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Sex-shops. Une histoire française

Publié le 25/12/2007
Auteur(s) : Baptiste Coulmont
Irene Roca Ortiz
Igor Martinache
Editions Dilecta
Fiche de lecture de l'ouvrage "Sex-shops. Une histoire française" de Baptiste Coulmont et Irene Roca Ortiz. Les sex-shops semblent former un paysage tellement familier dans certains quartiers - comme les abords des grandes gares parisiennes-, que leur existence est rarement interrogée. Pourtant, les représentations souvent fantasmées qu'ils charrient, tout comme le fait que leur implantation semble pratiquement impensable dans certaines parties de l'espace urbain, suggèrent à quel point ils agissent comme un révélateur puissant d'un certain nombre de « valeurs » de notre société, et ce bien au-delà de la seule sexualité. Ainsi, comme l'explique justement Baptiste Coulmont, il s'agit de remarquer que les dernières décennies n'ont pas été marquées par une libération toujours plus grande en matière de moeurs, mais qu'à rebours de cet évolutionnisme naïf, de nouvelles normes sexuelles se sont en fait érigées, reléguant en particulier la « misère sexuelle », que les sex-shops peuvent notamment servir à appaiser, comme la pire infamie.

Présentation

Aussi curieux que cela puisse paraître, cet ouvrage de Baptiste Coulmont est le premier du genre à s'intéresser aux sex-shops. Voilà pourtant un sujet qui pourraît paraître à première vue attreyant (pour ne pas dire « vendeur ») pour un chercheur comme pour le public... à moins que l'objet de recherche ne suscite la même réaction de tension entre fascination et répulsion que les commerces en question. Telle est du moins l'impression que l'on peut avoir en tant que lecteur quand on constate sa propre gêne à arborer le livre dans les lieux publics, étant donnée sa rose couverture quelque peu suggestive...

Quoiqu'il en soit, Baptiste Coulmont jette ici les bases (solides) d'une socio-histoire des sex-shops, non sans s'appuyer explicitement sur les travaux des étudiants de son cours de « sociologie des sexualités » de l'Université de Paris VIII-Saint-Denis, à commencer par Irene Roca Ortiz qui a longuement enquêté pour son mémoire de Master dans un sex-shop de la célèbre rue Saint-Denis dans la capitale.

Les sex-shops semblent former un paysage tellement familier dans certains quartiers - comme les abords des grandes gares parisiennes-, que leur existence est rarement interrogée. Pourtant, les représentations souvent fantasmées qu'ils charrient, tout comme le fait que leur implantation semble pratiquement impensable dans certaines parties de l'espace urbain, suggèrent à quel point ils agissent comme un révélateur puissant d'un certain nombre de « valeurs » de notre société, et ce bien au-delà de la seule sexualité. Ainsi, comme l'explique justement Baptiste Coulmont, il s'agit de remarquer que les dernières décennies n'ont pas été marquées par une libération toujours plus grande en matière de moeurs, mais qu'à rebours de cet évolutionnisme naïf, de nouvelles normes sexuelles se sont en fait érigées, reléguant en particulier la « misère sexuelle », que les sex-shops peuvent notamment servir à appaiser, comme la pire infamie.

Pour démontrer cette thèse, Baptiste Coulmont commence par retracer la construction de cet objet « sex-shop ». Celle-ci débute ainsi à la fin des années 1960. Certes, explique l'auteur, des librairies libertines ont dès les années 1920 fleuri ça et là sur le pavé parisien, mais c'est seulement à l'automne 1970 que journalistes, hommes politiques, juristes et autres sexologues ont commencé à parler des sex-shops, et qui plus est, comme d'une nouveauté. C'est que durant ces années de libération sexuelle, le nombre de magasins à visée érotique connaît une véritable explosion dans la capitale française, passant de 18 en 1969 à 55 en 1972. Reste que la véritable naissance des sex-shops tient surtout au travail de catégorisation opéré par les acteurs énumérés précédemment, autrement dit à la définition de critères qui permet de regrouper des boutiques jusqu'alors disparates.

Pour Baptiste Coulmont, nous sommes ainsi face au même type de processus que celui mis en évidence par Luc Boltanski à propos de la construction de la catégorie de « cadres » en entreprise [1]. C'est donc principalement de l'extérieur que la catégorie des sex-shops se voit paradoxalement dotée d'une existence autonome ; et de manière plus paradoxale encore, ce sont ses adversaires les plus affirmés qui vont se révéler les principaux artisans de cette définition. Il s'agit en l'occurence des autorités policières, politiques et judiciaires qui vont se livrer alors à un « investissement » [2], sacrifiant l'article 283 du Code pénal relatif aux outrages aux bonnes moeurs pour lui substituer un dispositif de contrôle qu'ils espèrent sans doute plus efficace. La protection des mineurs devient, à côté des revendications de tranquillité, le nouveau principe à partir duquel préfet, élus et autres riverains vont s'efforcer de limiter la visibilité, voire l'existence des sex-shops. En guise de riposte, les propriétaires desdites échoppes vont développer pour leur part un discours de légitimation fondé sur l'argument de l'éducation sexuelle, même si certains d'entre eux vont au contraire rejeter toute forme de justification au nom de la libéralisation des moeurs initiée par mai 1968 et qui semble déjà en reflux.

