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La "courbe de l'éléphant" et ses évolutions

Publié le 21/02/2024
La courbe dite « de l'éléphant » a été publiée en 2013 par Branko Milanovic dans un texte écrit avec Christoph Lakner intitulé « Global Income Distribution. From the Fall of the Berlin Wall to the Great Recession ». Cette courbe est rapidement devenue une référence pour illustrer les effets de la mondialisation sur la répartition des revenus générés par la croissance économique. Toutefois, sa forme a considérablement évolué durant les 15 dernières années.

Les sources des graphiques et des analyses sont détaillées en fin d'article.

Les interprétations de la courbe de l'éléphant sur la période 1988-2008

La courbe de l'éléphant, qui tient son surnom de son aspect, décrit les variations du revenu moyen des différents fractiles de revenu de la population mondiale au cours des vingt années qui précédent la crise des subprimes.

Figure 1 : Courbe d'incidence de la croissance mondiale, 1988-2008.

Lecture : La courbe montre le taux de croissance du revenu moyen en parité de pouvoir d'achat (axe des ordonnées) des différents fractiles de la distribution mondiale des revenus (axe des abscisses). La ligne rouge en pointillés montre le taux de croissance moyen du revenu global, qui est de 24,34 % sur la période (1,1 % par an). Le point le plus bas du graphique correspond au quatre-vingtième percentile, dont le taux de croissance du revenu moyen a été proche de 1 % sur l'ensemble de la période 1988-2008. Le point le plus haut correspond au cinquante-cinquième percentile, dont le revenu moyen a progressé d'environ 75 % sur le même intervalle de temps.

Deux parties du graphique font ressortir les principaux gagnants de la croissance économique sur la période étudiée.

D'une part, on observe des gains importants pour les individus situés entre le troisième et le sixième décile de la population mondiale (« dos » de l'éléphant). Au niveau du soixantième percentile, les revenus ont même augmenté de 70 % sur la période. Cette progression concerne notamment une partie de la population asiatique, dont le revenu a fortement crû grâce aux phénomènes d'émergence. L'analyse de B. Milanovic et C. Lakner accorde en effet une attention particulière à la croissance asiatique et, plus particulièrement, à celle de la Chine. Les auteurs soulignent que la croissance chinoise a été inégalitaire, puisque l'augmentation des revenus sur les vingt années étudiées y est d'autant plus forte que l'on se situe dans une position initiale favorable sur l'échelle des revenus. Alors que le revenu du premier décile chinois a fait moins que doubler, le revenu médian a progressé de 175 % environ et celui du décile le plus riche a progressé d'au moins 250 %. Ceci explique que l'indice de Gini en Chine ait progressé de plus de 10 points sur la période. On remarque également que la croissance des revenus a été plus faible dans la Chine rurale. Les auteurs observent ainsi que si l'on divise chaque pays en 10 déciles (en traitant la Chine urbaine et la Chine rurale comme deux entités distinctes) et que l'on identifie les vingt déciles qui ont le plus progressé en termes de revenu dans le monde, 9 déciles sur les 10 de la Chine urbaine se trouvent dans ce palmarès. Les deux déciles les plus favorisés de la Chine rurale figurent toutefois aussi dans ce classement. Si la croissance chinoise a été inégalitaire, l'ensemble du pays semble avoir tiré profit de la croissance économique lors de cette période : alors que les Chinois représentaient en 1988 près de 40 % du vingtième le plus pauvre de la population mondiale, ils en sont absents en 2008 [1] (l'Inde et surtout l'Afrique subsaharienne représentant l'essentiel de cette fraction la plus défavorisée de la population mondiale).

On observe d'autres grands gagnants de la croissance économique sur cette période au niveau du dernier centile de la population mondiale (« trompe » de l’éléphant). Il s'agit donc de la fraction la plus aisée du monde occidental, et l'on retrouve des taux de croissance des revenus supérieurs à 60 %. Les auteurs soulignent que si les taux de croissance des revenus les plus élevés ne se trouvent pas dans ce centile, les principaux gains en termes absolus se repèrent bien au sein de ces fractions de la population. Ainsi, le revenu moyen des 1 % les plus riches a augmenté de 25 000 dollars entre 1988 et 2008, quand le revenu au niveau de la médiane progressait de 400 dollars. Les 5 % les plus riches ont ainsi capté 44 % de la hausse du revenu sur la période.

La courbe met aussi en évidence les perdants relatifs de ces deux décennies, ceux dont le niveau de vie a progressé significativement moins vite que la moyenne et dont la position dans l'échelle des revenus s'est donc dégradée. Le revenu des classes moyennes et populaires occidentales a particulièrement peu progressé. Au niveau du huitième décile, on ne mesure quasiment aucune évolution du revenu sur cette période de vingt années. 87 % des individus qui le constituent proviennent des économies développées [2], et notamment de la moitié inférieure de la distribution des revenus de ces pays.

