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Freakonomics

Publié le 27/07/2007
Auteur(s) : Dubner, Stephen j.
Levitt, Steven D.
Denoël
Présentation de l'ouvrage Freakonomics de Stephen Dubner et Steven Levitt, publié chez Denoël.

imageCommentaires éditeur :

« Pense à l'économie, idiot ! » cette phrase que Bill Clinton avait affichée au-dessus de son bureau pour souligner la place prépondérante de l'économie dans la politique est restée dans les mémoires. Mais qu'y a-t-il de plus ennuyeux à première vue que l'économie, avec son jargon, ses chiffres et ses problèmes abscons ?

Heureusement, Steven Levitt n'est pas un économiste comme les autres. Il nous offre ici un antidote salutaire à l'idiotie économique ambiante. Au lieu de s'interroger sur les conséquences de la croissance de la masse monétaire ou la dérive des déficits, Steven Levitt nous invite à considérer des sujets un peu moins conventionnels comme le lien entre légalisation de l'avortement et baisse de la criminalité aux États-Unis, ou les vraies motivations des agents immobiliers... Cette nouvelle approche, la « Freakonomics » ou économie saugrenue, commence à faire son chemin dans les esprits.

Avec Steven Levitt, l'économie devient enfin passionnante. En éclaircissant le désordre des événements, en démontant les a priori, il parvient à transformer notre regard sur le monde moderne. Car finalement notre époque n'est pas si impénétrable et incompréhensible. Elle est peut-être même plus fascinante que nous ne le pensons.

Nos commentaires :

Pour une fois, SES-ENS a choisi de violer ses habitudes en publiant un compte rendu à tonalité plutôt critique. Pourquoi ? Il nous a semblé important malgré ma réticence vis-à-vis de ce livre de rendre compte d'un véritable phénomène éditorial. Abondamment cité, ce livre a donné lieu à une véritable floraison de commentaires en ligne, souvent dithyrambiques. Le lecteur intéressé trouvera donc facilement matière à contrebalancer notre propos, qui n'est pas, loin s'en faut, entièrement négatif.

Depuis sa publication en avril 2005, cet ouvrage a connu un succès qui ne se dément pas. Fréquemment cité à la fois comme exemple de vulgarisation réussie et de comme illustration des nouvelles directions de la démarche microéconomique, ce livre apparaît impossible à résumer. On peut toutefois relever une certaine unité dans la démarche qui consiste systématiquement à soulever un problème - souvent assez saugrenu, d'où le titre - à exhiber pour le résoudre un matériau empirique souvent très impressionnant - par exemple, le livre de comptes d'un gang de dealers de crack' on est très loin de la comptabilité nationale et les plus sociologues des lecteurs se prendront à rêver de ce que ce matériau pourrait livrer entre d'autres mains - et à le résoudre en tordant le cou à la fois à la morale et au sens commun.

Une nouvelle démarche micro-économique, donc : ce livre apparaît en effet suivre les pistes qui se dessinent dans ce domaine : études des effets de l'asymétrie d'information - par exemple entre un agent immobilier et son client - des mécanismes d'incitations, incentives , terme malheureusement traduit par « stimulation » dans la version française, ce qui ne clarifie pas le propos. On observe aussi une volonté de tendre vers une démarche appliquée et non plus abstraite en abordant des thèmes qui semblaient jusque là réservés à la sociologie ou à la psychologie. Enfin - et ce qui fait l'essentiel de l'intérêt du livre à mes yeux, il utilise un matériau empirique inédit et souvent passionnant en lui-même, encore que, le souci de vulgarisation étant poussé à l'extrême, on reste bien souvent sur sa faim sur la nature exacte des données et la méthodologie utilisée pour les exploiter.

C'est ainsi que l'on apprendra quelques anecdotes amusantes sur les joueurs de sumo, la proportion exacte d'honnêtes gens parmi les consommateurs de bagels, ou encore les rites secrets du Klu Klux Klan... qui font de ce livre une lecture indéniablement très divertissante. Pour ceux qui veulent un aperçu de cet aspect, on se tournera, pour les anglophones vers le site consacré au livre - où l'on peut obtenir des exemplaires dédicacés et des T-shirts ! Pour les autres, de nombreux sites en français ont déjà détaillé certains des meilleurs morceaux : voir notamment la réponse à la question « Pourquoi les dealers vivent-ils chez leur maman ? » sur le blog L'Antisophiste

Malgré cet aspect divertissant, ce livre reste triplement dérangeant. D'abord, parce qu'au nom d'une démarche qui se veut économique, écartant toute considération morale, il ramène tout à des questions d'incitations : lorsque cette incitation est d'ordre financier, on reste dans l'ordre de l'économie « académique » et au fond les « découvertes » de S.Levitt n'apportent pas grand chose. On se doute en effet que les 150 $ supplémentaires que rapporteront à votre agent immobilier une augmentation de 10 % du prix de vente de votre maison ne constitueront pas une motivation suffisante pour qu'il y consacre la même énergie qu'à vendre sa propre maison. En revanche, lorsque l'on se penche sur les incitations qui président au choix du prénom - volonté chez les noirs les plus défavorisés de ne pas « faire le blanc » - on se demande dans quelle mesure la notion « d'incitation » a encore un sens et en quoi le raisonnement relève encore de l'économie. On retrouve là, me semble-t-il, le même malaise que face à la fonction d'utilité chez Gary Becker, qui est apparemment la figure inspiratrice de l''uvre de S. Levitt : à force de multiplier les arguments de cette fonction, on peut lui conférer à peu près n'importe quelle signification. En second lieu, ce livre manifeste une certaine tendance à présenter comme autant de « découvertes » des phénomènes très largement explorés par d'autres disciplines que l'économie : ainsi la dernière étude qui porte sur le choix des prénoms redécouvre-t-elle le cycle de vie des prénoms mis en évidence en France par Philippe Besnard et Guy Desplanques dans les années 80' Ces deux critiques sont très astucieusement développées dans un article de K. Healy sur le site Crooked Timber, qui voit dans le second travers l'indice d'une certaine cécité des économistes par rapport aux apports des autres disciplines. Enfin, la méthodologie n'est jamais vraiment explicitée et laisse parfois dubitatif : soucieux de montrer que les résultats scolaires des enfants reflètent ce que les parents sont - y compris au sens génétique du terme bien davantage que ce qu'ils font , S. Levitt s'appuie sur une méthode de régression qu'il se garde de bien de préciser, y compris dans les notes de bas de pages où il fait figurer les choses un peu « compliquées ». Or à première vue, il semble l'exploiter de façon très peu rigoureuse, puisque pour expliquer l'effet d'une variable, il fait intervenir les autres - dont l'effet est dans une régression de ce type est a priori contrôlé. Ce manque de rigueur s'avère au fond rassurant, au vu des conclusions qui sont tirées de cette étude !

Pour se faire une idée sans doute plus pertinente des travaux de S. Levitt, on notera que - à la notable exception de l'enquête que je viens de citer - la plupart des éléments relatés dans ce livre constituent la version vulgarisée de publications scientifiques qui sont toutes intégralement téléchargeables sur la page personnelle de son auteur.

Commentaires Olivia FERRAND

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