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La culture du nouveau capitalisme

Publié le 09/02/2008
Auteur(s) : Richard Sennet
Igor Martinache
Albin Michel
Fiche de lecture de l'ouvrage "La culture du nouveau capitalisme" de Richard Sennet. Comme le titre l'indique, l'approche du travail de l'auteur accorde une place centrale aux aspects culturels, au sens anthropologique et non artistique, qui « peuvent souder les gens quand les institutions dans lesquelles ils vivent se fragmentent ». La culture du nouveau capitalisme est ainsi décrite comme une perception narrative de nos vie, c'est à dire la possibilité individuelle d'inscrire son existence dans un récit progressif. Cette nouvelle culture est présentée par l'auteur comme une culture débilitée qui devrait tôt ou tard appeler à une révolte de la part de ceux dont elle entend façonner la personnalité.

Présentation

 
Parmi les multiples thèmes que traite la sociologie de Richard Sennet, professeur de sociologie à la London School of Economics et de la New York University, le travail et ses mutations occupent incontestablement une place de choix, comme en témoignent ses récents ouvrages, Le travail sans qualité (2000) et Respect (2003). Ils sont également au coeur de la dernière publication du chercheur américain, La culture du nouveau capitalisme. Il s'agit en fait de la retranscription remaniée de trois conférences données par l'auteur à l'Université de Yale dans le cadre des « Castle Lectures », dans laquelle Richard Sennet fait le bilan de ses recherches sur le travail.

Comme le titre l'indique, l'approche du travail de Richard Sennet accorde une place centrale aux aspects culturels, au sens anthropologique et non artistique, autrement dit les « valeurs et pratiques [qui] peuvent souder les gens quand les institutions dans lesquelles ils vivent se fragmentent ». Il commence ainsi son propos en présentant les trois défis auxquels l'homme -ou la femme- idéal-e doit relever au travail, non sans remarquer qu'ils s'inscrivent quelque peu ironiquement dans la lignée des revendications de la Nouvelle Gauche des années 1960 - l'équivalent aux Etats-Unis du mouvement de « Mai 68 » en Europe. Celui-ci dénonçait en premier lieu les « prisons bureaucratiques » qu'incarnaient les deux figures opposées de l'Etat Soviétique et de la firme multinationale. S'en est suivie une déstabilisation et une fragmentation des institutions, y compris les entreprises. Trois défis se posent donc aux travailleurs : accepter un nouveau rapport au temps, qui consiste principalement à savoir vivre à court terme en « migrant sans cesse d'une tâche, d'un emploi ou d'un lieu de travail à l'autre » ; être à même d'acquérir sans cesse de nouvelles compétences - bref, présenter un potentiel plutôt qu'un savoir-faire approfondi- ; et enfin être capable de « laisser filer le passé », tenir pour négligeable les expériences antérieures. C'est en fait la mentalité du consommateur, dont l'avidité pour la nouveauté a été largement cultivée par les têtes pensantes du « marketing », ce qui amène Richard Sennet à affirmer que c'est bel et bien le même idéal d'homme ou de femme que la société actuelle requiert comme travailleur et comme consommateur. Le problème, c'est que la plupart ne correspondent pas à cet idéal culturel, ont besoin d'un récit de vie durable, s'enorgueillisent de leur savoir-faire et valorisent leurs expériences vécues. En somme, pour Richard Sennet, cette « modernité liquide » (selon l'expression de Zygmunt Bauman) que promeut aujourd'hui le système capitaliste affranchit moins les êtres de la bureaucratie, qu'ils ne les soumet à une nouvelle forme de servitude.

