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A quoi sert "l'identité nationale"

Publié le 30/04/2008
Auteur(s) : Gérard Noiriel
Agone, collection « Passé et présent »
Fiche de lecture de l'ouvrage "A quoi sert l'identité nationale" de Gérard Noiriel. En analysant la vision de l'identité nationale portée par les candidats de droite comme de gauche, l'auteur montre finalement comment le vieux clivage entre le « nationalisme » de droite, qui condamne le danger que représente les « étrangers » et présuppose l'inassimilabilité de certaines catégories, et le « patriotisme » de gauche, qui fait primer le social sur le national, a finalement été réactivé durant la dernière campagne présidentielle.

Présentation

Couverture de "A quoi sert "l’identité nationale" " de G.NoirielCet ouvrage est le premier d'une collection [1] et, espérons-le, d'une longue série. Lancée conjointement par les éditions Agone et le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire (CVUH) [2], « Passé et Présent » vise donc à mettre en oeuvre cette « vigilance » des historiens face à l'action des « entrepreneurs de mémoire » qui « ignorent ou caricaturent la recherche historique » (p.8). L'actuel président de la République excelle en la matière, ce qui explique l'importance que lui accordent des chercheurs plus habitués à éplucher les archives et les témoignages que les discours politicio-médiatiques. Et pour inaugurer cette entreprise, Gérard Noiriel, directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) dont les travaux sur l'immigration, les classes populaires et les intellectuels font référence [3], a choisi de traiter du thème de l' « identité nationale » que le candidat Sarkozy avait choisi de jeter dans la campagne, comme le pavé de l' « insécurité » l'avait été dans la mare électorale de 2002 par son prédécesseur.

Le plan d'attaque du socio-historien est classique mais efficace : dans un premier chapitre, Gérard Noiriel retrace en effet la genèse de la polémique déclenchée par l'annonce faite en mars 2007 par Nicolas Sarkzoy de créer en cas d'accession à l'Elysée un ministère accolant dans son intitulé les termes d'' « immigration » et d' « identité nationale ». L'auteur rappelle ainsi que cette dernière expression n'a été introduite dans le débat politique français qu'à partir des années 1970 par les régionalistes et les militants de l'ethnicité [4]. Il faut cependant remonter plus loin pour saisir réellement les racines du débat, à la Révolution française et l'accouchement difficile de notre République. C'est à ce moment-là en effet que se forme un clivage fondamental entre républicains (la « gauche » de l'époque comme l'écrit Noiriel) et monarchistes (la « droite » d'alors). Ce sont les premiers qui défendent alors la nation contre les seconds, qui récusent avec elle « la légitimité du suffrage universel et le principe d'égalité entre tous les citoyens » (p.15). Peu de temps après, c'est cette même « identité nationale » qui va être brandie dans les états allemands par des philosophes comme Herder, Fichte ou Jahn [5] pour promouvoir la culture populaire contre celle de l'élite dans le contexte des invasions napoléoniennes. Une conception qui ne s'imposera qu'à l'époque du romantisme en France. Et ce sont les historiens, au premier rang desquels Michelet, qui s'emploieront à donner un contenu à l'identité nationale française. A noter, comme le fait Gérard Noiriel en s'appuyant sur le travail de Louis Chevalier [6] , qu'à cette époque « le discours sécuritaire est déconnecté du discours national » (p.18), les classes populaires et non les étrangers jouant alors le rôle de bouc-émissaires aux yeux des nantis. Une rupture intervient avec la guerre de 1870 et l'élaboration d'une vision défensive de la nation en France, exprimée notamment par le fameux discours d'Ernest Renan de 1882, « Qu'est-ce qu'une nation ? », où pour s'opposer (en partie seulement en fait) à la conception culturaliste allemande, met en avant la « volonté de vivre ensemble ». Ce sont bien les deux caractéristiques de l'identité mis en évidence par Paul Ricoeur que l'on retrouve ici : la « mêmeté » et l'« ipséité » [7]. Enfin, une deuxième rupture a lieu dans le cadre de la IIIème République, où la politisation de l'identité nationale est opérée par la droite pour contrer la politisation de la classe ouvrière et la mise en avant d'une identité de classe. Gérard Noiriel décrit ici finement comment les conservateurs, Barrès en tête, développent alors un nationalisme pessimiste, déterministe et empreint de catholicisme, auquel certains socialistes, à commencer par Jean Jaurès, sont alors « sommés » de répondre alors par un patriotisme relativement optimiste, laïc et articulé à la question sociale. Et surtout, cette conception de l'identité nationale n'est, elle, pas animée par un sentiment revanchard contre les Allemands.

