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Quel impact de la crise sur la pauvreté ?

Publié le 23/09/2011
Auteur(s) : Guillaume Allègre
Marion Cochard
Les crises économiques sont le plus souvent analysées en termes macroéconomiques, or elles ont également des effets sur la distribution des revenus et donc sur la pauvreté. La difficulté consiste à relier les aspects macroéconomiques de la crise au niveau microéconomique auquel se réfère la notion de pauvreté. La crise économique et financière débutée en 2008 a considérablement dégradé la situation du marché du travail français. Cet article analyse l'impact de la crise sur la pauvreté à l'horizon 2011 notamment à travers ses effets sur le marché du travail.

Cette partie est tirée d'une étude réalisée pour l'ONPES par Guillaume Allègre, Marion Cochard, Éric Heyer, Mathieu Plane et Xavier Timbeau. Pour une description plus complète de notre démarche, voir G. Allègre et al. [2010].

La crise économique et financière débutée en 2008 a considérablement dégradé la situation du marché du travail français, avec des destructions d'emplois et une montée du chômage extrêmement brutales. Nous entrons aujourd'hui dans une phase de chômage durablement élevé, dont nous analysons ici les effets en termes sociaux. Nous étudions en particulier l'impact de la crise sur la pauvreté à l'horizon 2011 à travers ses effets sur le marché du travail. Cet angle est original dans la mesure où les crises économiques sont le plus souvent analysées en termes macroéconomiques : quel est l'impact sur la croissance, les taux d'emploi et de chômage, les déficits publics ? Or les crises ont également des effets sur la distribution des revenus et donc sur la pauvreté. La difficulté consiste à relier les aspects macroéconomiques de la crise au niveau microéconomique auquel se réfère la notion de pauvreté. Nous nous fondons sur un concept relatif de pauvreté monétaire : sont pauvres les individus qui vivent dans des ménages dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté fixé à 60% de la médiane des niveaux de vie. La prévision d'un taux de pauvreté nécessite alors d'estimer la distribution des niveaux de vie de l'ensemble des ménages. Pour cet exercice, nous raisonnons à politique sociale et fiscale constante. Les transferts sociaux et fiscaux ont assurément des effets importants sur la pauvreté. Nous les considérons constants car, premièrement, il est difficile de les prévoir et, deuxièmement, nous voulons isoler les effets de chocs sur le marché du travail des évolutions sociales et fiscales.

Notre estimation de l'impact de la crise sur la pauvreté comporte quatre étapes. La première est une prévision macroéconomique à l'horizon 2011 pour l'économie française, présentée dans la première partie de cet ouvrage («La situation conjoncturelle : en attendant la reprise»). Cette prévision nous renseigne notamment sur l'emploi et le chômage agrégé. La deuxième étape s'appuie sur cette projection afin d'effectuer une prévision détaillée du marché du travail, où nous ventilons nos prévisions de chômage par ancienneté. Dans la troisième étape, nous utilisons cette prévision détaillée du marché du travail afin de vieillir notre échantillon. Enfin, dans une quatrième étape, nous utilisons un modèle de microsimulation socio-fiscal pour estimer le niveau de vie des ménages.

Nous décrivons ici les deux étapes déterminantes de notre démarche : d'abord, le modèle d'entrée-sortie du chômage, puis le vieillissement de la population par calage sur marge.

Prévision détaillée du marché du travail

Afin d'évaluer l'impact du retournement conjoncturel sur le chômage de longue durée et le niveau d'indemnisation du chômage, nous avons élaboré des prévisions de chômage par ancienneté à horizon 2012, à l'aide d'un modèle entrées-sorties.

Ce modèle s'appuie sur les données mensuelles de demandeurs d'emplois en fin de mois (DEFM) de la DARES, qui fournissent en particuliers les flux d'entrées et de sorties à Pôle emploi, ainsi que les stocks de demandeurs d'emploi par ancienneté. Ces données concernent les demandeurs d'emploi en catégories A, B et C. L'ancienneté des demandeurs d'emploi y est regroupée en six catégories : moins de 3 mois, 3 à 6 mois, 6 à 12 mois, 1 à 2 ans, 2 à 3 ans et 3 ans et plus.

Le modèle entrées-sorties repose sur le scénario central présenté dans la première partie de cet ouvrage. Il prévoit la poursuite de la dégradation du marché du travail au cours de l'année 2010 et une stabilisation du chômage à 10,6% de la population active en 2011. C'est sur la base de cette prévision de chômage BIT que nous établissons des projections de flux d'entrées et de sorties en catégories A, B et C, selon la logique suivante :

- les projections de chômage du scénario central portent sur les chômeurs au sens du BIT, dont le champ est proche de celui de la catégorie A, et exclut donc les demandeurs d'emploi en activité réduite compris dans les catégories B et C. Cependant, les données passées indiquent que les variations du nombre de demandeurs d'emploi des différentes catégories présentent de fortes corrélations. On construit une prévision du nombre de demandeurs d'emplois (stock) en catégories A, B et C sur la base de ces corrélations et à partir du scénario central de chômage BIT ;

