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Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité

Publié le 08/10/2007
Auteur(s) : Dominique Pasquier
Igor Martinache
Autrement
Fiche de lecture de l'ouvrage de Dominique Pasquier "Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité". Dans ce livre, la sociologue soutient la thèse selon laquelle les groupes de pairs et les médias de masse exercent une influence croissante dans la construction des personnalités adolescentes. Elle s'appuie à cet effet sur une enquête qu'elle a réalisée en 2001-2002 au sein de trois lycées de l'agglomération parisienne aux profils bien distincts.

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La famille et l'école sont-elles toujours les instances principales de la socialisation juvénile ? Pas si sûr à en lire Dominique Pasquier. Dans Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, paru en 2005 aux éditions Autrement, la sociologue soutient en effet la thèse selon laquelle les groupes de pairs et les médias de masse exercent une influence croissante dans la construction des personnalités adolescentes. Elle s'appuie à cet effet sur une enquête qu'elle a réalisée en 2001-2002 au sein de trois lycées de l'agglomération parisienne aux profils bien distincts. Le premier est en effet un établissement très prestigieux du centre de la capitale à la sélection scolaire - et sociale- extrêmement drastique, le deuxième est un établissement de la banlieue est où priment au contraire majoritairement des filières technologiques et dont les élèves sont majoritairement issus d'un milieu défavorisé ; et enfin le troisième lycée, situé dans la banlieue sud, présente lui un recrutement social plus diversifié. L'enquête s'est opérée en deux temps : la distribution d'un questionnaire écrit auprès d'un échantillon de près d'un millier d'élèves de tous niveaux portant sur leurs pratiques culturelles et de communication. Puis, une soixantaine d'entretiens semi-directifs ont été menés auprès d'élèves de l'établissement privilégié et de celui de la banlieue sud. C'est donc un travail plus exploratoire que démonstratif qui s'offre ainsi à la réflexion.

 

Dans un premier temps, Dominique Pasquier diagnostique une crise dans la transmission culturelle entre parents et enfants. Celle-là même qui, selon la thèse développée par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans Les Héritiers (1964) et La Reproduction (1970), est au coeur de la reproduction sociale avec la « complicité » du système scolaire, qui ne joue que comme caisse de résonnance des inégalités sociales entre familles. Pour Dominique Pasquier, le développement impressionant des technologies de communication conjugué avec les tranformations profondes des formes familiales et la massification scolaire au cours des ving-cinq dernières années ont donc mis à mal le relais culturel traditionnel qui s'opérait entre les générations. Ainsi, remarque-t-elle, la culture scolaire n'est plus aujourd'hui du côté de la « haute » culture incarnée par la littérature, le théâtre ou la musique classiques, mais ne s'oppose plus à la culture de masse. C'est que les tubes musicaux ou les films à succès procurent des « profits de sociabilité » bien plus importants que les objets de la culture « cultivée », qui, livres en tête, sont ainsi de moins en moins acceptés par les adolescents. Telle est cette « tyrannie de la majorité » juvénile, dont Dominique Pasquier reprend l'intuition à Hanna Arendt, et dont la force semble aller jusqu'à imposer sa loi aux mécanismes traditionnels de reproduction sociale.

 

