Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Navigation
Vous êtes ici : Accueil / Les fiches de lecture / Petite histoire de la voiture piégée

Petite histoire de la voiture piégée

Publié le 13/01/2008
Auteur(s) : Mike Davis
Editions Zones, LA DECOUVERTE
Fiche de lecture de l'ouvrage "Petite histoire de la voiture piégée" de Mike Davis. L'auteur ne s'est pas contenté d'écrire une simple monographie d'histoire contemporaine, ni de nous plonger face à l'horreur physique de ces attentats, mais il s'est efforcé de construire son texte comme une démonstration de sa thèse selon laquelle la généralisation de la « voiture piégée » serait un reflet de la transformation des rapports sociaux à l'oeuvre dans une société désormais largement mondialisée. Mike Davis cible plus précisément un creusement des inégalités et des fractures non seulement économiques, mais également symboliques.

Présentation

Couverture de "Petite histoire de la voiture piégée" de Mike DavisSi les chercheurs en sciences sociales n'ont pas déserté le sujet de la violence politique [1], ils choisissent d'ordinaire une « entrée » par les hommes plutôt que par les techniques. Ce titre « petite histoire de la voiture piégée » a ainsi beaucoup pour intriguer, si ce n'est choquer. N'y a-t-il pas en effet quelque chose d'indécent dans le projet de retracer l'histoire d'une arme dont la liste des victimes ne cesse de croître quotidiennement ?

Ce serait pourtant bien mal connaître Mike Davis que de penser qu'il puisse user du sensationnalisme comme un moyen de racoler le lecteur. Auteur inclassable capable d'écrire des ouvrages de référence en sociologie, ethnologie ou histoire sociale, comme City of Quartz (1990) consacré à l'urbanisation quelque peu terrifiante de Los Angeles ou Planet of Slums (2006), tour du monde édifiant des bidonvilles symptômatiques de l'explosion urbaine globale [2], Mike Davis appartient aujourd'hui au département d'histoire de l'Université de Californie à Irvine après avoir longtemps travaillé de manière indépendante. Ce qui ne l'empêche pas de conserver un engagement marqué, acquis notamment au fil de ses expériences d'ouvrier d'abattoir puis de chauffeur routier, et qui se traduit entre autres aujourd'hui par l'animation de la fameuse New Left Review.

Ainsi qu'il l'explique dans l'entretien filmé disponible sur le site de « Zones », Mike Davis s'intéresse aux objets qui lui font peur. La voiture piégée en est un, et l'histoire (pas si petite que cela) qu'il en retrace confirme les raisons d'y accorder son intérêt. En spécialiste de l'oeuvre marxiste - et non de la vulgate qui en sert souvent d'écran -, il montre notamment comment, loin de constituer une simple infrastructure qui influencerait mécaniquement les rapports de production, la technique finalement assez rudimentaire de la « voiture piégée » révèle la dialectique à l'oeuvre entre un état du développement des connaissances techniques et les rapports économiques à l'oeuvre dans une société donnée. Une société en l'occurence indéniablement mondialisée.

Son histoire commence ainsi en septembre 1920, lorsque Mario Buda, anarchiste italien, fait exploser une carriole à cheval en plein Wall Street dans l'espoir de tuer les principaux magnats de la place, et en tous cas de terroriser la « communauté financière ». Peu novateur d'un point de vue technique, le geste de Buda l'était cependant largement en matière de moeurs, puisqu'il faudra « attendre » plus d'un quart de siècle et une guerre mondiale pour qu'il soit imité. C'est en l'occurence le groupe Stern, émanation de la droite sioniste israélienne, qui dès 1947 importe le « bombardier du pauvre » au Proche-Orient, où il mènera par la suite une « carrière » prolifique.

Au fil de ses 22 - courts - chapitres, Mike Davis retrace avec minutie les étapes de la généralisation de cet objet social d'un type assez particulier et que le Pentagone a lui-même élevé au rang de catégorie sous l'intitulé « engin explosif improvisé transporté par véhicule ». Dans une première phase, les attentats à la « voiture piégée » ont ainsi été utilisés de manière assez sporadique au cours de différents conflits comme les guerres d'Indochine puis du Vietnam (chaque fois à Saïgon), d'Algérie, ainsi que par la mafia sicilienne. Un tournant a cependant été franchi selon lui en 1970 lorsqu'une poignée d'étudiants américains du Wisconsin ont fait utilisé un mélange de nitrate d'amonium et de nitrate de fioul pour provoquer l'explosion d'un véhicule devant leur université pour protester contre son implication dans la guerre du Vietnam. Ce faisant, ils ont montré qu'un simple engrais chimique suffisait pour fabriquer une « voiture piégée », et ouvert la voie à une systématisation des attentats, telle qu'elle a notamment pu être mise en oeuvre par l'IRA, l'ETA, les Tigres noirs kamikazes tamouls, les séparatistes tchétchènes, les cartels de narcotrafiquants colombiens, et surtout le Hezbollah. Les « succès » de ces dernières ont ainsi encouragé des dizaines de groupuscules, notamment des islamistes parrainés ou non par divers Etats - Iran, Pakistan, mais aussi Etats-Unis en Afghanistan-, à mettre en oeuvre et à perfectionner cette technique, aboutissant à une « irréversible mondialisation du savoir-faire terroriste » en la matière selon Mike Davis [3].

