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L'évolution des inégalités mondiales de 1870 à 2010

Publié le 20/06/2016
Auteur(s) : François Bourguignon
Anne Châteauneuf-Malclès
Ce graphique de l'économiste François Bourguignon retrace l'évolution sur longue période de l'inégalité mondiale des niveaux de vie et de ses deux composantes : les inégalités entre pays et les inégalités à l'intérieur des pays. Il met en évidence le retournement historique de celle-ci au tournant des années 1990, avec d'un côté un recul des inégalités entre pays du monde et de l'autre une tendance à la hausse des inégalités internes aux pays, un phénomène que François Bourguignon met en relation avec le processus de mondialisation.

L'auteur : François Bourguignon est actuellement professeur émérite à l'École d'économie de Paris. Il a été directeur d'études à l'EHESS, directeur de l'École d'économie de Paris (2007-2013) et économiste en chef de la Banque Mondiale (2003-2007). Il a également enseigné au Collège de France en 2013-2014 (Chaire Savoirs contre pauvreté). Spécialiste dans les domaines du développement économique et de la distribution des revenus, il a aussi travaillé sur les questions de mesure de l'inégalité et de la pauvreté.

Cliquez sur la vignette à droite pour agrandir le graphique.

Un renversement dans l'évolution de l'inégalité mondiale

Le graphique que nous vous proposons montre le retournement historique de l'évolution de l'inégalité des revenus dans le monde : après pratiquement deux siècles de hausse continue des inégalités entre les citoyens du monde, à la suite de la révolution industrielle, ce processus s'est ralenti, puis renversé depuis une vingtaine d'années. Cette rupture de tendance est le résultat d'une forte baisse des inégalités économiques entre pays, notamment entre pays développés et pays en développement, depuis les années 1990. Mais, dans le même temps, un autre renversement s'est produit : après plusieurs décennies de stabilité, les inégalités à l'intérieur d'un grand nombre de pays, développés ou en développement, tendent à augmenter à nouveau.

 

L'évolution historique des inégalités mondiales de revenus (coefficient de Theil, 1870-2010) :

Inégalité globale, inégalités entre pays et inégalités à l'intérieur des pays

graphique de l'évolution des inégalités mondiales depuis 1870

Source : François Bourguignon, calculs réalisés à partir des séries d'A. Maddison, des données de l'OCDE et de la Banque mondiale (POVCAL). Les courbes en pointillé sont construites à partir des données de l'article de F. Bourguignon et C. Morrisson, "Inequality among World Citizens: 1820-1992", The American Economic Review, Vol.92, n°4, 2002.

Note : La rupture entre les courbes en pointillé et en trait plein est due à un changement de bases de données.

 

Sur le graphique, la courbe rouge de l'inégalité mondiale représente l'évolution des inégalités dans la distribution mondiale des niveaux de vie [1]. La dispersion des revenus est calculée à l'aide d'un indice synthétique, le coefficient de Theil. Comme l'indice de Gini, plus l'indicateur de Theil est élevé, plus les inégalités sont fortes. Entre 1990 et 2010, le Theil global est passé de 0,95 à 0,72 [2] soit une diminution de 24%. Ainsi, le niveau d'inégalité mondiale, entre tous les habitants de la planète, a retrouvé un niveau comparable à celui de la fin du XIXe siècle.

L'avantage de l'indice de Theil est qu'il permet de décomposer l'inégalité totale en une inégalité due aux écarts de revenus moyens entre pays (inégalité intergroupe) et une inégalité due aux différences de revenus au sein de chaque pays (inégalité intragroupe). Ainsi en 2010, le Theil global est la somme du Theil entre pays (0,48) et du Theil interne (0,24). On constate que les inégalités de revenus entre pays (courbe bleue) sont plus marquées de nos jours que les inégalités à l'intérieur des pays (courbe jaune), alors que jusqu'au début du XXe siècle la dispersion interne des revenus était plus forte que la dispersion entre pays. Cependant, depuis 1990, les inégalités entre pays ont chuté de 35%, tandis que les inégalités internes ont augmenté de 14%, ce qui a juste freiné la forte baisse de l'inégalité mondiale.