- les flux d'entrées sont également fortement corrélés aux variations du stock de demandeurs d'emploi, ce qui permet d'établir une prévision du nombre d'entrées en catégories A, B et C ;

- de la même manière, le taux de sortie du chômage global (mesuré comme le rapport du nombre de sorties à la date t au stock à la date t-1) a été modélisé sur la base de sa forte corrélation avec le stock de demandeurs d'emploi. Cependant les probabilités de sortie du chômage diffèrent fortement selon l'ancienneté du demandeur d'emploi. Les chômeurs de longue durée présentent ainsi une probabilité de sortie beaucoup plus faible que les chômeurs d'ancienneté de moins de 3 mois. Nous avons donc appliqué des transformations linéaires au taux de sortie global, calibrées sur les observations passées, de manière à établir des taux de sortie par ancienneté cohérents avec l'évolution observée des stocks. Sur la base de ces mêmes transformations et de la projection de taux de sortie global, nous avons déduit des prévisions de taux de sortie pour les différentes anciennetés des demandeurs d'emploi ;

- ces prévisions mensuelles d'entrées et de sorties des catégories A, B et C nous permettent de déduire l'évolution mensuelle du nombre de demandeurs d'emplois pour les différentes catégories d'ancienneté.

Ces projections sont illustrées dans le graphique 1. Elles mettent en évidence la hausse sensible et progressive de l'ancienneté au chômage à l'horizon 2011. La phase de destructions massives d'emplois s'est traduite par une hausse immédiate du nombre de chômeurs de très courte durée, mais qui atteint son maximum dès avril 2009. Cet afflux de nouveaux chômeurs a ainsi fait baisser l'ancienneté moyenne au chômage de 411 à 384 jours entre le début de l'année 2008 et mai 2009. La situation du marché du travail demeurant ensuite très dégradée, le nombre d'entrées au chômage se stabilise à sa moyenne de long terme, mais les sorties demeurent peu nombreuses. Les flux de demandeurs d'emploi entrés à Pôle emploi lors du pic de la crise se reportent donc progressivement vers les catégories de chômeurs de plus longue durée. Donc un contexte de stabilisation du chômage à haut niveau, le nombre de chômeurs de très longue durée ne cessera d'augmenter jusqu'à la fin 2011 (et au-delà de notre prévision), illustrant les conséquences du phénomène d'hystérèse sur le marché du travail.

Impact sur la pauvreté des ménages

Le lien entre les prévisions macroéconomiques d'emploi et de chômage et le niveau microéconomique auquel se mesure la pauvreté est un exercice non seulement difficile mais également rarement mené. L'estimation d'un taux de pauvreté nécessite d'évaluer les effets de la crise sur la répartition des revenus au niveau des ménages. En France, la distribution des revenus et du niveau de vie des ménages est appréhendée par l'enquête Revenus fiscaux (ERF) construite par l'INSEE [2008]. L'ERF est l'appariement d'un échantillon de l'enquête Emploi et de déclarations fiscales. L'enquête a l'avantage de fournir des informations précises sur l'ensemble des revenus des ménages ainsi que sur le statut dans l'emploi ou le chômage de tous les membres du ménage. Cela permet donc d'appréhender les liens entre emploi, niveau de vie et pauvreté. Nous utilisons la dernière enquête qui nous est disponible, soit celle de 2003. L'enquête apparie les individus questionnés au titre du quatrième trimestre 2003 de l'enquête Emploi et leurs déclarations d'impôt sur le revenu 2003.

Nous utilisons une approche relative de la pauvreté, selon laquelle le seuil de pauvreté est déterminé en fonction de la distribution des niveaux de vie dans la population. Par conséquent, une élévation générale, ou une baisse générale, du niveau de vie des ménages n'a pas d'effet sur le taux de pauvreté. Seuls des changements dans la distribution des niveaux de vie ont un impact sur la pauvreté. Les deux déterminants les plus importants de la pauvreté sont la composition familiale et la situation des membres du ménage sur le marché du travail. L'emploi joue un rôle important dans l'entrée ou la sortie de la pauvreté. Si le phénomène de pauvreté dans l'emploi existe, une des principales causes de la pauvreté demeure la faiblesse des revenus d'activité liée au chômage, l'autre déterminant principal étant un nombre important de personnes à charge. Par conséquent, l'impact de la crise sur la pauvreté devrait passer principalement par le canal de l'emploi. Il est en effet peu probable que la crise ait des effets importants sur les compositions familiales. Afin de mesurer l'impact de la crise sur la pauvreté, nous prenons donc le parti de raisonner à structures familiales constantes et de mesurer un impact qui provient essentiellement de la situation des individus sur le marché de l'emploi et notamment de leur statut dans l'emploi, l'inactivité ou le chômage. Nous tenons compte de l'évolution de l'emploi par secteur et des variations d'ancienneté de chômage, variable déterminante pour expliquer son indemnisation ou non. Le canal du chômage et de son indemnisation explique sans doute la majeure partie des variations de pauvreté dues à la crise. Les autres canaux qui lient crise et pauvreté sont ici négligés. En particulier, nous négligeons le canal du salaire et cela pour deux raisons : si la crise devrait avoir des effets sur les évolutions de salaire, il est difficile d'estimer un impact sur la distribution des salaires, déterminante pour le calcul de la pauvreté. De plus, comparé aux variations de revenus engendrées par les transitions entre emploi, chômage et inactivité, l'effet des variations de taux salariaux devrait être faible. Les variations de durée du travail, et notamment l'incidence des situations de temps partiel subi, pourraient avoir un effet plus important sur les situations de pauvreté. Mais, faute d'information nous permettant d'estimer la distribution de ces variations, nous ne prenons pas en compte cette dimension.

