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Essai de précision d'un concept paradoxal

Publié le 28/03/2008
Nous pouvons retenir avec Claude Dubar dans La crise des Identités, deux grands types de position pour appréhender la définition des identités depuis les origines de la pensée philosophique : - Une position essentialiste - Une autre conception de l'identité, que l'on appellera nominaliste ou existentialiste, opposée à la précédente.

Nous pouvons retenir avec Claude Dubar dans La crise des Identités, deux grands types de position pour appréhender la définition des identités depuis les origines de la pensée philosophique :

  • Une position essentialiste qui repose sur la croyance en des « essences », des réalités essentielles, des substances à la fois immuables et originelles. L'identité des êtres est ce qui fait qu'ils restent identiques, dans le temps, à leur essence. Parménide que nous connaissons surtout par Platon qui présente et discute sa pensée dans trois dialogues (le Théétète, le Sophiste, le Parménide) semble être le premier a avoir énoncé la conception essentialiste, dans son célèbre Poème écrit au Ve siècle avant Jésus-Christ. Sa formule est « l'être est, le non-être n'est pas » a été comprise comme l'affirmation que « l'identité des êtres empiriques », quels qu'ils soient, c'est « ce qui reste le même en dépit des changements ». Pour qualifier ces essences, pour définir ces permanences, il faut les rattacher à des « catégories », des genres qui regroupent tous les êtres empiriques ayant la même essence. Chaque catégorie définit le point commun « essentiel » de tous ceux qu'elle regroupe.
  • Une autre conception de l'identité, que l'on appellera nominaliste ou existentialiste, opposée à la précédente, apparaît presque un siècle avant Parménide et est généralement attribuée à un autre philosophe « pré-socratique » : Héraclite qui écrivait : « on ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve. »... « tout coule ». L'idée est qu'il n'y a pas d'essences éternelles. Tout est soumis au changement. L'identité des individus dépend de l'époque considérée, du point de vue adopté et la façon de les nommer est historiquement variable.

La notion d'identité est donc dans paradoxale. La position « essentialiste » postule en effet qu'il y a une singularité de chaque être humain et une appartenance également essentielle qui ne dépend pas du temps, mais est hérité à la naissance. La position « nominaliste » refuse de considérer qu'il y a des différences spécifiques a priori et permanentes entre les individus. Ce qui existe ce sont des modes d'identification, variables au cours de l'histoire collective et de la vie personnelle.

Le paradoxe est donc dans le fait que l'identité définit ce qui fait la singularité de quelqu'un par rapport à quelqu'un d'autre : l'identité c'est la différence. Mais en même temps, l'identité cherche à définir le point commun : l'identité, c'est l'appartenance commune. Le paradoxe de l'identité est que ce qu'il y a d'unique est ce qui est partagé.

On ne peut donc penser l'identité sans penser l'altérité (l'autre). On retiendra ainsi que les manières d'identifier sont de deux types : les identifications attribuées par les autres (« les identités pour autrui ») et les identifications revendiquées par soi-même (« les identités pour soi »). Ces deux types de catégorisations peuvent très bien coincider, par exemple lorsqu'un individu intériorise son appartenance héritée et définie par les autres comme la seule possible voire pensable. Mais ces deux types d'identification peuvent aussi diverger. On peut refuser les identités qui nous sont attribuées et s'identifier autrement que ne le font les autres.

Le passage d'un mode d'identification « pour autrui » à un mode d'identification « pour soi » expliquerait en partie ce que l'on qualifie aujourd'hui de crises identitaires : identités sexuées, religieuses, nationales, identités au travail...

En effet pour beaucoup de sociologues on assisterait à un mouvement historique de passage d'un certain mode d'identification à un autre. Max Weber souligne ainsi bien le passage de formes identitaires communautaires à des formes sociétaires d'identification.

Les formes identitaires communautaires supposent l'existence de groupements appelés « communautés » considérés comme des systèmes de places et de noms préassignés aux individus et se reproduisant à l'identique à travers les générations. (Claude Dubar, La crise des identités, p.4). Qu'il s'agisse de « cultures », de « nations », « d'ethnies » ou de « corporations », ces groupes d'appartenance sont considérés comme des sources « essentielles » d'identités. L'identification « pour autrui » prime ici sur l'identification « pour soi ».

Les formes sociétaires supposent l'existence de collectifs multiples, variables, éphémères auxquels les individus adhèrent pour des périodes limitées et qui fournissent des ressources d'identification qu'ils gèrent de manière diverse et provisoire. Dans cette perspective chacun possède de multiples appartenances qui peuvent changer au cours d'une vie. On observe ici le primat d'un sujet individuel sur les appartenances collectives et de la primauté des identifications « pour soi » sur les identifications « pour autrui ».

La plupart des crises que l'on observe aujourd'hui reflètent donc en particulier pour Claude Dubar le passage de formes communautaires d'identification à des formes sociétaires d'identification. Nous allons essayer de comprendre les mutations en cours dans différents domaines de l'activité sociale : la famille, le travail, les institutions religieuses, étatiques,...