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La politique de l'impuissance

Publié le 27/07/2007
Auteur(s) : Jean-Paul Fitoussi
Arléa
Fiche de lecture de l'ouvrage "La politique de l'impuissance" de Jean-Paul Fitoussi et qui prend la forme d'un entretien avec Jean-Claude Guillebaud. L'auteur se penche d'abord sur l'histoire de la construction européenne pour comprendre l'origine des discours dominés par l'idée que "nous n'avons plus de choix", avant d'aborder le thème de "La mondialisation imaginaire" qui est développé avec un retour du discours réclamant un accroissement du périmètre du marché pour permettre aux économies de s'adapter aux contraintes de l'intégration internationale. La fin de l'ouvrage combine une réflexion sur la pensée unique face au progrès scientifique, le manque de sens critique dans l'enseignement de l'économie.

Présentation éditeur :

imageNous vivons, en Europe, un paradoxe singulier l'ouverture des frontières y est perçue comme un surcroît de contraintes. La mondialisation est ressentie comme un enfermement disciplinaire. Toute réforme sociale est vécue comme l'annonce d'une régression. Pire encore : ce qui est mis en doute, c'est la capacité d'action des décideurs politiques. Ce qui paraît profondément en crise, c'est la démocratie elle-même et la possibilité pour les peuples de choisir leur avenir. Nos sociétés paraissent minées par un sentiment de précarité, d'insécurité, de souffrance sociale. Que nous arrive-t-il ? Comment expliquer ce désenchantement, plus dangereux à terme qu'on ne l'imagine ? Sur quoi se fonde cette insidieuse résignation ? Dans ces pages dérangeantes, Jean-Paul Fitoussi incrimine ce qu'il appelle la "politique de l'impuissance". Il explique de quelle façon - et avec quelle folie ! - la plupart des dirigeants européens s'accommodent d'une croissance faible et d'un chômage de masse, alors même que ces deux questions justifieraient une tout autre politique. Dans cette libre conversation avec Jean-Claude Guillebaud, il montre comment responsables et commentateurs donnent l'impression de courir derrière un " modèle " qui n'existe nulle part dans le monde. Sur les grands débats du moment, l'un des meilleurs économistes européens s'efforce ici de parler sans détour.

 

 

Nos commentaires :

Le livre de Jean-Paul Fitoussi prend la forme d'un entretien avec Jean-Claude Guillebaud. Deux thèmes essentiels sont abordés : La construction européenne et la mondialisation avec une interrogation qui est ainsi formulée par Jean-Paul Fitoussi (J.-P. F.) : "La construction européenne, la mondialisation sont-elles des choix ou des contraintes ? Ce sont évidemment des choix sous contrainte. On a pensé, indépendamment des avantages politiques que cela pouvait nous apporter, que l'une et l'autre nous permettraient de mieux affronter la rareté. Autrement dit, nous avons fait ces choix parce que nous pensions qu'ils nous permettraient d'accroître plus rapidement le niveau de vie de nos pays, le niveau de sécurité de leurs habitants, et non pour rendre la vie des populations plus précaires ! Je pense qu'il s'agit fondamentalement de bons choix" (p111). Les analyses de l'auteur sur ces deux thèmes posent le problème des articulations entre l'économique et le politique, le marché et la démocratie, l'ouverture commerciale et la protection sociale, la pensée orthodoxe et la critique avec en toile de fond une analyse des processus à l'oeuvre qui conduisent à la domination de la pensée unique.

L'entretien est divisé en deux parties :

