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La résistance des hommes à la double émancipation - Pratiques autour du congé parental en Suède

Publié le 10/10/2007
Auteur(s) : Sara Brachet
Présentation de l'article "La résistance des hommes à la double émancipation - Pratiques autour du congé parental en Suède" de Sara Brachet. L'étude aborde cinq grands points : Le « féminisme d'Etat » et le principe de la « double émancipation », le fonctionnement souple du congé parental, la part du congé des pères, la question des stratégies professionnelles, et le renforcement des inégalités.

Présentation

Sara Brachet, chercheuse à l'INED signe dans le dernier numéro de Sociétés contemporaines (no 65, 2007), un article sur les usages du congé parental par les suédois. A partir des résultats d'une enquête menée dans la ville d'Uppsala, elle présente des conclusions nuançant la représentation que le peut avoir du caractère égalitaire des relations entre les sexes en Suède.

 

Le « féminisme d'Etat » et le principe de la « double émancipation ».

La Suède est le premier pays du monde à mettre en place un congé parental en 1974, dans un souci d'égalité entre les sexes. Héritage des débats politiques des années 1960 émanant notamment des mouvements féministes, il reflète le principe de la double émancipation qui prévoyait l'autonomie économique des femmes par le travail salarié et la paternité active pour les hommes. L'idée était alors que l'entrée massive des femmes sur le marché du travail devait se traduire par l'engagement accru des pères dans la sphère familiale et notamment dans l'éducation des enfants. Cette implication impulsée par les nouvelles orientations de la politique familiale devait constituer une source d'épanouissement pour les pères.

 

Un fonctionnement souple du congé parental.

Le système du congé parental est souple. Initialement prévu pour six mois, il stipule que les parents qui cessent leur activité professionnelle pour prendre soin de leur enfant percevront une indemnisation journalière équivalente à 90% de leur salaire. Le congé parental offert dès le premier enfant peut être partagé entre les deux parents. Il répond bien sûr à une volonté politique de favoriser l'égalité entre les sexes mais aussi à des normes pédagogiques selon lesquelles le jeune enfant doit être gardé exclusivement par ses parents.

Depuis 1974, le consensus domine dans la classe politique pour maintenir le système du congé parental, en témoignent les prolongations successives de la durée du congé qui atteint 16 mois en 2002. Le montant des allocations a toutefois plus fluctué au cours du temps. En 2005, les 480 jours de congé sont rémunérés selon le principe suivant : 390 jours sont indemnisés à hauteur de 80% du salaire antérieur du parent bénéficiaire et les 90 jours restant sont rémunérés selon un forfait minimum garanti d'environ 6,6 euros par jour. Chaque parent a droit à la moitié des jours et peut choisir les modalités du partage avec l'autre parent à l'exception des 30 jours réservés à chaque parent depuis 2002 (afin d'inciter les hommes à utiliser le congé parental). L'allocation est imposable et ouvre droit aux points retraite.

La sécurité de l'emploi est assurée pendant la période du congé parental et les deux parents peuvent l'utiliser à mi-temps s'ils le souhaitent ou alterner les périodes de congé et de retour au travail avec l'accord de l'employeur.

 

La part du congé des pères augmente mais...

Il est incontestable que les taux d'activité des femmes a été affecté par la généralisation du modèle du couple bi-actif. Ainsi le taux d'activité des femmes entre 20 et 64 ans qui était de 54% en 1965 passe à 80% en 2005 contre 86% pour les hommes la même année. Le marché du travail n'en demeure pas moins marqué par des inégalités entre les sexes avec une concentration de l'emploi féminin sur des postes d'employés et de la fonction publique, moins rémunérateurs. La proportion d'emploi à temps partiel est également élevée chez les femmes (35% des emplois féminins contre 11% des emplois masculins en 2006).