La pauvreté étant définie au niveau du ménage, les variations de taux de pauvreté seront en partie déterminées par la corrélation des situations individuelles au sein des ménages et donc par la répartition des emplois entre les ménages. Des pertes d'emploi se concentrant sur les conjoints d'un même ménage n'auront des effets différents sur la pauvreté que si les pertes sont réparties sur de plus nombreux ménages. Les effets sur la pauvreté dépendent également de la position des ménages dans la distribution des revenus : plus les ménages touchés par les pertes d'emploi seront proches du seuil de pauvreté, plus l'impact du chômage sur la pauvreté sera élevé.

En pratique, dans un premier temps, nous vieillissons notre échantillon issu de l'ERF 2003 afin de prendre en compte l'évolution démographique et économique réellement constatée au niveau microéconomique entre 2003 et 2007 selon une méthode de repondération des ménages de l'enquête. Nous utilisons pour cela la procédure de calage sur marge CALMAR, développée à l'INSEE [Sautory, 1993]. La méthode consiste à remplacer les pondérations initiales des ménages par des poids de calage aussi proches que possible des pondérations initiales de sorte que les effectifs et totaux pondérés respectent les effectifs et totaux connus sur la population. Nous vieillissons ensuite notre échantillon entre 2007 et 2011 pour prendre en compte les évolutions macroéconomiques estimées à fin 2011 : évolutions du nombre d'employés par secteur d'activité, du nombre de chômeurs par ancienneté dans le chômage et du nombre d'individus dans la population par sexe et âge.

Cette méthode de vieillissement ne modélise pas explicitement les transitions entre emploi et chômage au niveau microéconomique puisque les entrées et sorties de l'emploi sont modélisées au niveau macroéconomique. L'avantage de cette approche est de limiter le nombre d'hypothèses à effectuer, notamment en ce qui concerne la probabilité d'être au chômage indemnisé selon l'ancienneté de chômage, les transitions infra-annuelles entre emploi, chômage indemnisé et chômage non indemnisé, ainsi que les corrélations d'emploi au sein des ménages. L'inconvénient est que l'image de la pauvreté projetée par cette méthode ressemble trop à l'ancienne.

Après le vieillissement de l'échantillon, la dernière étape consiste à appliquer les nouveaux barèmes sociaux et fiscaux. Nous utilisons pour cela le modèle de microsimulation MiSME et les règles socio-fiscales qui prévalaient au 1er juillet 2009 et faisons l'hypothèse de travail que les politiques sociales et fiscales sont constantes entre 2007 et fin 2011.

Le fait pour un ménage d'être pauvre ou non et le taux de pauvreté dans la population sont sensibles aux variations du seuil de pauvreté défini par rapport à la médiane de niveau de vie. Le fait d'être pauvre dépend donc à la fois de sa propre situation, de la situation des autres membres de son ménage et de la situation du reste de la population. Le tableau 1 résume nos prévisions de pauvreté pour la population et par statut d'activité pour fin 2011 compte tenu des modifications sur le marché du travail entre 2007 et fin 2011. Le nombre de chômeurs (au sens du BIT) progresse significativement (+705000) et le taux de pauvreté des chômeurs croît légèrement. Par conséquent, le nombre de chômeurs pauvres augmente également significativement (+211000). Les personnes qui deviennent pauvres du fait du chômage entraînent tout leur ménage dans la pauvreté. Mais d'autre part, la situation relative des personnes en emploi s'améliore : leur taux de pauvreté recule du fait de la baisse du seuil de pauvreté. Au final, le nombre de pauvres augmente de 297000 entre 2007 et fin 2011, soit une augmentation de 42 pauvres pour 100 chômeurs supplémentaires.


Repères bibliographiques :

ALLÈGRE G., COCHARD M., HEYER E., PLANE M. et TIMBEAU X., "Impact de la crise sur la pauvreté", Les Travaux de l'Observatoire 2009-2010, Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale, 2010. (Document complet : http://www.onpes.gouv.fr/IMG/pdf/RapportONPES_2009-2010.pdf).

INSEE, "Enquête Revenus fiscaux", Sources et Méthode, 2008.

SAUTORY O., "La macro CALMAR. Redressement d'un échantillon par calage sur marges", Document de travail de la Direction des statistiques démographiques et sociales, n°F9310, 1993.

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