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La condition prostituée

Auteur(s) : Mathieu, Lilian
Editeur : Textuel, coll. "La Discorde"
Date d'édition : Septembre 2007
ISBN : 978-2-84597-230-8
Paru le : 1 septembre 2007

Présentation

Par Igor Martinache

« Les prostituées forment l'unique prolétariat dont la condition émeut autant la bourgeoisie ». Placée en exergue de l'ouvrage, cette citation de Virginie Despentes dit beaucoup. Car tel est le point de départ de l'ouvrage. Alors que le débat sur la prostitution bat à nouveau leur plein en France depuis 2002 et une opération médiatique du ministre de l'Intérieur de l'époque (un certain Nicolas Sarkozy), les posititions qui s'expriment dans la sphère publique se caractérisent par leur manque d'ancrage dans la réalité, largement aveuglées par les passions idéologiques.

C'est donc armé d'une longue expérience de terrain sur ce sujet que Lilian Mathieu, sociologue au CNRS (Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne-Université Paris 1) propose de renvoyer dos à dos les deux positions dominantes dans le débat : d'une part celle qui prône l'abolition de la prostitution, et d'autre part celle qui revendique au contraire sa reconnaissance comme un métier à part entière. Car, montre-t-il tout au long de cet ouvrage, la prostitution constitue un univers largement hétérogène, traversé par de nombreuses divisions, et dont les participant-e-s se trouvent surtout réunies par une même position dans le champ économico-social : celle de « désaffilié-e-s » [1].

Lilian Mathieu revient ainsi dans le premier chapitre sur la construction de la prostitution comme « problème social » [2] et montre en quoi les deux familles -opposées- de discours qui se font majoritairement entendre sur le sujet, l'« abolitionnisme » et la revendication du libre choix ne font rien d'autre que de tomber respectivement dans les écueils symétriques du misérabilisme et du populisme [3], comme souvent lorsqu'il est question de groupes socialement dominés. Dans les deux cas, il s'agit d'essentialiser une certaine représentation de la prostituée [4], totalement aliénée dans un cas, et affranchie dans l'autre. Plus préoccupant encore, il montre que certains sociologues usent de leur légitimité scientifique pour défendre des positions hautement idéologiques (en l'occurence abolitionnistes). Il s'agit pour sortir de ces prénotions d'envisager la prostitution non plus d'abord sous l'angle de la sexualité - tel que semble nous le dicter le tabou que constitue cette activité dans nos sociétés-, mais comme un moyen de subsistance économique pour les individus qui la pratiquent. Ceux-ci se trouvent alors souvent conduits à une forme ou une autre de dépendance, incarnant ce que Robert Castel nomme un « individu négatif ». De là s'en déduit qu'une politique de l'individualisme [5] semble bien plus à même d'améliorer le sort des différents pratiquant-e-s de la sexualité vénale qu'une série de mesures répressives ou condescendantes.

Lilian Mathieu décrit ensuite ce qu'il appelle l'« espace de la prostitution », comme il avait dans un récent article désigné un « espace des mouvements sociaux », pour en souligner une certaine hétéronomie, à la différence de la notion de « champ » forgée par Pierre Bourdieu. Il s'agit donc d'un espace où règne une forte interdépendance, mais aussi une non moins intense concurrence entre ses membres, débouchant sur une hiérarchisation interne relativement marquée où les positions sont distribuées en fonction du genre, le lieu d'exercice, la fréquence, le type de pratiques, le degré de dépendance aux drogues, le réseau relationnel, et bien sûr l'ancienneté et l'expérience. Devant le manque de cohésion d'un ensemble vis-à-vis duquel ses membres cherchent le plus souvent à marquer leur distance, l'auteur préfère finalement parler d'un « groupe de destin ».