En savoir plus sur le coefficient de Theil

Voici un autre graphique de François Bourguignon utilisable en classe montrant l'évolution depuis 1820 de l'inégalité mondiale de revenus, à partir d'indicateurs plus classiques, le coefficient de Gini (ici exprimé en %, échelle de gauche) et l'écart en % entre le revenu moyen des 10 % les plus riches et le revenu moyen des 10 % les moins riches (échelle de droite) :

graphique de l'évolution des inégalités mondiale depuis 1820

Comment interpréter cette évolution de l'inégalité mondiale et de ses composantes ?

Dans La mondialisation de l'inégalité (Seuil/La République des Idées, 2012), François Bourguignon met en relation ce constat empirique avec le processus de mondialisation.

La réduction des inégalités internationales (entre pays) est due à la croissance exceptionnelle des pays émergents, notamment asiatiques. Un processus de rattrapage s'est engagé à la fin du XXe siècle en Chine, en Inde, en Indonésie, au Brésil, au Chili… Il s'est étendu à une grande partie des pays en développement, y compris l'Afrique subsaharienne. L'ouverture internationale, l'insertion dans la division internationale du travail, l'accès aux marchés et aux technologies des pays du Nord ont été des facteurs incontestables d'accélération de la croissance des économies émergentes et d'amélioration du revenu moyen par tête depuis 1990 (+ 8% par an en Chine, + 4% en Inde). Du fait de leur poids très important dans la population mondiale, la Chine et l'Inde contribuent très largement, par leur essor économique, à la réduction des inégalités entre les habitants de la planète. Cette diminution de l'inégalité mondiale masque cependant des évolutions moins favorables qu'il ne faut pas négliger : d'une part la faible croissance ou la diminution depuis une vingtaine d'années du niveau de vie par habitant de pays pauvres, de plus petite taille, situés pour la grande majorité en Afrique, d'autre part la hausse des écarts absolus de revenu moyen malgré la baisse de l'inégalité relative.

Examinons à présent les facteurs de l'autre retournement de tendance. Après une longue période de baisse puis de stabilisation des inégalités internes de niveaux de vie, que l'on peut mettre en relation avec le développement des Etats providence au XXe siècle (mais pas seulement [3]), celles-ci s'élèvent dans la majorité des pays de l'OCDE depuis 20 à 25 ans, y compris dans des pays très égalitaires comme les pays scandinaves. Elles tendent aussi à s'accroître, mais de manière moins marquée et uniforme dans les pays en développement. Pour François Bourguignon, la mondialisation joue un rôle essentiel dans cette évolution, en particulier pour les pays développés, en contribuant au creusement des écarts entre revenus du capital et revenus du travail, et entre revenus du travail qualifié et revenus du travail non qualifié. En effet, la concurrence Nord-Sud, qui est source, dans les pays développés, de désindustrialisation, de délocalisations et de réallocation des emplois vers les services, a un impact négatif sur les salaires et les emplois des travailleurs de qualification basse et moyenne. Inversement, en haut de la distribution, les travailleurs les plus qualifiés et les détenteurs de patrimoine tirent profit de la mobilité internationale du travail, de la mondialisation de l'activité des firmes et de la libéralisation financière, ce qui se traduit par une envolée des très hauts revenus (dirigeants et actionnaires des grandes entreprises, traders, stars, chercheurs de renommée internationale, etc.). Les rémunérations des grands patrons sont proportionnelles à la taille des entreprises qu'ils gèrent, celles des traders ou des stars du sport et du cinéma aux gains ou aux profits qu'ils génèrent, poussant à la hausse par ricochet les salaires des cadres, avocats, coachs ou agents qui travaillent pour eux. Il est clair que la mondialisation joue un rôle dans ces effets d'échelle, mais aussi dans l'imposition de nouvelles normes sociales en matière de rémunération.

