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Sociologie du sport

Publié le 11/02/2009
Auteur(s) : Jacques Defrance
La Découverte, coll. "Repères"
Fiche de lecture de l'ouvrage "Sociologie du sport" de Jacques Defrance. Les passions que le sport déchaîne bien souvent, dans un sens ou dans l'autre, font de lui un « fait social total ». Après lecture de l'ouvrage, on s'aperçoit que l'auteur montre qu'un lien peut être établi entre les différentes pratiques et les analyses qui entourent le concept d'activités sportives. Cela renvoie en fin de compte à la question de la définition du sport - souvent confondu avec les activités physiques - qui rouvre un certain questionnement ayant trait aux différentes fonctions du sport, notamment ses rôles symboliques.

Présentation

Couvertude de "Sociologie du sport" de J. DefranceLe sport constitue à n'en pas douter ce que Marcel Mauss définissait comme un « fait social total », c'est-à-dire un phénomène « où s'expriment à la fois et d'un coup toutes les institutions » de la société [1]. Il suffit de constater les passions qu'il déchaîne bien souvent, dans un sens ou dans l'autre, laissant peu d'observateurs indifférents. L'analyse sociologique n'échappe pas à la règle, ce qui rend l'effort d'objectivation particulièrement ardu. Ajoutant à cela qu'en la matière, les découpages possibles s'avèrent nombreux pour procéder à l'analyse des phénomènes recouvert par le terme de « sport », et on peut se demander s'il n'aurait pas été plus juste de mettre au pluriel le titre de cette synthèse proposée par Jacques Defrance : « sociologies des sports ». Après lecture de l'ouvrage, cela devient cependant moins évident, car l'auteur montre tout au long de celui-ci qu'un lien peut bel et bien être établi entre les différentes pratiques comme entre les analyses qui entourent ce concept d'activités sportives.

Comme le remarque Jacques Defrance dans l'introduction, de par leur capacité de mobilisation sociale, les activités qu'elle désigne communément [2] posent des questions à l'ensemble des disciplines des sciences sociales. Leur institutionnalisation et leur diffusion n'ont cessé de progresser tout au long des dernières décennies, en même temps qu'elles subissaient de profondes et régulières transformations. Ces dernières ont ainsi suscité des analyses diverses dont il s'agit cependant d'essayer de rendre compte dans un mouvement.

Dans le premier chapitre, Jacques Defrance s'attache à retracer la genèse de l'institution sportive moderne, en se posant une question de départ importante : dans quelle mesure celle-ci est-elle unique dans l'histoire ? Autrement dit, jusqu'à quel point peut-on rapprocher les sports modernes des autres formes de jeux organisés, tels qu'ils ont pu être pratiqués durant l'Antiquité, au Moyen-âge ou à la Renaissance ? C'est en Angleterre dans la deuxième moitié du XIXe siècle que s'instituent la plupart -mais non la totalité- des activités sportives les plus pratiquées aujourd'hui. Cette mise en forme, par laquelle elles sont dotées de règles et de techniques tournées vers la réalisation de performances et intégrées à l'éducation scolaire, est indissociable de la « deuxième révolution industrielle » et de la stratification sociale qui l'accompagne.

Différents facteurs sont été placés au centre selon les courants d'analyse : les logiques de distinction et de discipline des corps ont été soulignées par les sociologues marxistes, du moins avant que l'origine artistocrate de ces activités fasse l'objet de vives polémiques en leur sein sein -en particulier évidemment quand le sport est devenu un rouage central des états socialistes.

adD'autres auteurs comme Allen Guttman ont pour leur part relié cette genèse des sports modernes au processus de rationalisation de la vie sociale dans le monde industriel, lui-même influencé par le protestantisme, se plaçant en cela dans le sillage de l'analyse de Max Weber, tandis que Norbert Elias a, avec Erich Dunning, integré la transformation des jeux en sport à sa propre théorie de la civilisation des moeurs, à savoir la pacification progressive de la vie sociale. Un long processus historique tenant à un refoulement des pulsions par les individus, dont l'origine est cependant sociale et non psychologique.

Enfin, deux autres dynamiques ayant trait aux activités sportives ont donc particulièrement orienté les chercheurs en sciences sociales : leur diffusion spatiale et leur institutionnalisation.

L'inégale distribution des pratiques sportives n'est cependant pas qu'un héritage historique, elle reflète également la structure sociale et son évolution. C'est ce que retrace Jacques Defrance dans le second chapitre en évoquant les travaux ayant trait aux différences concernant la pratique de telle ou telle discipline en fonction du genre ou de la catégorie sociale d'origine, contre la prénotion du « sport rassembleur ». Les différentes significations sociales portées par les activités physiques et sportives, alliée à la notion bourdieusienne d'« habitus » se révèlent ici féconde pour analyser cette question, encore qu'il soit nécessaire pour cela d'entrer plus finement dans les différentes modalités de pratique ou d'organisation d'une même discipline. « Quand on discerne les clubs « chics » des autres, les pratiques en association sportive municipale, en club universitaire, en championnat corporatif, les anciens clubs et les nouveaux, les ruraux et les urbains, et d'autres catégories, la différenciation sociale des sports dans un même espace social local est plus accentuée » (p.27).