Gérard Noiriel traite ensuite dans le deuxième chapitre de la période qui suit la Seconde Guerre Mondiale. Celle-ci débouche sur un consensus entre gaullistes et communistes pour magnifier l'identité française dans la commémoration de la Résistance [8]. Et c'est donc à la suite de « Mai 68 », mais aussi sous l'effet de la guerre d'Algérie, et de l'influence d'universitaires américains qui forgent le concept de « national identity » pour contester la vision idyllique du creuset américain, que s'amorce un « puissant mouvement de réhabilitation des identités collectives dominées » (p.54), mené aussi bien par les mouvements régionalistes que par les descendants de déportés juifs ou arméniens. Un dernier retournement s'opère dans les années 1980 après que Valéry Giscard d'Estaing ait lancé sa politique anti-migratoire [9]. Les militants d'extrême-gauche fustigent alors le « racisme » d'Etat, tandis que la droite, avec la création du Figaro Magazine en 1978 entreprend de lutter contre l'hégémonie des intellectuels de gauche. Une entreprise qui sera finalement couronnée de succès comme le constate par la suite Gérard Noiriel. Car c'est à une autre mutation importante que le retour actuel de l' « identité nationale » doit être reliée : le « triomphe de l'information-spectacle ». C'est parce qu'il en a bien compris le fonctionnement que Jean-Marie Le Pen parvient à coups de provocations calculées et surtout de discours suggérant plus qu'ils ne disent, qu'il permet à son parti du Front national de remporter un certain nombre de succès électoraux, en réactivant le « vieux réflexe national-sécuritaire », où le jeune d'origine immigré (et appartenant surtout aux classes populaires) fait figure d'épouvantail. La droite classique lui embraye le pas, comme l'illustre la politique très ferme du Ministre de l'Intérieur Sarkozy à l'égard des migrants en situation irrégulière (qu'il ne manque pas de stigmatiser par le terme chargé de « clandestins ») ou les discours d'un philosophe comme Alain Finkielkraut [10] qui fustige inlassablement la montée d'un relativisme culturel, d'une haine de la France portée notamment par les jeunes d'origine immigrée, notamment musulmans - et même d'un « racisme anti-blancs »-, la responsabilité des sciences sociales dans cette évolution, et n'hésite pas à parler de « pogrom anti-républicain » à l'occasion des émeutes urbaines de novembre 2005...

Gérard Noiriel revient ensuite sur le « tournant » qu'a constitué la campagne présidentielle de 2007. Il analyse pour cela les discours de Nicolas Sarkozy à partir du moment où, à Caen le 9 mars 2007, celui-ci met en avant le thème de l'identité nationale, qu'il rend indissociable, comme Alain Finkielkraut, d'une supposée « crise de la culture ». Faisant mine de lever un tabou qui n'en est pas un, et se présentant comme « celui qui dit la vérité aux Français », le candidat axe sa campagne sur cette notion d'identité nationale, conforté en cela par les sondages d'opinion, et évitant de ce fait soigneusement d'aborder la question sociale [11], alors même que son programme pose de sérieuses questions en matière de services publics ou de creusement des inégalités économiques. Renouant avec les discours nationalistes de la droite classique, Nicolas Sarkozy met ainsi en avant le thème de l' « antirepentance » s'agissant de la responsabilité de l'Etat français dans la colonisation ou les traites esclavagistes, et dénonce au contraire de manière insidueuse des « ennemis de l'Intérieur » en la personne des « clandesins » et des « communautaristes ». Il faut lire derrière cette dernière appellation la stigmatisation des citoyens musulmans [12]. Le candidat Sarkozy emploie notamment des arguments « féministes » [13] pour soutenir « la persécutée qu'on oblige à porter la burka, [...] la malheureuse qu'on oblige à prendre un mari qu'on lui a choisi, [...] celle à laquelle son frère interdit de se mettre en jupe » [14], et stigmatisant en creux les hommes, évidemment musulmans, responsables de ces situations. Habile, la droite ne stigmatise pas pour autant tous les immigrés, mais valorise au contraire ceux qui ont réussi à s'enrichir économiquement, ainsi que leurs descendants [15], pour mieux enfoncer les autres.

