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Sociologie des classes moyennes

Publié le 31/08/2008
Auteur(s) : Serge Bosc
La Découverte, Collection Repères
Fiche de lecture de l'ouvrage "Sociologie des classes moyennes" de Serge Bosc. Le livre est dense et apporte les conclusions de nombreuses études empiriques qui viennent confirmer la multiplicité des dynamiques à l'œuvre et le caractère hiérarchisé et multipolarisé des classes moyennes. Mais l'ouvrage montre également qu'il demeure des forces fédératrices au sein des catégories moyennes, soulignant qu'à chaque étape historique un groupe a incarné plus que d'autres le label « classes moyennes ».
Présentation
 
Le terme de « classe moyenne » est largement utilisé dans l'espace médiatique pour évoquer tantôt la « panne de l'ascenseur social » dont ce groupe serait victime, la pression fiscale ou encore la dévalorisation professionnelle qu'il subirait. Pour autant, peu de précisions sont données sur les populations concernées. L'ouvrage de Serge Bosc souligne ainsi d'emblée l'ambivalence de l'expression « classe moyenne » ou « classes moyennes » puisqu'à la différence de « la classe ouvrière », de « la paysannerie » ou de la « bourgeoisie », elle n'est pas spontanément associée à des groupes sociaux délimités. Elle l'incarne l'entre-deux entre les classes supérieures et les classes populaires et associe deux « ordres d'analyse » qui ne se recoupent pas.

L'auteur précise en effet que le qualificatif « moyennes » renvoie à des rangs et des places intermédiaires sur diverses échelles telles que la hiérarchie des revenus, du patrimoine, des qualifications... (perspective « stratificationniste »), tandis que le terme « classes » est associé à des positions et des fonctions dans les rapports sociaux de production et les rapports de pouvoir et fait référence à l'analyse marxiste. Ces conceptions « réalistes » ou « objectivantes » des classes sociales, à la fois opposées et complémentaires, supposent aussi une approche en termes d'affiliations ou d'identifications collectives : sentiment d'appartenance, interaction entre les membres du groupe, dispositions et comportements communs. L'auteur rappelle alors l'hétérogénéité des catégories supposées relever de la constellation moyenne et leurs chevauchements vers les classes supérieures ou populaires.

L'hypothèse centrale de l'ouvrage est ainsi que plusieurs groupes répondraient aux critères qualifiant la « classe moyenne » et les chapitres les plus stimulants cherchent à en décrire les composantes.

S.Bosc revient en premier lieu (chapitre I et II) sur les glissements sémantiques dont a fait l'objet l'expression « classe moyenne » jusqu'á l'essor des « cols blancs ». Son analyse sociohistorique remonte à l'Antiquité grecque et à l'idéal de la condition moyenne, figure de l'équilibre, qu'Aristote percevait comme l'antidote des extrêmes et la garantie d'un « bon gouvernement ». Cette vision normative est réactivée au XVIIIe siècle par les philosophes des Lumières.qui s'efforcent de penser le nouvel ordre social. C'est en définitive au cours du XIXe siècle que les classes moyennes vont incarner le plus ouvertement la modération, le travail et l'épargne. La notion de « classes moyennes » acquiert alors un registre plus moral et politique en se voyant opposée à l'oisiveté ou la cupidité des classes supérieures ou aux passions égalitaristes des classes populaires. Dès la première moitié du XIXe siècle, la classe moyenne est encore largement associée à la bourgeoisie qui souhaite pouvoir exercer ses talents et tirer avantage de son accès à la propriété (bourgeoisie d'affaires). Elle incarne aussi cette classe émergente aspirant à accéder aux affaires publiques et à changer l'ordre social. Ce n'est que lorsque l'emprise de l'aristocratie décline que la bourgeoisie s'affirme comme classe dominante et qu'un premier glissement sémantique majeur va désigner comme « classe moyenne » les petits entrepreneurs (boutiquiers, artisans, cultivateurs...) mais aussi la « petite bourgeoisie diplômée », à savoir les professions libérales tels que les médecins et les professions juridiques et progressivement les petits fonctionnaires.

Ainsi, au cours de la première moitié du XXe siècle, la notion de « classes moyennes » reste prioritairement associée aux catégories non salariées. L'essor du salariat non manuel devient surtout visible au cours de la deuxième révolution industrielle avec le développement de grands établissements industriels, bancaires et financiers, avec la multiplication des grands magasins, ou encore la croissance des administrations et les progrès de la scolarisation qui accompagnent l'émergence de « l'Etat social ». Les « employés » ou assimilés deviennent alors les figures symboliques de la nouvelle société et bénéficient d'autant plus d'une visibilité sociale qu'ils sont avant tout des urbains.

La progression spectaculaire de ces catégories salariées non manuelles s'est accentuée depuis les années 50 alors même que le groupe ouvrier connaissait une expansion puis un recul et que certaines catégories indépendantes étaient en déclin.

