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Les formes élémentaires de la pauvreté

Publié le 27/07/2007
Auteur(s) : Paugam, Serge
PUF
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Commentaires éditeur :
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Nos commentaires :
La pauvreté dérange car elle est l'expression d'une inégalité difficilement acceptable dans une société globalement riche et démocratique. Les pauvres ne représentent-ils pas le destin auquel les sociétés modernes ont cru pouvoir échapper ? Dans ce livre, Serge Paugam propose une réflexion qui englobe tous les éléments de cette question sociale. Il étudie simultanément la pauvreté comme expérience vécue par des hommes et des femmes situés au bas de l'échelle sociale et la pauvreté comme un élément de la conscience que les sociétés ont d'elles-mêmes et qu'elles cherchent le plus souvent à combattre : Il revient sur les trois auteurs clés, Tocqueville, Marx et Simmel, ayant marqué la réflexion sur le rapport social à la pauvreté et développe à son tour une étude originale qui s'attache non pas à la pauvreté en tant que telle, mais à la relation d'assistance, à l'organisation de ce tout social auquel appartiennent les pauvres. En s'appuyant sur de nombreuses enquêtes comparatives, menées pour la plupart en Europe, il définit ici de façon inédite les différentes formes élémentaires que prend cette relation d'interdépendance : la pauvreté intégrée, la pauvreté marginale et la pauvreté disqualifiante. La sociologie de la pauvreté qu'il nous propose est ainsi avant tout une sociologie du lien social. Un livre préalable à l'action politique, qui entend stimuler la réflexion pour, sinon éradiquer, du moins soulager les souffrances de ceux et celles dont le destin, un jour ou l'autre, croise celui de la pauvreté.
Les travaux de Serge Paugam ont contribué dans les années 90 à faire avancer l'analyse sociologique des phénomènes de pauvreté. A travers le concept de «disqualification sociale» qui caractérise «le processus de refoulement hors du marché de l'emploi de franges de plus en plus nombreuses de la population et les expériences vécues de la relation d'assistance qui en accompagnent les différentes phases» ces travaux mettaient l'accent sur une dynamique de la pauvreté, conçue non pas simplement comme un phénomène monétaire, mais comme un processus aux dimensions multiples.

Le présent ouvrage complète et actualise les analyses précédentes en se situant dans une perspective comparatiste : dans la mesure où la prise en charge et la perception de la pauvreté dans une société donnée apparaissent comme des dimensions du lien social, il est légitime de penser que l'expérience de la pauvreté est différente d'un pays à l'autre. S'appuyant sur un corpus d'enquêtes sur la pauvreté à l'échelle de l'Europe, Serge Paugam s'attache à vérifier cette hypothèse.

Dans une première partie, il cherche les fondements d'une analyse sociologique de la pauvreté à travers les contributions de Tocqueville, Marx et Simmel. De Tocqueville, on retiendra l'idée que la pauvreté prend un sens différent selon le niveau de développement économique et social d'un pays. Cette idée banale en apparence ne l'est pas en réalité : en comparant l'expérience vécue de la pauvreté en Angleterre et au Portugal dans son Mémoire sur le paupérisme (texte de 1835, publié par la revue Commentaire vol. 23 et 24, 1983), Tocqueville ouvre en réalité de multiples pistes de réflexion sur la pauvreté comme expérience subjective, sur la relativité des besoins, sur la relation entre la fréquence de la pauvreté au sein d'une population donnée et son intégration. Par ailleurs, Tocqueville met en évidence le risque d'une stigmatisation et d'une situation de dépendance liée à la prise en charge collective de la pauvreté. L'analyse de Marx dans Le capital apparaît comme complémentaire de celle de Tocqueville : elle montre que la pauvreté, analysée à travers la catégorie de l'armée industrielle de réserve, n'est pas extérieure au système économique et social, mais s'avère au contraire être une condition de son fonctionnement, son existence permettant d'accroître les profits. Le cycle industriel entraîne une fluctuation du rapport des pauvres à la collectivité ? dépendance accrue pendant les phases de contraction de l'activité, plus grande «employabilité» durant les périodes d'expansion. Enfin l'analyse de Simmel, énoncée dans un texte de 1907, ( Les pauvres , PUF, coll. Quadrige, 1998) permet de faire émerger une véritable définition sociologique de la pauvreté, caractérisée non pas de façon intrinsèque, mais par l'existence d'une relation d'assistance. Si ce statut d'assisté confère aux pauvres une position sociale dévalorisée et marginale, leur situation ne peut être analysée qu'en relation avec la totalité de l'organisation sociale à laquelle ils se rattachent.

