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Petite métaphysique des tsunamis

Publié le 27/07/2007
Auteur(s) : Dupuy, Jean-Pierre
Seuil
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Commentaires éditeur :
Comment penser le mal au XXIe siècle ? Le tsunami du 26 décembre 20004, la commémoration en 2005 de trois grandes catastrophes qui ont marqué l'Occident dans sa manière de se représenter le mal ? Auschwitz ; Hiroshima et Nagasaki ; le tremblement de terre de Lisbonne (1er novembre 1755) ? mettent à l'épreuve la pensée de la catastrophe. Le mal " naturel " est-il contingent ? L'homme est-il responsable du mal ? A en juger par les réactions au tsunami, tout se passe comme ci, de 1755 à aujourd'hui, le mal soulevait les mêmes interrogations. Cependant, quand le mal moral rejoint les sommets qu'a connus le XXe siècle, on ne sait plus l'évoquer qu'en termes d'atteinte à l'ordre naturel du monde. Cela augure mal de notre capacité à faire face aux catastrophes futures. Un essai vif et stimulant sur les chassés-croisés entre catastrophes naturelles et catastrophes morales, revisités à la lumière de l'actualité


Nos commentaires :
A la charnière entre la philosophie et les sciences sociales, Jean-Pierre Dupuy conduit une réflexion sur la pensée du mal, jalonnée par des grandes étapes intellectuelles ? la pensée de Leibniz, la controverse entre Rousseau et Voltaire sur le tremblement de terre de Lisbonne ? et par des traumatismes collectifs ?Auschwitz, Hiroshima et Nagasaki, le 11 septembre 2001. Au fil de cette réflexion, il fait surgir ce paradoxe : la frontière entre le mal moral et ce qui relève de l'ordre naturel apparaît éminemment fluctuante et difficile à tracer.

Le point de départ se situe dans le prolongement de la réflexion menée par l'auteur notamment dans Pour un catastrophisme éclairé. La critique du principe de précaution amène à réfléchir sur les difficultés soulevées par les questions d'équités entre génération : la philosophie de Rawls, en fondant la question de la justice en terme de contrat, rend le problème extrêmement difficile à résoudre puisque la réciprocité entre les générations successives n'existe pas. La solution passe par une « ruse métaphysique » qui consiste à se projeter « dans le temps qui suit la catastrophe », temps dans lequel « tout ce qui est n'aura jamais existé », tout en considérant que la catastrophe ? réchauffement climatique, guerre nucléaire, pour reprendre les sujets qui sont au centre des préoccupations de l'auteur ? dès lors qu'elle n'est pas encore advenue, comme évitable.

Dans cette perspective rompre avec la modernité, qui distingue radicalement l'intentionnalité dans le monde moral et l'ordre naturel, a un sens. Lorsqu'elle survient, une catastrophe comme Auschwitz bouleverse à ce point nos repères moraux, qu'elle ne peut être décrite qu'en terme de rupture de l'ordre naturel ? c'est d'ailleurs le sens du mot Shoah, dont l'étymologie renvoie à la catastrophe naturelle. La réflexion d'Hannah Arendt sur Eichmann renvoie aussi à cette naturalisation du mal à travers l'analyse d'une figure du mal d'où toute intentionnalité est absente ? et qui est rendue possible par l'emprise technologique croissante de l'homme sur le monde, et le risque toujours croissant de voir le savoir technique se déconnecter de la pensée.

A la figure d'Eichmann, l'auteur oppose celle de Claude Eatherly, un des pilotes de la flotte qui bombarda Hiroshima, rongé par la culpabilité au point de commettre des délits pour recevoir la punition qu'il estimait devoir être la sienne.

Concevoir la possibilité d'un mal sans intentionnalité est au coeur de la réflexion nécessaire sur la possibilité désormais ouverte à l'humanité de se détruire elle-même. Face à cette possibilité, la solution passe par la réintroduction d'une transcendance ? en conférant à l'avenir le statut du sacré.


A noter :
Voir aussi sur SES-ENS la fiche La mort collective. Pour une sociologie des catastrophes et l'entretien avec son auteur, Gaëlle Clavendier.