L'auteur dégage alors un profil général des classes moyennes contemporaines aux regards des logiques sous-jacentes qui ont sous-tendues les transformations de la structure sociale. Il souligne deux clivages majeurs au sein de cette catégorie composite : une différentiation verticale correspondant à la hiérarchie implicite du salariat dans la nomenclature des PCS : cadres et professions intellectuelles supérieures, professions intermédiaires, employés ; un clivage statutaire opposant les salariés du privé et ceux du public.

Comment délimiter alors les classes moyennes si ce qui semble les qualifier est avant tout les clivages et les oppositions multiples ? La littérature sociologique répond à cette question selon deux perspectives. La première prend le parti de limiter les « classes moyennes » aux « professions intermédiaires » et à certaines catégories d'employés et d'indépendants. Ainsi, Pierre Bourdieu considère que les classes supérieures incluent largement les cadres du privé comme ceux du public, professions intellectuelles comprises (la « fraction dominée de la classe dominante »). La seconde conception, plus extensive élargit la catégorie en y incluant en amont les cadres de la fonction publique et des « professeurs et professions intellectuelles supérieure ». En aval, le débat reste largement ouvert pour déterminer quels groupes de la catégorie « employés » et « ouvriers » peuvent être classés dans la « constellation centrale ». Serge Bosc consacre un chapitre entier à ce débat.

Le troisième chapitre est en effet consacré à délimiter les catégories et professions non salariées qui peuvent être classées dans les classes moyennes. Le chapitre IV revient spécifiquement sur les salariats intermédiaires du public et du privé. L'auteur s'efforce de délimiter les composantes des classes moyennes en s'interrogeant sur les critères qui permettent de qualifier l'appartenance à la constellation moyenne : la position économique (taille de l'entreprise pour les indépendants, place dans la hiérarchie...), les caractéristiques sociales (revenus et patrimoine, niveau de diplôme) mais aussi l'identité sociale (sentiment d'appartenance, place dans le parcours de mobilité sociale). La perspective historique proposée pour chaque groupe social évoqué permet de saisir pourquoi certains sous-groupes plus que d'autres, peuvent être affiliés aux classes moyennes. Les données sur les trajectoires familiales et professionnelles viennent éclairer ces constats. Ainsi, selon les dernières enquêtes de mobilité sociale intergénérationnelle, moins du quart des hommes « cadres et professions intellectuelles supérieures » de plus de 40 ans sont fils de cadre. S.Bosc dresse alors trois ensembles de trajectoires types dans cette catégorie : la trajectoire de promotion (cadres dont les ascendants sont d'origine populaire ou issus de la petite classe moyenne), la trajectoire de reproduction (cadres fils de cadres) et la trajectoire de « reconversion » qui désigne les « déplacements transversaux » au sein des classes moyennes et / ou supérieures. Le monde des cadres et professions intellectuelles supérieures est ainsi socialement divisé entre les « héritiers » et les ascendants d'origine plus modeste, moins dotés socialement et économiquement et qui, à la différence des premiers, s'associent plus spontanément à la classe moyenne qu'à la classe supérieure. L'auteur revient aussi assez longuement sur les spécificités des enseignants du secondaire.

Le cinquième chapitre offre une plongée dans les problématisations théoriques qui se sont succédées ou affrontées pour qualifier les classes moyennes, en fonction des transformations économiques, sociales, culturelles et politiques. L'auteur présente ici une lecture critique des études sociologiques de la classe moyenne, en revenant notamment sur les analyses de Baudelot [1] et de Poulantzas [2] qui s'inscrivent contre la posture néomarxiste qui voit dans les classes moyennes une « troisième force ». Ils utilisent l'expression de « petits bourgeois » pour qualifier un groupe social certes fractionné mais dont les membres « ont en commun de ponctionner une part de la plus-value produite par le prolétariat et extorqué par la bourgeoisie » [Baudelot et al., p255]. Ces auteurs dénient par ailleurs toute autonomie stratégique à la (ou les) petite(s) bourgeoisie(s). Ce dernier postulat se retrouve chez Pierre Bourdieu [3] qui introduit toutefois une rupture en accordant une importance aux ressources culturelles des agents. Il présente une configuration multipolarisée des classes sociales et en particulier des classes moyennes et retient que la structure des ressources et des trajectoires est déterminant dans la différenciation des classes moyennes. Elle est d'abord à l'origine de la polarisation entre une classe moyenne traditionnelle (« petite bourgeoisie en déclin ») et les couches moyennes salariées, plus dotées en capital culturel qu'en capital économique. Elle permet aussi de distinguer une « petite bourgeoisie d'exécution » (au sens d'agents qualifiés mais dociles) et une «petite bourgeoisie nouvelle » centrées sur des professions liées à la sphère culturelle, au système éducatif, aux médias...requérant des compétences culturelles plus fortes. Si Bourdieu oppose les goûts et les attitudes de ces différentes fractions de la bourgeoisie, il dégage des traits communs tels qu'une dépendance à l'égard de la classe dominante, une aspiration à l'ascension sociale et une forte reconnaissance de l'ordre établi.