Le progrès technique, qui favorise l'emploi des travailleurs très qualifiés au détriment des peu qualifiés (progrès technique biaisé), contribue également l'accroissement du différentiel de salaire entre le haut et le bas de la distribution, mais il n'est pas indépendant de la mondialisation, indique François Bourguignon. En effet, d'un côté le progrès technique est encouragé par l'exacerbation de la concurrence internationale entre firmes, qui intensifient leurs efforts d'innovation et donc augmentent leur demande de travail très qualifié, de l'autre le développement des NTIC permet d'augmenter les effets d'échelle mentionnés plus haut (taille des firmes, des marchés, des portefeuilles gérés, etc.). De même, les réformes dans la fiscalité et les systèmes redistributifs dans les pays riches, telles que la baisse du taux marginal d'imposition sur les revenus ou du taux d'imposition des sociétés, ont souvent été le produit indirect de la mondialisation et des contraintes qu'elle a créées.

Les inégalités internes de revenus augmentent aussi fortement dans les pays émergents asiatiques dont le développement repose sur l'expansion du commerce extérieur vers les pays développés (Chine, Inde, Bengladesh, Indonésie…). Là aussi le progrès technique, la mobilité internationale du travail, la hausse de la rémunération du capital et la libéralisation financière sont favorables à la hausse des revenus des plus qualifiés et des détenteurs du capital, tandis qu'en bas de la distribution les salaires restent à des niveaux modestes, malgré les nombreuses délocalisations du Nord vers le Sud, en raison de l'existence d'une importante réserve de main d'œuvre non qualifiée dans ces pays.

Au final, ces données et l'analyse proposée par François Bourguignon permettent de nuancer les affirmations selon lesquelles la mondialisation serait responsable d'une montée des inégalités au niveau mondial : la mondialisation a probablement contribué à réduire les inégalités entre pays riches et pays en développement, bien que celles-ci restent encore très importantes. Mais elle joue aussi un rôle considérable dans la montée des inégalités au sein des pays développés et dans les pays émergents les plus dynamiques et les plus ouverts aux échanges extérieurs comme la Chine ou l'Inde.

Pour aller plus loin 

François Bourguignon, La mondialisation de l'inégalité, Seuil, La République des idées, 2012.

François Bourguignon, Christian Morrisson, "Inequality among World Citizens: 1820-1992", The American Economic Review, Vol.92, n°4, 2002.

Conférence de François Bourguignon : "Mondialisation et dynamique des inégalités" (ENS de Lyon, décembre 2014). D'autres graphiques sont disponibles dans le diaporama de présentation de F. Bourguignon.

Autre vidéo : Canal U, François Bourguignon et Nathalie Chusseau, Globalisation et montée des inégalités de revenus et de richesse (2014).

 

Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.

Nous remercions François Bourguignon de nous avoir permis la publication de ces graphiques.


Notes :

[1] Des approximations ont été nécessaires sur la période historique, alors que les données récentes sont bien évidemment plus précises. Mais le graphique vise à davantage à faire ressortir une évolution plutôt que des niveaux.

[2] Un coefficient de Theil de 0,72 en 2010 correspond à un indice de Gini de 0,62 (données F. Bourguignon).

[3] Dans Les hauts revenus en France au XXe siècle. Inégalités et redistributions, 1901-1998 (Grasset, 2001), Thomas Piketty voit dans le déclin des grandes fortunes une cause essentielle de la réduction des inégalités de revenus au cours du XXe siècle, déclin qui s'explique par l'introduction d'un impôt sur le revenu et d'un impôt sur les successions et par les chocs subis par les détenteurs de patrimoines entre 1914 et 1945 (guerres, inflation, crise des années 1930).