Les idéaux-types, ou formes élémentaires de la pauvreté, que l'auteur propose comme grille d'analyse sont tributaires de ces trois apports. L'expérience de la pauvreté y est en effet détaillée en fonction des modalités du développement économique, de l'intervention publique, mais aussi de la forme et de l'intensité du lien social. Ces critères permettent de distinguer trois idéaux-types. La pauvreté intégrée, caractéristique de pays dont le développement économique est faible et où la pauvreté monétaire est répandue, apparaît comme faiblement stigmatisée et ne s'accompagne pas, bien au contraire, d'une expérience de rupture des liens affectifs. La pauvreté marginale apparaît comme une pauvreté résiduelle, quasi-structurelle, dans les phases d'ascension économique. Occultée comme problème politique, la pauvreté marginale est vécue de façon honteuse, et s'accompagne d'une problématique de l'inadaptation sociale. La pauvreté disqualifiante est caractéristique des situations de crise économique dans les pays riches : elle frappe des populations nombreuses, qui font pour la première fois l'expérience de la relation d'assistance. L'Etat-Providence s'étant substitué aux solidarités traditionnelles, et l'intégration par le travail jouant un rôle prépondérant conformément au modèle de la «société salariale» décrite par R. Castel, cette pauvreté s'inscrit le plus souvent dans une dynamique cumulative de rupture des relations sociales et familiales.

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, l'auteur confronte ces idéaux-types avec les résultats d'enquêtes européennes sur la pauvreté. Le modèle de la pauvreté intégrée apparaît caractéristiques des pays du Sud de l'Europe : Portugal, Grèce, Italie, Espagne, pays au sein desquels existent toutefois de fortes disparités régionales. La pauvreté y correspond à une situation durable, qui se reproduit fortement de génération en génération. Les solidarités familiales jouent un rôle important de filet de protection lors des épisodes de chômage. Une étude sur le Mezzogiorno italien montre que le rôle de l'économie informelle y est très important, si bien que les personnes sans emploi continuent à être intégrée socialement grâce à ces réseaux. L'aide sociale, gérée essentiellement à l'échelon de la commune, y fonctionne de façon clientéliste et ne joue qu'un rôle résiduel face à l'étendue des problèmes à traiter.

La pauvreté marginale est une expérience qui renvoie à l'histoire des pays développés pendant les Trente glorieuses : la croissance économique, mais aussi le développement d'un système étendu de protection sociale ont pu contribuer, non pas à faire totalement disparaître la pauvreté, mais à la rendre invisible. Pourtant dès 1964, M. Harrington dans son ouvrage The other America ( L'autre Amérique , Gallimard, 1967) rappelle l'existence d'oubliés de la croissance. Si leur existence n'est pas totalement oubliée, le problème de la pauvreté est alors essentiellement traité comme un problème de l'inadaptation sociale, notamment par les travailleurs sociaux enclins à ancrer leur action dans des références psychologisantes et volontiers normatives, d'où un risque important de stigmatisation liée à l'aide publique. Aujourd'hui, la crise généralisée sur le marché de l'emploi a transformé les situations objectives, mais pas toujours les représentations ni les modalités de l'intervention publique à destination des pauvres. Dans les pays scandinaves, l'efficacité du modèle universaliste de protection sociale a permis à la pauvreté de se maintenir à un niveau objectivement moins élevé que dans le reste de l'Europe. Mais l'Allemagne est dans une situation paradoxale : le discours sur la pauvreté, les modalités de l'action publique y sont restées sensiblement les mêmes, alors que la pauvreté comme expérience vécue se rapproche du modèle de la pauvreté disqualifiante.

Ce dernier modèle prend forme avec la crise de l'emploi. Le refoulement hors de la sphère productive de franges importantes de la population y génère un sentiment collectif d'insécurité. Dans les pays les plus fortement industrialisés de l'espace européen (France, Allemagne, Royaume-Uni), le chômage s'accompagne plus qu'ailleurs d'une fragilisation des relation sociales. La dynamique de la disqualification revêt également une dimension spatiale, à travers la constitution de ce que l'on appelle aujourd'hui les zones urbaines «sensibles», vidées progressivement de leurs classes moyennes et devenues des espaces de relégation, vecteurs d'une identité sociale négative. Enfin, les nouvelles formes de la question sociales induisent de nouvelles formes d'intervention publique ? mise en place de minima sociaux, multiplications des dispositifs d'insertion ? qui ne s'avèrent pas toujours à la hauteur du problème posé, et qui dans certains cas, aboutissent à fragiliser encore plus la condition salariée.

Dans sa conclusion, l'auteur ouvre encore le champ d'une sociologie comparative des phénomènes de pauvreté en s'interrogeant sur la situation des pays en développement et des pays de l'Est.


A noter :
  • Pour traiter le chapitre intégration et solidarité du programme de terminale, cet ouvrage offre une bonne synthèse des connaissances et permet de donner des fondements plus solides à nos tentatives de comparaison internationales.
  • Un index thématique et un index des noms propres sont proposés