Aussi retentissants qu'ils sont « bon marché » et faciles à mettre en oeuvre, les attenats à la voiture piégée constituent un mode d'action particulièrement attractif pour les acteurs politiques marginaux, leur permettant d'acquérir par là même une place centrale dans ce que les spécialistes des relations internationales nomment les « conflits de quatrième génération ». En détaillant chacune des scènes où s'est développée l'utilisation de voitures piégées, Mike Davis montre comment se sont progressivement ajoutées différentes innovations, comment certains acteurs ont pu jouer un rôle pivot dans la transmission ou la promotion de cette technique, mais il met également en lumière différentes manières d'utiliser cette technique, chacune renvoyant en fait à une certaine représentation politique, autrement dit à une idéologie où les ennemis notamment sont définis dans un sens plus ou moins large.

L'auteur met aussi en évidence les réponses mises en oeuvre par les gouvernements concernés par ces attaques. Il faudrait plus exactement parler de tentatives de réponses, car même les « villes dans la ville » fortifiées bâties, par exemple, par le gouvernement américain pour protéger ses personnels consulaires et son contingent n'ont qu'une efficacité limitée, ainsi que le prouvent les attentats contre le World Trade Center en 1992 - largement éclipsé par le procès d'O.J. Simpson au grand bénéfice des autorités d'alors-, ou contre un bâtiment fédéral à Oklahoma City en 1995. C'est bien l'ensemble des métropoles modernes qui est potentiellement menacé par de telles attaques, et la véritable réponse à apporter est bien plus sociale que technique, comme l'explique Mike Davis à l'issue de son parcours. « La « solution technologique » à la menace des voitures piégées ne s'appliquera qu'à certaines zones résidentielles privilégiées, aux grands noeux de communication et aux centres de pouvoir. Pour l'essentiel, les portiques de détection d'explosif et les systèmes d'inspection automatisés resteront des biens de luxe ».

Mike Davis ne s'est donc pas contenté d'écrire une simple monographie d'histoire contemporaine, ni de nous plonger face à l'horreur physique de ces attentats qui se résument souvent à quelques lignes ou phrases dans nos journaux ni de développer une sociologie politique convaincante des acteurs et logiques en jeu, relativisant au passage largement la prétendue menace que représenterait la seule organisation Al-Qaeda [4] - ce qui aurait en soi largement suffi à légitimer son entreprise intellectuelle-, mais il s'est efforcé de construire son texte comme une démonstration de sa thèse selon laquelle la généralisation de la « voiture piégée » serait un reflet de la transformation des rapports sociaux à l'oeuvre dans une société désormais largement mondialisée, et plus précisément du creusement des inégalités et fractures non seulement économiques, mais symboliques. Les amateurs de sciences politiques ne pourront s'empêcher ici de penser aux écrits de Bertrand Badie, qui plaide pour convoquer Durkheim plutôt que Weber dans l'analyse des relations internationales contemporaines [5]. Et force est de constater que, malgré des accents toujours assez sombres (qui sont peut-être en fin de compte justement assez clairvoyants), l'argumentation de Mike Davis est toujours assez convaincante. Certains trouveront peut-être à redire sur certaines interprétations de l'auteur au sujet de tel ou tel théâtre de conflits. Mais, si ni la polémique, ni le spectacle, par mots interposés, des massacres et du cynisme de certains ne vous font peur, et si vous prend l'envie de lire un bon livre de sciences politiques, de sociologie et d'histoire contemporaine, n'hésitez pas à ouvrir celui-ci, vous ne courez aucun risque. Et surtout pas celui de vous ennuyer.

 
 Par Igor Martinache

 

Notes :

[1] Au point que le thème ait d'ailleurs inauguré le programme de l'option de sciences politiques de l'agrégation de sciences économiques et sociales

[2] Deux ouvrages disponibles en traduction française aux éditions La Découverte

[3] Et en la matière, le chapitre qu'il consacre au conflit actuel en Irak, dans lequel l'utilisation de voitures piégées a atteint son parxosyme, passant au rang de phénomène quasi-quotidien est on ne peut plus édifiant

[4] A cet égard, le portrait succinct Dawood Ibrahim, l'« Al Capone de Bombay », et aujourd'hui « exilé » dans une luxueuse villa de Karachi, a de quoi laisser songeur...

[5] Voir par exemple de cet auteur, L'Impuissance de la puissance. Essai sur les incertitudes et les espoirs des nouvelles relations internationales, Fayard, 2004