Enfin, les 10 % les plus pauvres ont connu une progression modeste de leur pouvoir d'achat. C'est notamment le cas de nombreux habitants des pays d'Afrique subsaharienne, dont la croissance des revenus a été presque nulle sur l'essentiel de la période. Ainsi en Côte d'Ivoire, seul le dernier décile a maintenu sa position relative dans l'échelle des revenus de la population mondiale.

Ainsi, la courbe de l'éléphant dresse à la fois le portrait d'un creusement des inégalités à l'intérieur de nombreux pays, mais aussi d'un resserrement des inégalités entre les pays, porté notamment par la forte croissance chinoise [3]. Selon les calculs réalisés par les auteurs, ces deux dimensions semblent se neutraliser puisque l'indice de Gini au niveau mondial serait resté relativement stable sur la période.

L'actualisation de la courbe sur la période 2008-2018 et ses analyses

Cette courbe de l'éléphant a fait l'objet d'une actualisation qui en modifie singulièrement la forme. Dans « The Three Eras of Global Inequality, 1820-2020 with the Focus on the Past Thirty Years »(2022), Branko Milanovic étudie la période allant de 2008 à 2018. Il constate alors que l'allure de la courbe (désormais bien loin de celle d'un pachyderme) a radicalement changé.

Figure 2 : Courbes d'incidence des périodes 1988-2008 et 2008-2018.

Certains constats restent toutefois valides. Ainsi, la situation autour du huitième décile, caractérisée par une faible progression des revenus, n'a guère changé. De même, le milieu de la distribution connaît toujours une croissance soutenue. Toutefois, cette stabilité en termes d'évolution a entraîné des changements notables dans les positions occupées par les différentes populations. Ainsi, les déciles chinois urbains ont vu leur position dans l'échelle mondiale des revenus progresser d'environ 25 percentiles. A l'inverse, et de manière logique, d'autres populations ont vu leur position relative se dégrader. C'est notamment le cas des déciles les plus défavorisés de nombreux pays développés. Ainsi, alors qu'en 1988, faire partie des 10 % des Italiens les plus défavorisés permettait d'intégrer le tiers de la population mondiale le plus riche, cette même position correspond en 2018 à un revenu à peine supérieur à la médiane. Si les individus ne connaissent pas leur position à l'échelle mondiale, cette dernière peut cependant influencer leur capacité à acquérir des biens dont la production est mondialisée [4].

D'autres aspects de la courbe ont été nettement modifiés. D'une part, on constate que la croissance des revenus des centiles les plus favorisés est bien plus faible que lors de la période précédente. Les années qui ont suivi la crise des subprimes ont moins profité aux plus aisés et, notamment, au « top 1 % » dont le revenu a progressé de 1,3 % en moyenne par an, du fait notamment d'une baisse marquée au début de la période.

D'autre part, les premiers déciles de la distribution sont cette fois ceux dont le niveau de vie a le plus augmenté. Ainsi le seuil de revenu en dessous duquel un individu fait partie des 5 % les plus pauvres du monde a progressé de 7,5 % par an. Ceci peut être à nouveau relié à la forte croissance chinoise, épargnée par la crise des subprimes, qui a davantage qu'avant profité à certaines populations chinoises. Les Chinois ruraux (à l'exception des 10 % les plus pauvres) ont ainsi vu leur revenu doubler sur la période. Ceci leur a permis de ne plus faire partie du quintile le plus pauvre de la population mondiale, laissant la place à des populations auparavant légèrement moins démunies (issues notamment du sous-continent indien), dont le revenu a moins augmenté au fil de la décennie considérée. Il en résulte une courbe assez nettement décroissante et caractéristique d'une croissance ayant prioritairement profité aux plus pauvres, du moins en termes relatifs. L'indice de Gini au niveau mondial a d'ailleurs diminué de façon significative.

Peut-on parler d'une fin de la courbe de l'éléphant ?

L'évolution de la courbe de l'éléphant ne permet toutefois pas de dire que la mondialisation va désormais surtout profiter aux plus démunis.

D'une part, les résultats observés dépendent d'éléments essentiellement contextuels. La forte croissance chinoise a joué un rôle clé dans la croissance du revenu des déciles intermédiaires (le dos de l'éléphant), puis dans le décollage des revenus d'une partie des plus pauvres sur la période récente. La progression importante, entre 2008 et 2018, du revenu des déciles les plus pauvres est liée au remplacement de populations asiatiques défavorisées par d'autres individus auparavant mieux positionnés en termes relatifs. Ces derniers n'ont donc pas connu la même croissance de leurs revenus et, le décile le plus pauvre étant maintenant davantage constitué de populations issues du sous-continent indien (ou des grands pays africains, du Brésil, ...), la réduction des inégalités mondiales sera davantage tributaire de la capacité de ces États à faire croître leurs économies tout en redistribuant les richesses produites. D'autre part, la crise des subprimes et ses suites n'ont pesé sur la dynamique de la rémunération des plus aisés que de manière conjoncturelle.