Dans le premier chapitre, l'auteur revient sur le concept de bureaucratie, en faisant un détour par les auteurs classiques de la sociologie. Ainsi, commence-t-il, Marx lui-même déplorait déjà l'instabilisation introduite par le capitalisme. « Tout se qui était solide, bien établi, se volatilise » écrivait ainsi déjà le penseur allemand dans Le Manifeste du parti communiste. Mais c'est Weber qui a bien repéré que derrière cette apparente instabilité chronique du système capitaliste, se profilait une militarisation de la société civile dès la fin du XIXème siècle. Ainsi, à rebours du mythe d'un marché de concurrence « pure et parfaite », les entreprises se sont organisées de plus en plus en interne comme des armées dotées de pyramides hiérarchiques rigides et rationalisées où chacun occupait une fonction bien définie. Mais cette « cage de fer » extérieure et intérieure imposée aux travailleurs n'était pas adaptée à leur psychologie, comme Richard Sennet avait pu s'en rendre compte auprès d'employés de multinationales dans Le travail sans qualité, et dans Respect où il put constater que le sentiment d'être utile permettait d'expliquer pourquoi certains salariés du secteur public ne « fuyaient » pas vers des postes mieux rémunérés et offrant de meilleures conditions qui leur étaient pourtant plus accessibles. Trois changements sont ainsi intervenus à la fin du XXe siècle pour sonner le glas de cette bureaucratie du « capitalisme social » : la prise de pouvoir dans les grandes sociétés par les actionnaires au détriment des gestionnaires ; l'exigence de résultats à court terme et plus à long terme par les investisseurs (ce que Benett Harrison appelle le « capital impatient ») ; et enfin l'émergence des nouvelles technologies de communication et de fabrication, laissant la part belle aux réseaux dématérialisés (selon Manuel Castells) et aux grandes métropoles « globales » (pour Saskia Sassen).

Richard Sennet compare ainsi la nouvelle architecture institutionnelle des entreprises modernes à un lecteur MP3, où, contrairement à l'ancien modèle où la production était organisée en un ensemble fixes d'opérations, la séquence de production repose sur une très grande variété de fonctions qui ne seront utilisées que partiellement, ce qui permet de la faire varier quasiment à l'infini. Mais ce changement institutionnel présente trois « déficits sociaux » selon l'auteur : une faible loyauté institutionnelle, un affaiblissement de la confiance mutuelle entre les travailleurs et celui du savoir institutionnel. En somme, une perte de « capital social », que l'on retienne la définition de Robert Putnam - un empressement à s'engager-, ou celle d'Alejandro Portes et Harrison White, qui privilégie les jugements que les personnes ont de leur propre engagement (et pour laquelle Sennet affirme sa préférence). Ainsi, l'inégalité qui constitue encore et toujours le talon d'achille du système capitaliste est-elle désormais de plus en plus liée à l'exclusion des liens sociaux selon l'auteur.

Dans le deuxième chapitre, Richard Sennet s'intéresse à la question du talent. Il pointe en la matière la montée du « spectre de l'inutilité », qui prend sa source à trois forces majeures de l'économie contemporaine : la mondialisation de l'offre de travail, l'automation et la prise en compte du vieillissement. L'obsolescence accélérée des compétences est un trait commun à ces trois évolutions, et renvoie à la disparition du métier, que l'auteur définit comme le fait de « faire bien quelque chose pour le plaisir de faire bien ». La culture personnelle et persistante d'une compétence particulière est ainsi largement dévalorisée par l'organisation économique actuelle au profit du potentiel, la capacité d'une personne à passer d'un problème à un autre et d'une tâche à une autre. Cette conception de l'individu comme support d'un « développemment continu » est ainsi promue aussi bien par la théorie psychologique développée par Abraham Maslow - contre la théorie des instincts et pulsions de Freud-, qu'aujourd'hui par les travaux en économie du développement d'Amartya Sen et Martha Nussbaum centrés sur les « capacités humaines ».

Reste que cette valorisation du potentiel n'est pas sans contredire certains désirs personnels de « bien faire », ni poser un sérieux défi à l'Etat Providence quant à la prise en compte des individus laissés sur la touche.