Les statistiques de l'Office National de la Sécurité Sociale appréhendent l'évolution du partage du congé parental entre père et mère selon les critères de la proportion des pères dans l'ensemble des bénéficiaires de l'allocation parentale et le nombre moyen de jours annuels pris par les mères et les pères. Les données officielles montrent que la participation des pères augmente régulièrement. Ainsi en 2005, les hommes représentent 44% des bénéficiaires de l'allocation parentale. Mais l'auteure souligne qu'il suffit pour les pères d'avoir utilisé une seule journée d'allocation durant l'année pour figurer comme bénéficiaire, ce qui surestime largement leur participation. Par ailleurs, le nombre de jour de congé parental masculin moyen reste inférieur en 2005 à son niveau de 1994. Ainsi une proportion croissante de pères a recours au congé parental mais la durée de celui-ci ne s'accroit pas.

En somme 80% des jours d'allocation parentale indemnisés sont utilisés par les mères qui en bénéficient en outre sur des périodes plus longues que les hommes. Les femmes assument donc la majorité de l'éducation de leur jeune enfant. Seules les femmes dont le niveau d'études et de revenus est élevé ont des conjoints qui utilisent plus fréquemment et longuement le congé parental, ce qui peut s'expliquer par le pouvoir de négociation des femmes ayant une position sociale élevée.

 

Une question de stratégie...

Les entretiens réalisés par Sara Brachet indiquent que le choix des pères se fait rarement en fonction du désir de leur partenaire de reprendre le travail mais plutôt en fonction de leur activité professionnelle. Ainsi, on observe une nette préférence des pères pour les congés posés pendant les mois d'été, plus calmes sur le plan professionnel. De même, les pères ayant opté pour un congé parental à temps partiel choisissent le plus souvent la journée de la semaine à faible activité, comme le vendredi. L'objectif est ainsi de ne pas mettre en difficulté sa carrière.

L'objectif pour les femmes est au contraire bien souvent de prolonger la durée du congé parental et de retarder le moment de l'entrée de l'enfant en crèche. Cela peut générer la mise en place d'astuces élaborées.

De façon générale, les mères connaissent une longue période de congé après chaque naissance suivie souvent d'une longue période d'activité réduite (travail à temps partiel) dont l'objectif est de limiter la présence prolongée de l'enfant dans des structures collectives. Cette situation fragilise de fait leur insertion professionnelle tandis que le congé parental pour les pères, incarnation de la paternité active, est devenu un atout dans la vie professionnelle. Il est en effet souvent présenté comme un moyen de développer de nouvelles capacités sociales et relationnelles de plus en plus valorisées sur le marché du travail.

 

Un renforcement des inégalités.

La très grande flexibilité du régime d'assurance parentale suédoise se heurte en définitive à des normes sociales contraignantes qui créent une forte homogénéité des comportements et un usage fortement sexué. Sara Brachet montre à partir des résultats de son enquête que l'immense majorité des enfants de moins de un an sont gardés à la maison par un parent en congé parental qui est principalement la mère car peu de structures d'accueil acceptent de recevoir des nourrissons de moins de un an.

De plus, du fait de la sensibilité des parents suédois aux arguments relatifs au bien-être de l'enfant, il est admis, nous l'avons vu, que le petit enfant doit être éduqué exclusivement par ses parents et que les mères doivent être encouragées à allaiter. Ainsi, en Suède, 98% des femmes ayant eu un enfant en 2003 allaitent à sa naissance et 73% le font encore six mois après. L'injonction normative à l'allaitement affecte bien évidemment le partage du congé parental.

En somme, le congé parental renforce le caractère nécessaire du congé maternel et celui facultatif du congé paternel. L'auteure va même plus loin en rappelant que l'entrée des femmes sur le marché du travail, composante de la « double émancipation » avait été posée comme un devoir ; une nécessité économique qui favorisait en outre l'autonomie matérielle des femmes. Tandis que le congé parental des hommes est présenté comme un droit marquant la reconnaissance de leur capacité à prendre soin de l'enfant. En le rendant plus flexible, au lieu d'imposer clairement le partage, on accepte le postulat que l'activité professionnelle des hommes prime sur leur participation domestique.

Le congé parental suédois cristallise et amplifie donc le conflit entre deux priorités politiques qu'il est censé concilier : l'égalité des sexes et l'intérêt de l'enfant.

Stéphanie Fraisse d'Olimpio.