
Quoi de plus naturel qu'un corps ? Pour la science et la médecine occidentale moderne, le corps est une donnée purement biologique dont le fonctionnement dépend de lois naturelles et peut être étudié avec objectivité, indépendamment des conditions de vie ou du contexte social. Par-delà cette «évidence du naturel» les ethnologues, les sociologues et les historiens se sont efforcés de déconstruire ce corps naturel et biologique en montrant comment la culture et les rapports sociaux façonnaient les corps dans leur apparence (vêtements, accessoires, attitudes, mouvements...), dans leur morphologie et leur physiologie (corpulence, émotions, goûts...) et dans leurs représentations (propriétés corporelles valorisées, images publicitaires...). Pour dégager la dimension proprement sociale du corps, la sociologie a dû s'affranchir de la conception d'un corps médical isolé et objectivé tel qu'il est décrit dans les planches d'anatomie. L'hypothèse du corps comme construction sociale et comme lieu de signification a suscité le développement d'une «sociologie des usages sociaux du corps» (Christine Détrez, 2002
[1]). Ainsi, Marcel Mauss a montré dès 1934 que le milieu social et culturel et la place occupée par les individus dans la société influençaient fortement les usages du corps, par exemple qu'il n'existait probablement pas de «façon naturelle» de marcher mais seulement des «façons acquises» grâce à l'éducation et à l'imitation
[2]. Plus tard, Erving Goffman (1959) a souligné le rôle de la mise en scène corporelle, à travers l'attitude, la gestuelle, la parole, l'apparence vestimentaire, dans les interactions sociales quotidiennes, le corps occupant une place centrale dans la «façade» qui signale aux autres l'identité sociale d'un individu
[3]. Dans les années 1970, c'est autour de Pierre Bourdieu et de la revue
Actes de la Recherche en Sciences Sociales que l'étude sociologique des pratiques et des attitudes corporelles va se systématiser en s'appuyant sur la notion d'habitus corporel, système de règles intériorisées organisant le rapport des individus à leur corps. Luc Boltanski (1971) et Pierre Bourdieu (1979) ont analysé l'opposition entre le rapport au corps des membres des classes populaires et des membres des classes supérieures et notamment sa correspondance avec la dichotomie force/forme
[4]. Ils ont aussi insisté sur le «rendement symbolique» élevé du corps en matière de statut social. En effet, en s'incorporant dans les corps, les usages sociaux et culturels deviennent indissociables de l'être et prennent alors, de manière paradoxale, une apparence de naturel
[5]. Et cela d'autant plus aisément qu'ils font écho à des traits biologiques tels que la différence de sexe. L'incorporation du genre dans les corps, par des façons de se tenir, les parures, les vêtements, la coiffure, etc. en fait des expressions «naturelles» de la féminité ou de la masculinité. Parce qu'il fonctionne comme un «langage de l'identité naturelle» (Bourdieu, 1977
[6]), le corps naturalise, et donc légitime, les identités et les distinctions sociales. Il peut dès lors devenir un instrument de pouvoir au service de dominations politiques, sociales ou sexuelles (Détrez, 2002
[1], P. Bourdieu, 1998
[7]).

Tout comme le corps est un produit social qui retraduit sous forme d'apparence et d'attitudes des identités sociales, des normes et des valeurs, le savoir sur le corps est modelé par des représentations historiques, culturelles et symboliques. En se plaçant dans le champ de la science, il peut également participer, à travers l'énoncé de vérités scientifiques, à la légitimation de différenciations et de hiérarchies sociales, tout particulièrement entre les femmes et les hommes.
Christine Détrez, sociologue et maître de conférence à l'ENS de Lyon, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur le corps
[8], en apporte une illustration saisissante à partir d'une étude des encyclopédies sur le corps destinées aux enfants. Dans la conférence que nous diffusons dans ce dossier, elle montre comment, sous couvert de la neutralité et de l'objectivité apparentes de ses énoncés, la science construit des corps féminins et masculins «fictionnels» et contribue à légitimer des différences sociales et symboliques entre les sexes. L'analyse de la sociologue, à la croisée de la sociologie de la science et de la sociologie du genre, fait ressortir les stéréotypes de genre et le sexisme véhiculés par les livres documentaires s'adressant à la jeunesse.
Cette conférence de Christine Détrez a été donnée dans le cadre d'une manifestation intitulée "Les femmes s'entêtent, 40 ans de mouvements de libération des femmes, et maintenant ?" organisée par la
Bibliothèque Municipale de Lyon. Cet événement visait, à travers des expositions, des rencontres, des tables-rondes, des projections de films, etc. à faire le point sur le mouvement de libération des femmes et quarante années d'affirmation des femmes dans le domaine social, politique ou artistique. Il s'est déroulé du 9 novembre au 11 décembre 2010 dans le réseau de la BM de Lyon et s'est poursuivi au mois de mars 2011 avec, entre autres, la rencontre avec la sociologue Christine Détrez.