Par ailleurs, le World Inequality Report publié en 2022 apporte deux nuances à l'idée que la croissance du revenu des plus aisés aurait ralenti au cours de la seconde période. La décomposition du « Top 1% » met en évidence des différences de situation significatives. Entre 1995 et 2021, on retrouve un taux de croissance annuel moyen de la richesse au niveau du dernier centile parmi les plus faibles de la distribution (proche de 2,7 % par an), ce qui est cohérent avec les faits présentés dans la partie précédente. En revanche, les plus riches au sein du « Top 1% » et, notamment, les 0,001 % les plus aisés voient sur la même période leur richesse croître d'au moins 5 % par an, une performance qui n'est égalée par aucune autre position dans la distribution. En outre, les auteurs intègrent la période de crise sanitaire et constatent que celle-ci a été marquée par une croissance inégalée de la richesse des milliardaires. En 2021, ces derniers détiennent 3,5 % de la richesse totale, un niveau jamais atteint depuis 1995, date à laquelle démarre leur série statistique. L'analyse vaut aussi pour le « Top 0,01% », soit le dix millième le plus aisé de la population mondiale (un peu plus de 500 000 personnes) qui détient environ 11 % de la richesse mondiale, contre 7% en 1995. En étendant l'analyse aux années les plus récentes et en décomposant le « Top 1% », on retrouve donc finalement la forme caractéristique de l'éléphant mise en avant par B. Milanovic et C. Lakner.

Figure 3 : Taux de croissance annuel moyen de la richesse de 1995 à 2021.

Lecture : La richesse de la moitié la plus pauvre de la population a crû de 3 % à 4 % par an entre 1995 et 2021. Cette moitié la plus pauvre de la population mondiale n'a capté que 2 % de la croissance globale des richesses entre 1995 et 2021. Les 1 % les plus riches ont bénéficié de taux de croissance élevés (de 3 à 9 % par an). Ce groupe a capté 38 % de la croissance de la richesse totale entre 1995 et 2021.

Note : La richesse nette des ménages est égale à la somme des actifs financiers (par exemple, actions ou obligations) et des actifs non financiers (par exemple, logement ou terrains) détenus par les individus, nets de leurs dettes.

En définitive, on constate donc que l'évolution des inégalités mondiales n'est pas une conséquence mécanique de la mondialisation. Elle dépend largement de choix politiques et, notamment, des politiques de redistribution.

 

Nous remercions vivement Laurent Simula pour ses relectures et suggestions.

Sources des graphiques et des analyses

Source de la figure 1 : Lakner C., Milanovic B. (2013), « Global Income Distribution : From the Fall of the Berlin Wall to the Great Recession », World Bank Policy Research Working Paper n° 6719.

Source de la figure 2 : Milanovic B. (2022), « The Three Eras of Global Inequality, 1820-2020 with the Focus on the Past Thirty Years », Stone Center on Socio-Economic Inequality Working Paper Series n° 59.

Source de la figure 3 : Chancel L., Piketty T., Saez E., Zucman G.(dir.) (2022), Rapport sur les inégalités mondiales 2022 ( téléchargez une synthèse du rapport en Français ici).

Notes

[1] « As before, we can see a clear upward movement of China. The top decile in China reaches as far as the 17th ventile (i.e. between 80th and 85th percentile) of the global distribution in 2008, whereas in 1988, the richest Chinese were only between the 65th and 70th percentile. Conversely, in 2008 China has entirely graduated from the bottom 5 % of the world, while in 1988 it made up almost 40 % of the population in that group ».

[2] « In contrast, the country-deciles between the 81th and 90th (inclusive of the 90st) percentile in 1988 are overwhelmingly from mature economies, and come from the lower halves of their national income distributions. Out of total 420 million people belonging to this group, about 365 million are from the mature economies ».

[3] « The between-country contribution has declined over this 20 year period, suggesting that countries, weighted by their populations, have become more similar. In 2008, equalising mean incomes between countries while keeping the within-country distributions unchanged, would reduce global inequality by approximately 77 %. Alternatively, equalizing all incomes within each country would reduce global inequality by 23 % only. In other words, despite its relative decline, the between-county component still remains by far the more important source of global inequality ».

[4] « One does not need to know exactly where he or she falls in the global income ladder ; yet inability to easily purchase certain “global” goods and services (foreign travel, latest smart phone, subscription to the popular show, attendance of a sporting event) will soon, even if indirectly, convey that message ».

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