Dans la troisième partie, Richard Sennet se penche sur la question de la politique, qu'il relie étroitement à celle de la consommation. Le creusement des inégalités, s'il pouvait auparavant constituer un aiguillon utile au développement des structures capitalistes, génère en effet aujourd'hui principalement du ressentiment. S'il n'est pas nouveau, celui-ci engendre cependant de nouvelles conséquences politiques, dans la mesure où il expliquerait aujourd'hui le glissement à droite d'une bonne partie des travailleurs, traduisant de ce fait « leur stress matériel en symboles culturels ». L'auteur attribue cette évolution à l'inculcation d'une attraction pour la nouveauté dans la sphère quotidienne de la consommation par les héraults du marketing. Loin de s'en tenir cependant à une vulgate courante, il prend ainsi quelques distances avec certains discours courants en la matière, en l'occurence le fait que les citoyens se comporteraient dans les urnes comme des consommateurs, mais aussi que cette appétence aiguë pour le nouveau aurait pour uniques causes le « moteur de la mode » et l' « obsolescence programmée » des produits. Cet attrait pour la nouveauté - que Sennet qualifie de « passion dévorante » en reprenant une notion ancienne par laquelle les Athéniens déjà dénonçaient le fait que l'économie sape l'énergie nécessaire à la politique-, est en effet largement à relier aux évolutions dans la sphère productive présentées précédemment, que les professionnels du marketing ont simplement su exploiter. Deux canaux sont ainsi mobilisés par ces derniers, l'un direct, l'autre plus subtil : le marquage et le fait d'investir les produits à acheter de puissance et de potentiel.

Le premier consiste en effet à satisfaire le besoin du consommateur moderne de « penser comme un artisan sans être capable de faire ce que fait un artisan », en lui demandant donc de mettre en oeuvre certaines compétences propres à l'acte de consommer. Ce faisant, le marquage consiste à faire apparaître comme singulier un produit industrialisé, ) obscurcir ce faisant l'homogénéité de la production, en s'appuyant sur le procédé du placage, que l'on peut définir comme l'apport de différences marginales en option sur une plate-forme commune. Le second consiste à faire acheter au consommateur la puissance à travers un produit à très haut potentiel, et dont il n'utilisera généralement qu'une petite partie. Un bon exemple en est la surcapacité des i-Pod ou les innombrables 4x4 conçus pour affronter les pistes les plus accidentées et qui ne quitteront jamais le bitume.

Le problème principal que pose ce nouveau capitalisme à la politique réside ainsi en fait selon Richard Sennet dans le fait qu'il y propage les différents traits de sa culture décrits jusqu'à présent. Le problème réside ainsi moins dans le fait que le citoyen se comporte comme un consommateur, que dans le fait que c'est l'offre politique qui se calque sur l'offre industrielle ; ce que l'auteur observe à travers cinq traits principaux : la proposition d'une plate-forme politique consensuelle, le placage sur celle-ci de différences superficielles, la valorisation d'une politique plus attentive à l'utilisateur, qui promeut la nouveauté, et qui surtout fait peu de cas de ce que Kant appelait le « bois tordu de l'humanité » - à savoir les innombrables éléments de la réalité quotidienne qui contrarie la simplicité des mots d'ordre des grands projets de réforme.

Richard Sennet propose ainsi dans la quatrième et dernière partie quelques voies pour contrecarrer les effets néfastes de cette évolution culturelle, et qui touchent aussi bien le champ politique que le besoin d'ancrage mental et émotionnel des individus. Celles-ci passent principalement dans la réhabilitation de trois valeurs critiques, opposées en fait aux valeurs centrales de la culture du nouveau capitalisme, à savoir le fil narratif (la possibilité individuelle d'inscrire son existence dans un récit progressif), l'utilité et le métier. Autant de valeurs qui renvoient en fait à la notion d'engagement, devenu non seulement inutile mais contre-productif dans la nouvelle organisation économique, et s'opposent de ce fait à la superficialité de la culture sur laquelle s'appuie le nouveau capitalisme. Non sans paradoxe d'ailleurs, puisque ce nouvel ordre de pouvoir s'est établi et se renforce sur la base d'une culture toujours plus superficielle, et qui contamine aussi bien le travail que l'école et la politique. La culture du nouveau capitalisme est ainsi en somme une culture débilitée pour Richard Sennet, qui devrait tôt ou tard appeler à une révolte de la part de ceux dont elle entend façonner la personnalité.

 

Igor Martinache pour SES-ENS

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