- La première intitulée : "Le ver du socialisme et le fruit européen" se penche sur l'histoire de la construction européenne pour élucider comment on est arrivé à un discours des politiques dominé par l'idée que "nous n'avons plus de choix", l'ouverture économique nous impose des réformes qui conduisent à plus de marché et moins d'Etat. J.-P. F. rappelle qu'après 1945, les pays européens ont choisi l'ouverture économique mais dans le cadre d'une démocratie de marché : "le marché pour l'ouverture, la démocratie pour la solidarité" (p 13). Cela veut dire que le système économique obéissait à une détermination politique. Mais depuis les années 1970, différents facteurs ont contribué au sentiment d'impuissance de la politique face au marché : l'échec de la gauche à construire un autre système (le programme commun), l'affirmation d'un système libéral dogmatique ("on a tendance à sous-estimer l'influence des doctrines sur la réalité" p 24) avec Margaret Thatcher qui a conduit à des changements majeurs dans "l'arrangement social", la perte de crédibilité du système communiste qui aboutira à son effondrement. Pour J.-P. F. l'erreur des gauches européennes a été de croire que parce qu'elles n'avaient pas réussi à changer le système, elles ne pouvaient pas modifier le modèle, c'est à dire : "les arrangements sociaux, entre marché et solidarité, qu'une société peut choisir" (p 22). Progressivement l'idée se serait imposée que la protection de la population serait un obstacle à l'adaptation au marché : " c'est la loi du marché qui se substitue à celle du politique, au point que le politique n'a d'autre choix que de s'y plier" (p 32). J.-P. F. analyse les différentes dimensions de la pensée unique qui va s'imposer : montée de l'influence des élites, triomphe des créanciers avec les politiques durables de désinflation compétitive accompagnées de taux d'intérêt élevés, relative passivité des intellectuels face à ces évolutions, dogme d'un chômage d'équilibre. Mais progressivement le discours sur la compétitivité et la nécessaire baisse du coût du travail par une réduction de la protection sociale s'est heurté à une résistance de la société, car c'est quand l'insécurité de l'emploi augmente que le système de protection sociale apparaît indispensable. J.-P. F. proclame : "Il est heureux que dans un régime démocratique, il faille en permanence se préoccuper de l'acceptabilité sociale des réformes proposées" (p 52). Ensuite J.-P. F. revient sur les conditions de mise en place de la monnaie unique et les défaillances du mode de gouvernement économique de l'Union européenne qui pour l'instant est entre les mains d'agences indépendantes.

- Dans la deuxième partie, c'est le thème de : "La mondialisation imaginaire (ou l'imaginaire de la mondialisation" qui est développé avec un retour sur le discours dominant sur le nécessaire accroissement du périmètre du marché pour permettre aux économies de s'adapter aux contraintes de l'intégration internationale : voir la critique du "consensus Bruxelles-Francfort-Washington" (p 86 - 87). J.-P. F. montre que la mondialisation ne se réduit pas à une contrainte d'adaptation même si elle accentue la compétition entre les individus (d'où le regain d'intérêt pour les analyses microéconomiques), elle est aussi un facteur de progrès pour les sociétés. Rappelons que les sociétés les plus mondialisées sont aussi les plus solidaires, c'est à dire celles qui font le plus de dépenses sociales ce qui contredit la doctrine dominante du moins d'Etat clef de la compétitivité. Si la mondialisation fait peur, ce serait d'abord à cause du discours rhétorique qui l'accompagne en faisant l'éloge des inégalités : laissez les riches s'enrichir en contribuant de moins en moins aux solidarités publiques. J.-P. F. traite ensuite de la stratégie d'ouverture de l'Europe qui s'engage dans des voies dangereuses du "moins disant social" et du "moins disant fiscal" en remarquant : "si la concurrence privée peut-être en un sens assimilée à un bien public - en ce qu'elle permet à la société d'accéder à une consommation de qualité à un prix raisonnable, et qu'elle réduit les rentes des producteurs -, la concurrence "publique" entre Etats est, au contraire destructrice de biens publics" (p 103). J.-P. F. remarque que les économistes européens ont eu tendance à accepter le dogmatisme du marché (exemple des débats sur le problème budgétaire européen et l'ouverture à la concurrence dans le secteur public de l'électricité) tandis que les alter mondialistes sont vus comme un mouvement hétérogène et régressif. C'est un moment du livre où s'engage un véritable débat entre J-P. F. très critique sur les alter mondialistes qui auraient des positions contradictoires, seraient enfermés dans une logique de protestation et ne seraient pas exempts de dérapages antisémites et J.-C. G. qui se fait l'avocat de ce mouvement en accusant J.-P. F. de caricaturer les positions des alter mondialistes (ce débat est presque un livre dans le livre, pas par sa longueur mais par son intensité). Pour J.-P. F. il y a longtemps que les économistes ont introduit les débats dont les alter mondialistes s'emparent aujourd'hui (de Keynes à Stiglitz, p 123) : comment favoriser le développement du tiers monde tout en sauvegardant une stratégie gagnante au nord comme au sud dans le cadre de la mondialisation ?

La fin de l'ouvrage combine une réflexion sur la pensée unique face au progrès scientifique, le manque de sens critique dans l'enseignement de l'économie et les particularités du parcours intellectuel de J.-P. F. qui expliqueraient son positionnement dans le débat scientifique actuel pour échapper à la "politique de l'impuissance".

A noter :

Pas de formalisation mathématique

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