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L'injustice ménagère

Publié le 30/11/2007
Auteur(s) : François de Singly (dir.)
Armand Colin
Fiche de lecture de l'ouvrage "L'injustice ménagère" de François de Singly. Les auteurs de cet ouvrage collectif reviennent sur la question des inégalités dans la répartition des tâches domestiques au sein des couples hétérosexuels. Ils invitent à réfléchir à la notion d'égalité dans le couple au sens qui peut lui être imputé théoriquement mais également à ses coûts individuels en termes d'autonomie et d'indépendance.

Présentation

Couverture de "L’injustice ménagère" de F. De SinglyCet ouvrage collectif, dirigé par François de Singly, porte un regard analytique original sur un sujet amplement investigué en sociologie : celui des inégalités dans la répartition des tâches domestiques au sein des couples hétérosexuels. Cette originalité tient pour partie à l'approche compréhensive des phénomènes observés. Elle rappelle et vient compléter celle que met en œuvre Jean-Claude Kaufmann dans ses travaux. Il s'agit de saisir la manière dont les protagonistes (essentiellement les femmes) relatent et justifient la répartition du travail ménager dans leur couple ; répartition qui reste, malgré les discours égalitaristes, en proie à des logiques inégalitaires. La démarche compréhensive ici proposée n'invite pas à une recherche de causalité mobilisant les notions de socialisation ou de domination masculine. Elle place le « genre » en concept fondamental de la thèse exposée. Ce dernier nous étant néanmoins présenté à la fois comme le produit historique d'une domination masculine relayant le « féminin » à la sphère privée et comme un élément sur lequel repose la construction d'un « soi » sexué. Aussi, coexisteraient deux genres théoriquement distincts - le genre produit de la domination masculine et le genre pour « soi » - dont la juxtaposition, observée empiriquement, serait à l'origine d'une répartition des tâches ménagères inégalitaire entre conjoints de sexe différent. L'injustice ménagère tiendrait ainsi aux appartenances de genre et à la construction identitaire genrée.

Reste à saisir le sens subjectif qu'attribuent les individus à cette inégalité objectivée dans les pratiques domestiques. Le partage inégalitaire des tâches s'accompagne t-il inéluctablement d'un sentiment d'injustice pour les femmes qui en font plus que les hommes ? Quelle place occupe la notion d'égalité dans les discours, dans les critères de satisfaction conjugale ? La trame de l'ouvrage s'organise autour de ces questions. Dans les deux premiers chapitres, François de Singly pose les jalons théoriques de la problématique du genre dans la prise en charge du travail domestique au sein des couples hétérosexuels. Dans cette perspective, il expose le pouvoir performatif des tâches ménagères dans la production du genre et invite à prendre la mesure des liens d'interdépendance qui associent sphère privée, vie (hétéro)conjugale, travail domestique et fabrique du genre. En s'appuyant par la suite sur des données statistiques mesurant la satisfaction des hommes et des femmes à l'égard de leurs différents degrés d'investissement ménager, il expose l'écart entre les inégalités dans la répartition sexuée du domestique et le sentiment de justice ou d'injustice que nourrissent les hommes et les femmes à cet égard. Le surplus d'activité des femmes, tout comme le moindre investissement des hommes dans le domestique, n'engage pas forcément chez les concerné(e)s un sentiment d'iniquité. Il est alors proposé de plonger au coeur des subjectivités pour saisir les logiques que les femmes et les hommes mettent en œuvre dans l'expression de leur sentiment de justice ou d'injustice ménagère. Cette démarche sous-tend différents axes d'investigation abordés dans l'ouvrage au travers de trois études de cas inédits, rapportées sous la forme d'articles collectifs.

Le premier, co-rédigé par Sarra Mougel-Cojocaru et Mireille Paris, s'intéresse à l'organisation domestique entre conjoints chez les couples en situation de dualité résidentielle. En croisant la répartition ménagère et le double logement, les auteurs dégagent les logiques oeuvrant à une asymétrie dans le partage du ménager entre partenaires. La deuxième contribution collective se focalise sur le discours que tiennent des femmes, investies dans une deuxième union conjugale, à l'égard des modes d'organisation domestique dans lesquels elles sont sur le moment impliquées. Sandra Gaviria et Muriel Letrait s'appliquent, dans cette perspective, à exposer, dans ces récits féminins, les systèmes de référence et les critères qui tendent à justifier ces organisations ménagères. Enfin, Isabelle Clair aborde dans le dernier article les valeurs heuristiques de la passation d'entretien dits « conjoints ». Elle expose avec finesse les mises en scène conjugale et individuelle qui résultent des interactions entre l'enquêtrice et les deux partenaires et permettent la saisie instantanée des négociations et des justifications conjointes et personnelles concernant l'organisation domestique.

Cet ouvrage invite, pour finir, à réfléchir à la notion d'égalité dans le couple, au sens qui peut lui être imputé théoriquement et à ses coûts individuels en termes d'autonomie et d'indépendance. Il ouvre ainsi sur des perspectives innovantes qui mériteraient, nous semble t-il, d'être approfondies en affinant les investigations par l'usage d'une typologie conjugale croisant interactions conjugales et appartenance sociale - à l'instar de celle que proposent J.Kellerhals, E.Widmer et R.Lévy [1] - et en rendant un peu de sa « malléabilité » au concept de genre via la prise en compte des écarts et des éventuelles discordances qui peuvent s'observer, selon les milieux sociaux, entre le sexe, la domination masculine et le genre pour « soi ».

Par Céline Costechareire, doctorante en sociologie à l'université de Lyon 2 (MODYS) sous la direction de J.H Déchaux.

 

Note :

[1] J.Kellerhals, E.Widmer, R.Levy. Mesure et démesure du couple. (Payot et Rivages). Paris. 2004