Ces jugements moralisants que Bourdieu porte sur la classe moyenne sont critiqués par certains auteurs (qui peuvent par ailleurs partager un certain nombre de ses constats). E.Schweisguth [4] présente une lecture alternative des couches moyennes salariées. Il prend en compte comme P.Bourdieu les sphères culturelles et « morales », mais critique ses positions sur plusieurs points. Tout d'abord, les comportements culturels, idéologiques et politiques des classes moyennes ne peuvent être rapportés au seul penchant à l'ascension sociale puisque celui-ci n'est pas seulement propre à la « petite bourgeoise ». En outre, P.Bourdieu néglige les effets de génération au profit des effets d'âge, en insistant sur le conformisme et le conservatisme croissants des petits-bourgeois vieillissant. Grunberg et Schweisguth [5] observent au contraire un progrès des idées libérales en matière de mœurs des « salariés moyens ». Ce libéralisme culturel n'est pas un simple effet de la « bonne volonté culturelle » et de l'allégeance à la « nouvelle bourgeoisie » comme le soulignait Bourdieu mais plutôt d'un rapport critique à l'autorité, d'un désir d'autonomie individuelle ou d'une acceptation de la diversité culturelle plus affirmé que dans d'autres catégories sociales, qui va jouer un rôle fondamental dans le changement culturel. Mendras évoquera des « noyaux innovateurs » pour qualifier les innovations en matière de modes et d'espace de vie, de positionnements politiques ou de participation aux « nouveaux mouvements sociaux », qu'impulsent ces couches moyennes. Cette hypothèse d'une association entre novations culturelles et couches moyennes salariées sous-tend un certain nombre d'études stimulantes que Serge Bosc présente brièvement. L'auteur observe en définitive que si le diagnostic d'une moyennisation « socioéconomique » produisant une convergence en matière de consommation et de revenus semble aujourd'hui contesté par une remontée des inégalités, l'hypothèse d'une moyennisation « culturelle » semble mieux vérifiée, même si les convergences relevées n'effacent pas les clivages entre les couches « cultivées » et les autres.

L'ouvrage se termine par une problématique largement explorée depuis quelques temps : les classes moyennes sont-elles en crise ? L'auteur compile les éléments de déstabilisation (fragilisation des statuts d'emploi, déclassement professionnel et générationnel, tensions professionnelles, évolution défavorable des revenus, ségrégation spatiale...) mais, plutôt que de parler d'une crise générale des classes moyennes, préfère souligner un certain nombre de processus à l'œuvre qui affectent de façon différenciée les composantes de la classe moyenne. Des recompositions font incontestablement apparaître de nouvelles polarisations. Elles sont visibles en particulier aux limites de la classe moyenne, chez les cadres et professions intellectuelles supérieures (figures du « bobo » de David Brooks ou des « manipulateurs de symboles » dont parle Robert Reich), mais aussi au sein des « employés » (entre des employés administratifs qualifiés proche des professions intermédiaires et un « prolétariat de service ») ou encore de la fonction publique d'Etat. De manière générale, on observe avant tout une « translation des inégalités » qui maintient les écarts entre catégories supérieures, moyennes et populaires.

L'ouvrage de Serge Bosc est dense et apporte les conclusions de nombreuses études empiriques qui viennent confirmer la multiplicité des dynamiques à l'œuvre et le caractère hiérarchisé et multipolarisé des classes moyennes. Pour autant l'ouvrage montre qu'il demeure des forces fédératrices au sein des catégories moyennes et souligne qu'à chaque étape historique un groupe a incarné plus que d'autres le label « classes moyennes ». L'impression de « crise » ou du moins de flottement des classes moyennes illustre peut-être justement le fait qu'il n'existe pas aujourd'hui de force fédératrice à identité sociale forte pour incarner « une mythique classe moyenne ».

 

Notes :

[1] C.Baudelot, R.Establet, J.Malemort, La Petite Bourgeoisie en France, François Maspero, Paris, 1974.

[2] N.Poulantzas, Les Classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, Seuil, Paris, 1974.

[3] P.Bourdieu, La Distinction, critique sociale du jugement, Minuit, Paris, 1979.

[4] E.Schweisguth, « Les salariés moyens sont-ils de petits bourgeois ? » Revue française de sociologie, no 4, 1983.

[5] G.Grunberg et E.Schweisguth, « Le virage à gauche des couches moyennes salariées », in G.Lavau et al.(dir.), L'Univers politique des classes moyennes, PFNSP, Paris, 1983.