Partant du constat que, « dans l'ensemble, la sociologie de la culture française ne s'est guère montrée attentive aux dimensiosn de sociabilité des pratiques culturelles », Dominique Pasquier consacre le deuxième chapitre à ces dernières. S'inspirant des travaux de Claire Bidart (L'Amitié, un lien social, La Découverte, 1997), elle remarque tout d'abord la spécificité des réseaux sociaux juvéniles, qui sont plus étendus et plus actifs qu'à aucun autre âge de la vie, tout en étant très homogènes en termes d'âge. Les « liens faibles », pour reprendre le vocabulaire de Mark Granovetter, jouent donc un rôle primordial dans la sociabilité - et donc la socialisation- des adolescents. Or, c'est dans leur cadre que l'affichage des préférences culturelles se fait nécessaire (ne serait-ce que pour les nouer), et dans de tels réseaux règne une forte pression à la conformité. Contrairement aux liens d'amitié plus forts, où une certaine marge de différenciation est aspectée, au sein d'un groupe donné, les divergences au système de goûts qui le structure ne sont guère tolérées. Qui plus est, la stylisation des modes de vie est renforcée par la nécessité pour les adolescents non seulement de se conformer aux préférences de leurs groupes, mais aussi d'afficher leur appartenance aux yeux des non-membres. Ls goûts musicaux sont particulièrement enclins à constituer des pôles de référence, qu'il s'agisse du rap, du R'n'B, du reggae, du punk rock, mais aussi du jazz. Ceux-ci n'effacent cependant pas les clivages sociaux, voire renforcent la différenciation entre les genres. C'est ce que montrent notamment un certain nombre d'enquêtes consacrées à ce média, telle que celle réalisée par Dominique Pasquier elle-même à propos de la réception du feuilleton Hélène et les garçons (La culture des sentiments, l'expérience télévisuelle des adolescents, éditions de la Maison des sciences de l'Homme, 1999). Celle-ci montrait notamment combien cette série permettait un apprentissage de la grammaire des gestes amoureux aux plus jeunes, tout en jouant le rôle de repoussoir pour les adolescents plus « âgés », et tout particulièrement les garçons. C'est plus généralement la télévision qui est mise à distance (du moins dans les discours) par les adolescents qui la perçoivent comme une menace pour leur identité masculine. A cette pratique « féminine » que représenterait l'expérience télévisuelle répond en fait celle des jeux vidéo. Pouvant être pratiqués en réseau, ceux-ci permettent aux garçons d'entrer dans la démesure, en matière de temps (« le temps s'est arrêté quand on commence à jouer » déclare ainsi l'un des enquêtés) et de violence. C'est précisément ce qui repousse les filles. Mais, alors que les garçons discréditent leurs passions, marquées selon eux d'une « sentimentalité » excessive et d'une image trop « commerciale », les filles se gardent au contraire d'émettre un jugement négatif sur celles des garçons, affirmant simplement qu'elles ne les intéressent pas. Force est ainsi de constater que l'organisation sociale des passions ne différencie pas seulement les couches sociales et les genres, mais les hiérarchise. Plus précisément, écrit Dominique Pasquier, « en cinquante ans, nous sommes passés d'une culture « classique », où les discriminations sociales étaient fortes et les discriminations sexuelles relativement faibles (la pratique de la lecture, par exemple, était plus clivée par l'origine sociale que par l'appartenance sexuelle), à une culture dominée par les médias de masse dont l'accès est bien plus démocratique, mais où se dessinent des clivages sexuels sans cesse plus apparents ».

 

Dans le troisième et dernier chapitre, l'auteure s'emploie à étudier comment les nouveaux modes de communication, téléphone portable et Internet en tête, changent l'organisation de la sociabilité. Elle montre tout d'abord que, contrairement à une idée reçue, ceux-ci se substituent bien moins qu'ils ne viennent compléter les modes de communication « anciens ». Ainsi, un courriel ne remplace-t-il pas une lettre manuscrite, ni le texto un coup de fil, mais ils créent de nouveaux usages. Dominique Pasquier s'arrête enfin sur la pratique du chat, la fréquentation de forums de discussion sur Internet, et remarque notamment en quoi ceux-ci peuvent favoriser des rencontres - y compris entre deux jeunes de la même classe au lycée qui ne s'étaient jamais adressé la parole auparavant !-, mais aussi, du fait de l'anonymat initial qui y règne, permettent aux adolescents de jouer avec leur identité. Car il s'agit bien d'un instrument de socialisation juvénile, ainsi que le suggère également le déclin de leur fréquentation avec l'âge, « comme si l'idée d'échanger avec tous et n'importe qui avait trouvé ses limites. Dans le fond, c'est peut-être une des manières de signifier le passage vers l'âge adulte, où les relations avec les autres ne doivent plus être un jeu ».

 

Outre qu'elle vient apporter une nouvelle contestation de la théorie de la « légitimité culturelle » (aux côtés, entre autres, des travaux de Bernard Lahire ou d'Olivier Donnat chacun à leur manière), cette enquête de Dominique Pasquier met au jour un certain nombre de mécanismes actuels de la socialisation juvénile. Elle pointe ainsi le fait que, « chez les lycéens, la culture dominante n'est pas la culture de la classe dominante mais la culture populaire », ce qui semble avoir pour conséquence de renforcer les clivages de genre. De même, dans cette socialisation juvénile, l'affichage des pratiques de « scène » (par opposition aux pratiques de « coulisse », ainsi que les définissait Erving Goffman dans La mise en scène de la vie quotidienne (1959)) - autrement dit la dissociation entre l'intimité et la sphère sociale- se révèle particulièrement marqué à cet âge, ce qui n'est sans doute pas sans conséquence sur la construction de sa personnalité. Les adolescents semblent ainsi pris dans une tension entre un besoin d'intériorité (et pas seulement les jeunes filles), et une forte pression à se conformer aux modèles de comportement de leurs groupes d'appartenance. On retrouve bien la dialectique au coeur du processus de socialisation « continue », dans une perspective qui s'oppose à la distinction entre une socialisation « primaire » davantage subie, pendant l'enfance, et une socialisation « secondaire », essentiellement professionnelle et conjugale, à l'âge adulte.



Par Igor Martinache.

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