Il s'intéresse ensuite à la place de la violence dans le monde de la sexualité vénale. Celle-ci y est, d'après les enquêtes de victimation, en effet relativement répandue, en particulier à l'égard des hommes. Pouvant venir aussi bien d'inconnus, de clients que de policiers, les prostitué-e-s se doivent ainsi de développer une série de techniques et stratégies visant à s'assurer une certaine sécurité. Mais la violence auxquelles elles sont exposées n'est pas que physique : il s'agit aussi de la violence symbolique que peut constituer une certaine résignation à la précarité où ces individus peuvent s'inscrire.

S'intéressant ensuite plus particulièrement aux modalités d'entrée dans cette activité, Lilian Mathieu montre qu'elles sont essentiellement liées à une certaine vulnérabilité économique. Il formule donc une série de propositions politiques comme l'abaissement de l'âge minimal d'accès au Revenu Minimum d'Insertion (aujourd'hui fixé à 25 ans) ou l'appaisement de la répression à l'égard de la toxicomanie ou de l'immigration irrégulière, qui visent donc à couper les racines économico-sociales qui conduisent certaines personnes fragilisées à s'exposer à un danger plus grand encore dans une certaine pratique de la sexualité vénale.

Or, pour l'heure, un bref historique des politiques encadrant la prostitution, comme un regard sur les expériences suédoise ou hollandaise montrent qu'un point de vue aussi global ne semble pas encore à l'ordre du jour. La France finalement, semble louvoyer entre deux positions a priori contradictoires depuis 1960 : appréhendant la prostitution comme un « fléau social », les pouvoirs publics la considèrent en même temps comme une activité privée dont seules les formes contraintes ou contraires à l'ordre moral doivent être réprimées. Tel est le sens des délits de « proxénétisme » et de « racolage passif », récemment réintroduit, et qui n'est pas sans laisser prise à un certain degré d'arbitraire de la part des forces de l'ordre.

Dans la dernière partie, Lilian Mathieu s'intéresse aux évolutions qui ont traversé l'espace de la prostitution depuis trente ans. Du fait d'une répression et d'une concurrence accrue, c'est une précarisation continue qui s'est observée. Mais vis-à-vis de « l'extérieur », il s'agit aussi de la perte d'un certain nombre de soutien, au premier rang desquels, peut-être, une certaine frange du mouvement féministe, ainsi que le révèle la comparaison entre la mobilisation de 1975, symbolisée par l'occupation de l'église Saint-Nizier à Lyon, et celle de 2002 qui a suivi les annonces sécuritaires de Nicolas Sarkozy.

On ressort finalement de cette enquête avec une double impression : s'il n'existe pas une mais diverses expériences de la prostitution, la manière dont celle-ci est traitée dans le débat public n'est autre qu'une forme -particulièrement pernicieuse- de criminalisation de la pauvreté [7]. Un phénomène qui semble à l'oeuvre depuis une vingtaine d'années, et qui s'observe non seulement dans les lois, mais aussi dans les moeurs.

[1] Sur cette notion forgée par Robert Castel, voir son ouvrage magistral : Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995

[2] Au sens défini par Bernard Lahire dans L'invention de l'« illettrisme », La Découverte, 1999

[3] Sur ces notions, voir Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Le Savant et le Populaire, Seuil, 1989

[4] Car souvent, on oublie les hommes qui pratiquent la sexualité vénale, sans parler même du brouillage des frontières de genres qu'introduisent travestis et transexuels

[5] Sur ce sujet, voir l'ouvrage de Philippe Corcuff, Jacques Ion et François de Singly, Politiques de l'individualisme, Textuel, 2005

[6] La Suède a récemment adopté une politique résolumment abolitionniste, tandis que les Pays-Bas ont à l'opposé opté pour une voie « néoréglementariste ». Or, comme s'emploie à le montrer Lilian Mathieu, toutes deux comportent un certain lot de dérives.

[7] Sur ce sujet, voir les travaux de Loïc Wacquant, notamment Les prisons de la misère, Liber, 1999

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mise à jour le 7 février 2008
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