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Pays de malheur, un jeune de cité écrit à un sociologue

Publié le 27/07/2007
Auteur(s) : Beaud, Stéphane ; Amrani, Younès
La decouverte
Fiche de lecture de l'ouvrage "Pays de malheur, un jeune de cité écrit à un sociologue" des auteurs Stéphane Beaud et Younès Amrani. Ici pas de thèse que l'on pourrait résumer, pas d'enquête dont on pourrait extraire les résultats significatifs, mais une parole qui doit être entendue : il s'agit plutôt d'essayer de montrer en quoi ce témoignage individuel est un objet sociologique inédit et intéressant par sa forme même.

Présentation éditeur :

Couverture du livre Pays de malheur !« Cher monsieur, Je me permets de vous écrire pour vous remercier. J'ai terminé votre enquête "80 % au bac". C'est un livre qui m'a à la fois ému (j'ai souvent eu les larmes aux yeux) et mis en colère (contre moi-même). C'est incroyable à quel point les vies que vous avez décrites ressemblent à la mienne... » C'est ainsi que débute la correspondance électronique entre le sociologue Stéphane Beaud auteur de "80% au bac ; et après" et Younes Amrani l'un des lecteurs de son livre, un jeune homme de 28 ans, qui travaille comme emploi-jeune à la bibliothèque municipale d'une ville de la banlieue lyonnaise. Cette correspondance, qui va durer plus d'une année constitue un document exceptionnel sur les espoirs et les souffrances intimes des jeunes d'origine maghrébine. Les confidences de Younes en disent long sur le sentiment de non-reconnaissance et parfois d'abandon moral dont il souffre au quotidien. À travers ce dialogue amical surgissent peu à peu les différents aspects de l'histoire personnelle et familiale de Younes et les contradictions sociales qui le traversent. Ce témoignage peut ainsi aider à combattre la vision stéréotypée et réductrice du « jeune de banlieue ». Il fait émerger, à travers la figure de son principal protagoniste, des traits essentiels de la personnalité sociale de nombreux jeunes de cité : un esprit de révolte, l'envie de comprendre le monde social, le goût pour la politique, le sens de l'analyse. Bref, tout un « potentiel » pour réinstaller la gauche dans les cités.

Nos commentaires :

Un exemple inédit de dialogue enquêteur-enquêté.

Il est difficile de rendre compte d'un tel livre : ici pas de thèse que l'on pourrait résumer, pas d'enquête dont on pourrait extraire les résultats significatifs, mais une parole qui doit être entendue. C'est dire que le texte qui suit n'a pas la prétention d'être un fiche de lecture qui pourrait économiser aux personnes pressées la lecture de l'ouvrage lui-même. Il s'agit plutôt d'essayer de montrer en quoi ce témoignage individuel est un objet sociologique inédit et intéressant par sa forme même.

Pour nombre d'enseignants, la lecture de "80 % au bac ; et après" (La Découverte, 2002) de Stéphane Beaud a pu susciter une sensation de "reconnaissance", au sens où l'on reconnaît un objet familier. Dans cet ouvrage, l'auteur menait une enquête ethnographique auprès des enfants de la démocratisation scolaire, ceux qui, premiers bacheliers parfois dans leur famille, peinent à décrocher un "petit bac" avant d'échouer dans le supérieur, trouvant parfois leur planche de salut dans les dispositifs d'emplois aidés. Les témoignages des élèves suivis donnaient parfois en effet cette sensation de "reconnaître" nos élèves dans ces portraits, tout en nous livrant une partie des clefs pour interpréter leurs difficultés : difficultés avec la lecture, avec l'ascèse et l'isolement que représente le travail scolaire, opposition entre l'investissement scolaire des jeunes filles issues de l'immigration et la distance prise par les garçons, difficultés des relations avec le public "bourgeois" des lycées auxquels ils se trouvent confrontés après l'entre-soi plus rassurant du collège ;

Younès Amrani qui cosigne avec Stéphane Beaud la correspondance électronique qui constitue le corps de l'ouvrage, s'est reconnu lui aussi et le dit dans le premier courriel qu'il adresse au sociologue, le 11 décembre 2002, après avoir retrouvé son adresse : " C'est incroyable à quel point les vies que vous avez décrites ressemblent à la mienne. D'ailleurs je dois dire que la lecture était parfois pénible car c'est dur de se voir dans un miroir." Ce message est le premier d'un échange qui se poursuit ensuite plus d'un an. Le jeune homme, âgé de 28 ans, "emploi-jeune" dans une bibliothèque y livre petit à petit l'analyse de sa propre expérience, de ce qui le rapproche des portraits de "80 % au bac ; et après"- le relatif échec scolaire, un père ouvrier et né au Maroc, la fratrie nombreuse ; - à ce qui l'en différencie : le goût pour la lecture, l'écriture, l'analyse de soi. C'est cet échange très dense où Younès Amrani, relancé par les questions que pose Stéphane Beaud, livre un point de vue qu'on a rarement l'occasion d'entendre : celui d'un garçon des "quartiers". C'est difficile, écrit-il à de nombreuses reprises, à la fois parce que cela suppose de transformer en mots une expérience : "ce n'est pas naturel" confesse-t-il au début "c'est pas mon mode d'expression favori" mais aussi parce que cette expérience douloureuse est de l'ordre du refoulé, de choses dont il ne voulait plus parler selon ses propres termes. Enfin, il lui faut apprendre à parler de ce dont on ne parle pas : le mot "tabou" est fréquemment associé dans ses lettres au contexte familial "L'un des grands problèmes, à mon sens chez les familles maghrébines , c'est de ne pouvoir jamais parler en profondeur des problèmes quotidiens, à cause des tabous ou je ne sais quoi".