Baptiste Coulmont décrit donc dans ces deux premiers chapitres ce chassé-croisé entre une répression au maillage de plus en plus étroit et le développement des sex-shops et de leurs activités, dont un des principaux résultats est d'aboutir à la spécialisation spatiale de cette activité telle que nous la connaissons aujourd'hui.

Après leur place dans la ville, le chercheur s'intéresse à la place sociale occupée par les sex-shops, et plus précisément à ce qu'ils peuvent nous apprendre de la « valorisation hiérarchique des pratiques sexuelles » en vigueur dans notre société. Il reprend ce concept à l'anthropologue Gayle Rubin, qui explique dans un article fondateur [3] comment les différents types de comportements sexuels sont systématiquement hiérarchisés dans un groupe social, cette valeur différenciée rejaillissant directement sur la réputation de ceux qui les pratiquent. Franchissant la porte (ou plus exactement le rideau...) des sex-shops et s'appuyant largement sur le mémoire d'Irène Roca Ortiz, Baptiste Coulmont montre alors comment ce classement des pratiques, des personnes et des instruments se retrouve objectivé dans l'organisation spatiale du sex-shop. Ainsi les gadgets « humoristiques », jeux de cartes coquins ou nouilles en forme de pénis, se retrouvent-ils en vitrine ou près de la caisse, de même que les accessoires destinés aux couples, tandis que les vidéos pornographiques, et plus encore les cabines de projection, sont reléguées au fond du magasin. De même les vendeurs développent dans leur discours une typification relativement élaborée des clients qui fréquentent leurs magasins, les couples se situant au sommet de la hiérarchie, au contraire des hommes seuls qui cherchent d'une manière ou d'une autre à rester anonymes tout en venant régulièrement sans pour autant acheter.

Dans la dernière partie, enfin, Baptiste Coulmont s'interroge sur l'homogénéité de la catégorie sex-shops. Il remarque en effet que s'exerce également entre les boutiques mêmes une forte hiérarchisation. Remarquant l'émergence de la catégorie des « sex-toys », elle-même indissociable de la (tardive) légitimation du plaisir féminin, il repère de nouveaux acteurs sur le marché des accessoires érotiques, en particulier des magasins et sites Internet tournés vers une clientèle féminine. Là encore on retrouve au sommet de la hiérarchie des boutiques de mode haut-de-gamme proposant des « sex-toys » au milieu de leurs marchandises plus traditionnelles, tandis qu'à l'autre extrême du spectre se situeraient les « sex-shops glauques », dont le manque d'hygiène et d'entretien n'est cependant pas sans attirer fréquemment une clientèle favorisée...

Au terme de ce parcours, l'étonnement de voir que cette étude constitue la première ébauche d'une « sociologie du petit commerce sexuel » est encore renforcé. Car, comme toute marge d'une société, les sex-shops agissent comme un révélateur puissant du système de valeurs et des tabous en vigueur dans celle-ci. Ainsi que l'affirme Baptiste Coulmont à l'issue de son ouvrage, celui-ci ne constitue qu'une première étape. Il reste notamment, explique-t-il, à effectuer un travail d'observation auprès des producteurs et des intermédiaires de la chaîne du commerce sexuel. Et il s'agit aussi de recueillir les points de vue des consommateurs, entreprise délicate s'il en est. A cet effet, Baptiste Coulmont a d'ailleurs ouvert sur son blog un espace consacré au recueil de témoignages et autres commentaires. N'hésitez donc pas à déposer le vôtre, car le chantier de recherche reste bel et bien ouvert...

 

Notes :

[1] Les Cadres, la formation d'un groupe social, éditions de Minuit, 1982

[2] Au sens développé par Laurent Thévenot dans son article « Les investissements de forme », dans Convenstions économiques, volume 29 des Cahiers du centre d'études de l'emploi,, PUF, 1986, p.21-71

[3] « Thinking sex : Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality » dans l'ouvrage dirigé par Carol Vance, Pleasure and Danger : Exploring Female Sexuality, New-York, Routledge, 1992, p.267-319

 
 
Par Igor Martinache