Analysant ensuite la vision de l'identité nationale portée par la candidate socialiste, Ségolène Royal [16], Gérard Noiriel montre finalement comment le vieux clivage entre le « nationalisme » de droite, qui condamne le danger que représente les « étrangers » et présuppose l'inassimilabilité de certaines catégories, et le « patriotisme » de gauche, qui fait primer le social sur le national, a finalement été réactivé durant la dernière campagne présidentielle. Il développe enfin dans la dernière partie le rôle particuliers des médias dans la réussite d'une telle stratégie de communication, en décrivant notamment la transformation de ce champ où seuls subsistent parmi les intellectuels ceux « de gouvernement » [17]. Une manière de justifier également la création du CVUH, ainsi que la démission collective de huit des douze historiens membres du conseil scientifique de la nouvelle Cité nationale de l'histoire de l'immigration le 17 mai 2007, soit le jour même de la création du ministère « de l'Immigration et de l'Identité nationale ». Dans une « démocratie du public » où priment l'image médiatique, les sondages et les experts en communication, [18], il s'agit aussi pour les historiens de faire entendre l'expression de leur « vigilance ». Il faudra sans doute s'armer de patience pour y parvenir, mais c'est là une ressource dont les historiens sont loin d'être dépourvus...

Par Igor Martinache

 


Notes :

[1] Un deuxième titre vient de le rejoindre fin avril : Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France sous la direction de Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt & Sophie Wahnich

[2] Né au printemps 2005 et présidé par Gérard Noiriel, le CVUH regroupe des historien-ne-s, chercheur-se-s et enseignant-e-s, du supérieur et du secondaire, préoccupés par l'instrumentalisation politique de l'histoire. Voir son site ici

[3] Citons entre autres Longwy, Immigrés et prolétaires (1880-1980), Paris, Presses Universitaires de France, collection « Pratiques Théoriques », 1984 ; Le Creuset français. Histoire de l'immigration (XIXe-XXe siècle), Seuil, collection "L'Univers Historique", 1988 (Réédité en collection « Points-histoire », Paris, Seuil, 1992) ; État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Belin, collection « Socio-Histoires », 2001 (Réédité en collection « Folio-Histoire », Paris, Gallimard, 2005) ; Les Fils maudits de la République. L'avenir des intellectuels en France, Fayard, coll. « Histoire de la pensée », 2005 ; Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle) : Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007

[4] Ce qui en fait une des conséquences de « Mai 68 ». Observation ironique quant on songe à l'opinion du président actuel quant à cette période de notre histoire récente

[5] Qui vont forger la notion de « Volkstum », traduite en français par « nationalité »

[6] Cf Classes laborieuses et classes dangereuses, Plon, collection « Civilisations d'hier et d'aujourd'hui », 1958, réédité au Livre de poche, collection « Pluriel » en 1978

[7] Cf Soi-même comme un autre, Seuil, 1990

[8] Dont l'importance numérique dans la société française a, sans doute de ce fait, eu tendance jusqu'à aujourd'hui à être quelque peu exagérée. Voir sur ce sujet les travaux d'Olivier Wieviorka, notamment l'ouvrage écrit avec Jean-Pierre Azéma, Les Libérations de la France, La Martinière, 1993

[9] Sur ce sujet, voir l'ouvrage récent de Patrick Weil, Liberté, égalité, discriminations : "L'identité nationale" au regard de l'histoire, Grasset, 2008, qui représente d'ailleurs un complément utile au présent ouvrage

[10] A qui Nicolas Sarkozy apportera un soutien sans ambage lorsque Finkielkraut sera attaqué pour sa dénonciation du trop grand nombre de joueurs noirs dans l'équipe de France de football...

[11] Entraînant d'ailleurs dans son "piège" nombre de médias de gauche qui, hormis L'Humanité et la presse d'extrême-gauche, est rentrée dans la polémique sur l'identité nationale, l'érigeant de ce fait en problème majeur au détriment des inégalités économico-sociales

[12] Qui ne s'y sont d'ailleurs pas trompés en boudant massivement le candidat UMP au premier tour du scrutin présidentiel

[13] Seul cas d'ailleurs où il se soucie de la question des rapports sociaux de sexe comme le remarque Noiriel

[14] Dans son discours d'investiture comme candidat de l'UMP à l'élection présidentielle, le 17 janvier 2007

[15] Aux rangs desquels comptent d'ailleurs Nicolas Sarkzoy, Alain Finkielkraut et Max Gallo, qui s'est rallié au premier en invoquant précisément ce discours autour l'identité nationale, qui n'oublient pas de le rappeler

[16] A laquelle Gérard Noiriel avait fini par se rallier, comme il le reconnaît et l'explique d'ailleurs ici

[17] Sur les différentes catégories d'intellectuels, voir l'ouvrage de Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République, op.cit.

[18] Comme la nomme Gérard Noiriel en reprenant la catégorie forgée par Bernard Manin dans Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, 1996