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2. De nouvelles pistes pour lutter contre la pauvreté

Publié le 19/05/2010
Les expérimentations réalisées sur le terrain par les chercheurs du J-PAL ont apporté un éclairage nouveau sur la question de la pauvreté et du développement. Leur travail a permis de dégager de nouvelles pistes pour que la politique de lutte contre la pauvreté soit plus efficace. Une approche par les thèmes de l'éducation et la santé.

Des petites incitations... peuvent avoir de grands effets

Les effets de programmes très divers ont été évalués. Dans le domaine de l'éducation et de la santé[1] ont été testés par exemple la distribution de moustiquaires gratuites à la population ou d'engrais aux paysans (Kenya), la mise en place de soutien scolaire et de stages intensifs de lecture (Inde), le contrôle de la présence des enseignants dans les écoles par des appareils photos et le versement de bonus pour chaque jour de présence supplémentaire de ceux-ci (Inde)... Ces initiatives, en général moins coûteuses que des interventions plus classiques, se sont révélées efficaces pour lutter contre le paludisme, l'illettrisme et l'absentéisme des enseignants. La simple distribution d'un kilo de lentilles aux mères venant faire vacciner leurs enfants en Inde a eu un effet incitatif très important, multipliant par sept le taux de vaccination.

Des actions d'information sur la valeur de l'instruction ou sur l'utilité de comportements préventifs en matière de santé ont permis de lutter contre l'ignorance ou les préjugés des populations et de modifier leurs comportements. Ainsi, une étude réalisée par une équipe de chercheur du J-PAL, en collaboration avec le gouvernement kenyan et une ONG locale, a cherché à comparer les stratégies d'évitement (inciter à l'abstinence) et les stratégies de contrôle du risque (inciter à l'utilisation du préservatif) pour prévenir la propagation du sida auprès des adolescents[2]. Dans les écoles où les enseignants ont été formés au programme «ABCD» («Abstain, Be faithful, use a Condom... or you Die») et ont instruit les élèves, les résultats ont montré que ni les connaissances sur le virus du sida, ni les comportements sexuels (mesurés notamment par les taux de grossesse des filles) n'avaient changé après les interventions. En revanche, le programme «Sugar Daddy» (Méfie toi des «papas gâteaux») s'est révélé beaucoup plus efficace dans la réduction des comportements sexuels à risque : en luttant contre le préjugé des jeunes filles selon lequel les partenaires plus âgés auraient moins de risque d'être contaminés que les plus jeunes, on a pu les inciter à diminuer la fréquence de leurs relations sexuelles non protégées avec des partenaires d'âges différents. Ainsi, «la diffusion d'une information méconnue et ciblée est efficace, mais des incantations générales ne le sont pas» (E. Duflo, Le développement humain, Lutter contre la pauvreté (I), p.94).

Mais parfois, les changements de comportement naissent simplement de l'expérience vécue par les bénéficiaires d'une intervention, la pratique induisant des effets d'apprentissage. Une expérimentation en Afrique[3] a montré que la distribution gratuite de moustiquaires imprégnées d'insecticides augmentait l'utilisation de celles-ci à court terme (leur gratuité se révélant plus efficace que leur commercialisation), mais aussi à long terme. Percevant les avantages de ces produits avec l'usage, les premiers utilisateurs ont été disposés à en acheter par la suite et ont encouragé les autres à se procurer le bien. Une petite incitation initiale a donc conduit à une modification durable des comportements. D'autres expériences auprès des familles ou des enseignants ont montré que les motivations extrinsèques peuvent se transformer en motivations intrinsèques grâce aux effets d'apprentissage.

De nouveaux modèles d'explication des comportements à l'origine de la pauvreté

Les études menées ont également permis de mieux comprendre certains mécanismes microéconomiques à l'origine de la persistance de la pauvreté et de développer de nouveaux modèles d'explication en économie du développement, mettant en jeu la manière dont sont prises les décisions dans un contexte de ressources limitées.

Dans le domaine de la santé par exemple, la demande de soins préventifs (vaccination, tests HIV, moustiquaires..) est très faible, malgré la gratuité ou le faible coût de ces soins, tandis que celle de soins curatifs beaucoup plus onéreux (médicaments, antibiotiques...) est élevée. De plus, la demande de soins préventifs est très sensible aux prix : il suffit que la participation à ces soins soit un peu rémunératrice pour que la demande augmente fortement. Esther Duflo a cherché à identifier les déterminants de cette demande faible - malgré un rendement très élevé - et en même temps très sensible aux coûts. Le modèle d'interprétation néoclassique traditionnel (à la Gary Becker) n'apporte pas de réponse satisfaisante. Ces comportements a priori irrationnels peuvent résulter d'un manque d'information ou d'une mauvaise perception des bénéfices, ceux de la médecine préventive étant sous-estimés et ceux de la médecine curative surestimés. E. Duflo a montré qu'ils pouvaient aussi s'expliquer par l'instabilité des préférences au cours du temps et le phénomène d'«incohérence temporelle» : alors qu'un traitement médicamenteux, souvent coûteux, a des effets immédiatement visibles, les bénéfices d'un traitement préventif comme la vaccination ne sont perçus que dans le futur. Les populations pauvres, qui ont une forte préférence pour le présent, vont donc la remettre à plus tard. La vaccination représente un coût aujourd'hui, ressenti comme élevé par les familles, que des incitations financières permettent de compenser. Ces incitations sont justifiées par les externalités positives de la vaccination (le bénéfice social tiré des décisions individuelles de vaccination), mais aussi par l'existence d'«internalités» du fait de l'incohérence temporelle (les choix que fait un individu aujourd'hui ont un effet sur son bien-être demain).

A court terme, les incitations financières sont donc efficaces pour renforcer les comportements préventifs, à plus long terme c'est notamment par des informations ciblées que l'on peut espérer modifier les comportements.

Les expérimentations aléatoires montrent finalement qu'avec des interventions peu coûteuses, mais innovantes, on peut obtenir des résultats spectaculaires en matière d'éducation et de santé. Mais pour que ce type d'initiatives se généralise, conclut E. Duflo dans Le développement humain, il faut d'une part une volonté politique de «faire autrement», plutôt que d'offrir toujours «plus de la même chose», les innovations venant plus souvent des ONG que des gouvernements, et d'autre part une redéfinition des priorités et des missions des systèmes éducatifs et de santé.

 


Notes :

[1] L'impact des programmes publics et des actions de soutien à l'éducation et à la santé est traité par Esther Duflo dans le premier tome de "Lutter contre la pauvreté" : Le développement humain. Lutter contre la pauvreté (I) (Seuil, "La République des idées", 2010), sur lequel nous nous appuyons pour cette présentation.

[2] E. Duflo, P. Dupas, M. Kremer, S. Sinei, "Education and HIV/AIDS prevention : Evidence from a randomized evaluation in Western Kenya", document de travail, juin 2006.

[3] Pascaline Dupas, "Short-Run subsidies and long-run adoption of new health products : evidence from a field experiment", document de travail, mai 2009.

 

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