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Qu'est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution.

Publié le 27/07/2007
Auteur(s) : Fraser, Nancy
La decouverte
2-7071-4154-2,
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Commentaires éditeur :
L'armée française distribue des portions sans porc à ses soldats musulmans. Un couple de lesbiennes demande et obtient, auprès d'un tribunal français, l'autorité parentale conjointe sur leurs filles. Des prostituées indiennes manifestent à Mumbai, brandissant des pancartes demandant « pourquoi cette discrimination ? ». Autant d'actes, institutionnels ou subtils, dont l'enjeu est la reconnaissance de l'autre, donnée, octroyée, arrachée, refusée. La reconnaissance est aujourd'hui un concept central du débat politique. Mais dans quelle mesure celle-ci peut-elle s'intégrer à une réflexion normative sur la justice sociale ? C'est à cette question que répond la philosophe américaine Nancy Fraser, qui établit une distinction entre ce qu'elle appelle une politique de reconnaissance et une politique de redistribution. La première insiste sur l'égal respect dû à tous les membres d'une société, la seconde sur une redistribution équitable des biens et des ressources. Pour l'auteure, les conflits entre ces deux orientations sont politiquement paralysants et théoriquement insatisfaisants. En affirmant qu'une démocratie radicale consiste à reconnaître le caractère multiculturel et sexué des sociétés modernes sans figer les identités des différents groupes ni renoncer à l'engagement historique de la gauche en faveur de l'égalité économique et sociale, elle vise à la réconciliation de la gauche culturelle et de la gauche sociale. Pour cette raison, cet ouvrage de philosophie politique est, à bien des égards, un livre politique.


Nos commentaires :
Ainsi que le précise dans l'introduction Estelle Ferrarese, traductrice de l'ouvrage, la thématique de reconnaissance ne rencontre d'échos en France que pour autant qu'elle peut être utilisée pour discréditer les mouvements sociaux traditionnels « utilitaristes ». C'est alors une lecture « morale » de la reconnaissance qui s'impose, notamment sous l'influence du philosophe allemand Axel Honneth, dans laquelle la souffrance subie du fait du déni de reconnaissance est une composante essentielle. Par rapport à cette grille de lecture l'originalité de la démarche de Nancy Fraser, qui rejette la souffrance comme critère de la légitimité des revendications, consiste à définir la justice sociale comme la possibilité offerte d'une parité de participation ? à la fois statutairement, ce qui suppose la reconnaissance, et économiquement, ce qui suppose une redistribution. Ainsi, reconnaissance et redistribution doivent être pensées comme deux aspects du même problème, sans pour autant sous-estimer une difficulté majeure : remédier aux inégalités économiques et corriger les inégalités statutaires relèvent parfois de démarches contradictoires. C'est cette difficulté que l'auteur affronte dans les premiers chapitres. Dans la seconde partie de l'ouvrage, une approche critique de la notion d'espace public unique chez Habermas met en avant la pluralité des espaces publics comme condition de participation démocratique des groupes statutairement dévalorisés, ainsi que la nécessité de penser un espace public postnational.

C'est ainsi un ouvrage très intéressant pour éclairer les débats français sur les questions de discriminations, par exemple. L'auteur pointe en effet, pour essayer de les dépasser, les risques liés à un modèle identitaire qui tend à la fois à minimiser les dimensions redistributives de la justice sociale et à réifier les identités. La voie du dépassement consiste à penser le « déni de reconnaissance » non pas à l'aune du tort subi, voire même comme une idéologie diffuse, des préjugés qu'ils conviendrait d'éradiquer, mais, dans ses dimensions institutionnelles, différences de traitement inscrite dans le droit et dans des pratiques.


A noter :
  • Un ouvrage très utile pour le programme de terminale, difficile à aborder de front avec les élèves, mais qui aide considérablement à clarifier certains débats autour de la justice sociale.