Voir la présentation et le programme complet sur le site de la manifestation :
"Les femmes s'entêtent".
Certaines des conférences sur le féminisme organisées à cette occasion sont en ligne sur ce site (Annie Ernaux, la rencontre avec ORLAN et Catherine Millet...), ainsi que d'autres plus anciennes (Irène Théry, Lilian Mathieu, Claudie Lesselier...) :
conférences en ligne.
Présentation de la conférence
Rencontre avec Christine Detrez, maîtresse de conférences en sociologie à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon, mercredi 23 mars 2011 à 18h30 à la Bibliothèque du 5ème - Point du jour« Les encyclopédies consacrées au corps sont un secteur en pleine expansion de la littérature jeunesse. L'étude de ces livres, censés expliquer "scientifiquement" leur corps aux enfants, montre combien les discours apparemment objectifs et les planches anatomiques naturalisent des différences sociales entre hommes et femmes, et assignent, dès le plus jeune âge, une place bien distincte aux petites filles et aux petits garçons.
Christine DETREZ est maîtresse de conférences en sociologie à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon. Elle est agrégée de lettres classiques et docteur de sociologie. Ses principales activités de recherche portent sur les pratiques culturelles des enfants, et plus particulièrement sur le rapport qu'ils entretiennent avec la lecture. Elle s'intéresse également aux représentations du corps dans la littérature et dans le discours social et médiatique. Ses ouvrages font aujourd'hui figure de référence sur ces thématiques. Actuellement, elle coordonne un projet baptisé : "Ecrire sous/sans voile : Femme et écriture au Maghreb". Cette recherche inter-méditerranéenne réunit des équipes tunisiennes, algériennes, marocaines et françaises. Parallèlement à ses recherches, Christine DETREZ anime des ateliers et des groupes de travail sur les questions du genre, auprès des futurs agrégés mais également auprès des lycéens. L'occasion pour elle d'ouvrir le débat avec les jeunes, et de garder une visibilité du terrain. »
Source :
http://www.bm-lyon.fr/femmes-sentetent/Vidéo de la conférence "Il était une fois le corps..." ou la construction biologique du corps dans les encyclopédies pour enfants
Notes :
[1] Christine Détrez (2002),
La construction sociale du corps, Seuil, coll. Points Essais.
[2] Marcel Mauss (1936),
"Les techniques du corps",
Journal de Psychologie, XXXII, n°3-4 (texte de la communication présentée à la Société de Psychologie le 17 mai 1934).
[3] Erving Goffman (1959),
The Presentation of Self in Everyday Life (Paris, Editions de Minuit, 1973,
La mise en scène de la vie quotidienne, Tome 1 :
La présentation de soi).
[4] Luc Boltanski (1971),
"Les usages sociaux du corps",
Les Annales, 1, p.205-233. Pierre Bourdieu (1979),
La distinction. Critique sociale du jugement, Editions de Minuit.
[5] «le corps est en effet, au même titre que tous les autres objets techniques dont la possession marque la place de l'individu dans la hiérarchie des classes, par sa couleur (blafarde ou bronzée), par sa texture (flasque et molle ou ferme et musclée), par son volume (gros ou mince, replet ou élancé), par l'ampleur, la forme ou la vitesse de ses déplacements dans l'espace (gauche ou gracieux), un signe de statut - peut-être le plus intime et par là le plus important de tous - dont le rendement symbolique est d'autant plus fort qu'il n'est pas, le plus souvent, perçu comme tel et n'est jamais dissocié de la personne même de celui qui l'habite» (Luc Boltanski, "Les usages sociaux du corps", op.cité).
[6] Pierre Bourdieu (1977),
"Remarques provisoires sur la perception sociale du corps",
Actes de la Recherche en Sciences Sociales, Vol.14, n°14, avril, p.51-54.
[7] Pierre Bourdieu (1998),
La domination masculine, Seuil.
[8] Notamment :
La construction sociale du corps, Seuil, coll. Points Essais, 2002 ;
A leur corps défendant. Les femmes à l'épreuve du nouvel ordre moral, avec Anne Simon, Seuil, 2006 ; "Corps et société", numéro dirigé par Muriel Darmon et C. Détrez de
Problèmes politiques et sociaux, n°907, La Documentation française, décembre 2004 ; "Sociologie du corps", dans M. Borlandi , R. Boudon, M. Cherkaoui, B. Valade,
Dictionnaire de la pensée sociologique, Paris, Puf, coll. Quadrige, 2005.
Pour une bibliographie complète : consulter la
page de Christine Détrez.
Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.