La sociologie de Pierre Bourdieu, justement, permet de rappeler que, loin d'être opposé à l'esprit comme l'avance souvent le sens commun, le corps est un réceptacle privilégié des représentations sociales. A contrario, les multiples contacts -avec les autres et avec les choses-, qu'impliquent les activités sportives sécrétent de véritables cultures sportives. C'est à celles-ci qu'est consacré la troisième partie de l'ouvrage. Après avoir rappelé la dépréciation dont font l'objet depuis un certain temps les activités sportives, exclues par exemple jusqu'aux années 1980 des enquêtes sur les pratiques culturelles des français, Jacques Defrance détaille les deux principaux courants d'analyse sociologique contemporains des dimensions culturelles du sport. On y trouve d'un côté la « Théorie critique du sport » représentée notamment par Jean-Marie Brohm, qui saisit la culture sportive comme un tout à laquelle elle attribue la diffusion d'un certain nombre de valeurs et comportements néfastes dans l'espace social, et de l'autre, un ensemble de travaux qui, dans la lignée de Marcel Mauss ou Johan Huizinga étudient au contraire la variabilité culturelle et historique des usages du corps. Christian Pociello ou George Vigarello sont ainsi deux chercheurs représentatifs de cette tendance. La question du rapport plus ou moins instrumental au corps dans la pratique, mais aussi des sens accordés aux spectacles sportifs par leurs publics, se révélent constituer autant de questions d'analyse majeures et désormais légitimes à notre époque.

Cela amène logiquement à un autre ensemble de questionnements ayant trait aux différentes fonctions du sport. Celles-ci s'avèrent ainsi relever non seulement de l'ordre physique, mais aussi symbolique. Il s'agit cependant de remettre en question à cet égard les fausses évidences concernant les vertus du sport, et prendre en compte les arguments dénonçant un « fonctionnalisme négatif », tant du point de vue sanitaire que social. Dit simplement, le sport n'est pas nécessairement bon pour la santé, ni toujours facteur de cohésion. Cette question des fonctions, reliée à la place grandissante prise par les pratiques et spectacles sportifs dans la société, en appelle cependant une autre : celle de leur organisation et de leur contrôle. Jacques Defrance montre ici la grande fragmentation de l'espace des sports en la matière, malgré la nécessité d'une norme universelle qui semble devoir régir cette organisation au nom de l'égalité des participants. Car, rappelle-t-il, l'orginalité du sport moderne ne réside pas tant dans la formation d'associations ou la valorisation de la compétition, mais bien dans la codification poussée qu'elle a entraînée. Si les modes d'organisation du sport diffèrent cependant grandement selon les pays, ils sont également fragmentés au sein d'un même. Quatre sources de légitimité apparaissent en effet en concurrence concernant l'organisation de la pratique sportive : trois figures de dirigeants distinctes- les entrepreneurs économiques, les responsables associatifs et les dirigeants « aristocratiques » autoproclamés qui constituent notamment le mouvement olympique-, auxquelles il faut adjoindre les pouvoirs publics. Le cas français montre par exemple bien comment plusieurs concurrents d'organisation du sport se sont confrontés -et succédé-, et continuent à la faire. Si le modèle pyramidal semble s'être imposé dans les années 1960, avec une implication alors accrûe de l'Etat qui délègue cependant la mission de service public aux fédérations disciplinaires, celui-ci apparaît cependant aujourd'hui à bien des égards obsolètes, et les tensions sont notamment fortes entre les approches bénévole et managériale.

Cela renvoie en fin de compte à la question de la définition du sport - souvent confondu avec les activités physiques comme en témoigne par exemple le raccourci de langage qui consiste à parler de « cours de sport » dans l'Education nationale au lieu du cours d'« éducation physique et sportive »-, par laquelle Jacques Defrance conclut dans un paradoxe apparent sa présentation. La question est en fait loin d'être résolue, comme il l'explique, et plusieurs définitions non seulement se sont succédées au cours des dernières décennies, mais cohabitent encore, selon les éléments qu'elles incluent et excluent, et selon qu'elles émanent des institutions ou des différentes disciplines...scientifiques. Voilà une bonne raison de parler des sports au pluriel, sans pour autant se référer aux découpages disciplinaires couramment admis.

 

Igor Martinache.

 

Notes :

[1] Cf (Essai sur le don), Paris, Puf, 2007 [1922]

[2] C'est-à-dire les activités physiques au sens large, que l'on distingue des activités sportives, tournées vers la compétition.