Se reconnaissant exactement dans les portraits relatés dans 80 % au bac et après, Younès Amrani entame ici avec Stéphane Beaud un dialogue entre enquêteur et enquêté, tout en s'appropriant peu à peu la démarche et la culture sociologique qui lui permettent de mettre à distance sa propre expérience pour la comprendre. Un passage intéressera particulièrement les enseignants en sciences économiques et sociales : le jeune homme y évoque le rejet qu'a suscité chez lui la présentation des thèses de Bourdieu par son professeur en seconde. "Au départ, c'est un peu lourd et le prof y commence à nous parles de stats par rapport à l'école, style le nombre d'enfants d'ouvriers, etc. [;] A la base, je pense que le prof avait de bonnes intentions, mais, en fait, moi, je l'ai pris comme une attaque. Je me disais : qu'est-ce qu'y nous veut ce Bourdieu ! Il veut nous démoraliser, ou quoi !". Ce qui est présenté par l'enseignant comme un déterminisme social est vécu par les élèves d'origine populaire comme un verdict négatif, un jugement qui les "rabaisse", "style, on n'est pas à notre place ici". '(p.14). A contrario, l'échange de correspondance montre qu'à la suite de la lecture de "80% au bac ; et après", Younès Amrani se plonge dans la lecture de Bourdieu, prenant à bras le corps une réalité qu'avant il refusait, pour des raisons évidentes, de voir. Puis, peu à peu la sociologie semble l'aider à comprendre sa propre trajectoire, et il souligne la mise à distance que cela induit : "Heureusement qu'il existe des gens comme vous pour nous aider à mieux saisir notre vie, à y voir des déterminismes qui ont fait ce qu'on est. Je ne sais pas pourquoi je dis "on", peut-être pour mettre de la distance par rapport à mon moi social, ou me rassurer en pensant les choses globalement." (p.125) Cette compréhension nous donne à voir quelque chose de l'articulation entre son destin particulier et des mécanismes sociaux qu'il sent peser sur lui et son groupe d'amis. Elle le rend en particulier très méfiant vis-à-vis d'un discours mettant en avant la réussite individuelle de certains, qu'il perçoit comme une fuite et dont il remarque qu'elle nécessite des atouts, à l'inverse de la fuite dans la religion offerte à ceux qui n'ont pas le choix. Elle le rend conscient également de la position inconfortable que lui impose une double socialisation, comme le souligne Stéphane Beaud : socialisation scolaire et socialisation de garçon des "cités". Sociologue de sa propre expérience, "apprenti intellectuel", il est aussi le porte-parole d'un groupe auquel il se sent toujours appartenir.

C'est ce dernier point qui confère au livre une importance particulière : en effet, ces jeunes garçons ayant vécu la double expérience du rejet lié à leur origine et du délitement de la classe ouvrière n'ont pratiquement pas de représentants dans l'espace public. Perçus sur le mode de l'extériorité ? les "sauvageons" ? par une opinion dominée par la peur sociale, considérés au mieux comme objets d'enquête, ils n'ont guère d'occasion de s'affirmer comme sujets, de répondre au discours qui est tenu sur eux. Cette "quasi-disparition des porte-paroles des milieux populaires" soulignée par Stéphane Beaud et Michel Pialoux, dans "Violences urbaines, violence sociale" (Fayard, 2003), jointe à l'expérience de la précarité économique et de la stigmatisation engendre différentes attitudes que Younès Amrani repère autour de lui et dans son propre parcours : violence, repli sur le groupe amical restreint ou "repli" religieux, mais aussi comportements auto-destructeurs, voire troubles psychiques; Ce qui transparaît à travers les lettres de Younès Amrani ? le chômage du père ouvrier, l'expérience du dénuement matériel, les difficultés à nouer des relations avec les filles du quartier,; ? et dans lequel se reconnaîtraient sans doute de nombreux jeunes adultes de sa génération et de son milieu devient un témoignage adressé à"ceux qui parlent sans savoir" selon l'expression de Stéphane Beaud.

A noter :

Les liens suivants permettent d'accéder à un article en ligne de la revue Les mots sont importants contenant de larges extraits du livre (texte en deux parties):

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