS, Institut d'Asie Orientale) soulève le problème du regard très «occidentalo-centré» sur cette question de la cumulativité des connaissances et plus généralement sur la question de la normativité scientifique en sociologie. Elle se demande si la formation de zones de non-cumulativité n'est pas liée à un processus de production des savoirs très occidental. Dans le contexte actuel de circulation des savoirs, il lui semble utile de travailler sur les agencements et les disjonctions entre les différents lieux de production de savoirs dans le monde et de s'intéresser davantage à ceux qu'on considère souvent comme des «banlieues de la connaissance sociologique».

La position épistémologique d'A. Abbott consiste à penser qu'il existe fondamentalement des différences dans les manières de comprendre le monde social. Les quatre ou cinq grandes structures intellectuelles qui fondent ces grandes visions du monde sont assez stables et il n'y a pas de cumulativité possible entre elles, mais elles doivent toutes exister.

 


Pour aller plus loin

Regarder la conférence d'Andrew Abbott et la discussion sur canalc2.tv

Séminaire "L'oeuvre sociologique de Andrew Abbott : fondements empiriques et enjeux théoriques" organisé par le laboratoire Printemps en 2010-11, et colloque international "Les parcours sociologiques d'Andrew Abbott" les 25-26 mai 2011 à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

Quelques références bibliographiques utiles :

 

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