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Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social

Publié le 27/07/2007
Auteur(s) : Maurin Eric
Seuil
Fiche de lecture de "Le ghetto français : enquête sur le séparatisme social" d'Éric Maurin. Ce qui est nouveau dans cet ouvrage c'est la méthodologie utilisée pour quantifier les zones urbaines sensibles et l'accent porté sur l'envers du problème des «quartiers». Ce qui pose problème en effet ce n'est pas tant, nous rappelle utilement l'auteur, la face visible du problème que représentent une centaine de zones déshéritées, mais la tendance, à chaque échelon de la société à fuir les difficultés de ceux qui se trouvent immédiatement au-dessous de nous dans la hiérarchie sociale.

Commentaires éditeur :

imageLe problème de la ségrégation urbaine en France ne se limite pas à quelques centaines de quartiers dévastés par l'échec et la pauvreté. Ceux-ci ne sont que la conséquence la plus visible de tensions séparatistes qui traversent toute la société, à commencer par ses élites. À ce jeu, ce ne sont pas seulement des ouvriers qui fuient des chômeurs immigrés, mais aussi les salariés les plus aisés qui fuient les classes moyennes supérieures, les classes moyennes supérieures qui évitent les professions intermédiaires, les professions intermédiaires qui refusent de se mélanger avec les employés, etc. Le phénomène est d'autant plus préoccupant qu'en enfermant le présent, les fractures territoriales verrouillent aussi l'avenir des individus et les assignent à des destins sociaux écrits d'avance. Tel est l'enseignement de cette enquête au coeur du « ghetto français », qui révèle une société marquée par la défiance et la recherche de l'entre-soi, et découvre en chacun de nous un complice plus ou moins actif de la ségrégation urbaine.

 

Nos commentaires :

L'idée d'une tendance au « séparatisme territorial dans la société française n'est certes pas nouvelle. La politique urbaine inscrit depuis longtemps déjà dans ses priorités ces quartiers qualifiés aujourd'hui des zones urbaines sensibles. Ce qui est nouveau dans cet ouvrage c'est la méthodologie utilisée pour quantifier le problème et l'accent porté sur l'envers du problème des «quartiers». Ce qui pose problème en effet ce n'est pas tant, nous rappelle utilement l'auteur, la face visible du problème que représentent une centaine de zones déshéritées, mais la tendance, à chaque échelon de la société à fuir les difficultés de ceux qui se trouvent immédiatement au-dessous de nous dans la hiérarchie sociale.

Une utilisation originale des résultats de l'Enquête Emploi permet à l'auteur de quantifier le problème : en effet cette enquête, pour des raisons contingentes, porte systématiquement sur des grappes de logements proches, permettant ainsi une caractérisation sociale fine d'ensemble de 30 à 40 logements qui constituent les uns par rapport aux autres un voisinage immédiat. Les enseignements qu'on peut en tirer vont à l'encontre de certaines idées préconçues. Ainsi, la tendance au séparatisme social apparaît extrême en France ?au moins aussi forte, si ce n'est davantage qu'aux Etats-Unis, ce qui justifie l'utilisation du mot ghetto ?et touche tous les échelons de la société. Plus encore que le niveau de revenu, ce sont les facteurs culturels qui sont au coeur de la constitution d'enclaves territoriales homogènes, dans lesquelles les uns et les autres partagent un même niveau de diplôme, ou une origine immigrée. Ainsi au sein même de la catégorie des cadres les stratégies d'évitement opèrent non seulement envers les classes moyennes, mais aussi entre «gens du privé» et «gens du public».

Enfin ce phénomène ne s'amplifie pas mais reste globalement stable depuis une vingtaine d'années. Comment comprendre alors que les tensions résultants de cette ségrégation sociale soient de plus en plus insupportables ? L'explication est à chercher dans les transformations structurelles de la société française : le gonflement des classes supérieures aisées aboutit à un refoulement croissant des catégories populaires hors des centres villes des grandes agglomérations, tandis que se multiplient les enclaves bourgeoises. Paris apparaît alors comme la manifestation la plus extrême d'un phénomène plus général.

Dans une deuxième partie de l'ouvrage, l'auteur se penche en croisant de multiples résultats d'enquêtes sur les enjeux de la mixité sociale. En effet, cette tendance à la ségrégation apparaîtra bien d'autant plus problématique que le voisinage immédiat exerce une influence sur les destins individuels. Isoler statistiquement les effets des interactions sociales sur le destin individuel s'avère un exercice difficile, tant les biais de sélection sont importants : en effet les ménages modestes installés dans les zones aisées ont souvent des propriétés sociales différentes de ceux qui sont installés dans des voisinages déshéritées. Toutefois, Eric Maurin parvient à isoler un phénomène intéressant : les performances scolaires des enfants qui s'installent dans un voisinage donné sont toujours statistiquement proches de ceux qui y résident déjà mais plus leur installation est ancienne, plus la corrélation entre leurs propres performances et ceux des enfants résidant déjà dans le quartier a tendance à augmenter. Il existe donc bien une influence du voisinage et des interactions immédiates notamment sur les performances scolaires des enfants. On retrouve ici un phénomène déjà pointé par les sociologues de l'éducation : l'hétérogénéité des classes est positive parce qu'elle permet aux plus faibles de progresser, les élèves les mieux dotés n'étant pas pour autant pénalisés car leurs ressources propres leur permet d'être faiblement influencés par les interactions avec les élèves plus faibles.

Dès lors que la mixité sociale constitue un réel enjeu de justice social, quelles politiques sont de nature à la faire progresser ? L'auteur souligne l'échec de deux politiques destinées à lutter explicitement contre la ségrégation spatiale : les zones franches et les ZEP. Les zones franches, destinées à attirer entreprises et services dans les quartiers défavorisés échouent parce que les entreprises les contournent et parce que ce n'est pas la faiblesse de l'offre de service qui explique le manque d'attrait de ces zones pour les populations les plus aisées. Les ZEP échouent parce qu'elles dispersent sur des ensembles trop vastes des moyens qui apparaissent comme un saupoudrage peu efficace. C'est dans l'individualisation des mesures à l'égard de la petite enfance et des jeunes adultes que l'auteur voit la solution : plus concentrées sur quelques individus en grande difficulté, les mesures d'aide sont plus efficaces et ceux qui réussissent ont des chances d'entraîner d'autres dans leur sillage.

A noter :

  • Une mine de textes et d'exemples précis pour traiter le thème Intégration et solidarités, c'est un ouvrage clair, précis et facilement accessible pour nos élèves, vu son format.
  • Consulter un extrait d'article du Monde consacré au livre d'Eric Maurin sur le site de l'Observatoire des Zones prioritaires.
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