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Pour un G.D.R. "Economie et Sociologie"

Publié le 06/03/2007
Auteur(s) : Philippe Steiner
François Vatin
Depuis le milieu des années soixante-dix, les champs disciplinaires de l'économie et de la sociologie ont tendu à se rapprocher. En économie, la prise en compte d'un vaste ensemble de phénomènes que l'on regroupe sous le nom d'institutions a entraîné un regain d'intérêt pour des questions traditionnellement attribuées à la sociologie, comme la réputation, la confiance, la croyance pour ne donner que quelques exemples. En sociologie, le renouveau de l'intérêt pour la vie économique s'est traduit par le développement des recherches portant sur la dimension sociale du fonctionnement des marchés...

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Cette constellation nouvelle, mais bien établie, de recherches sera désignée ici par le terme de sociologie économique. Nous adopterons ce terme consacré dans la sociologie nord-américaine et européenne et que retenait également Joseph Schumpeter, qui en faisait un des quatre éléments constituant la science économique (avec la théorie, la statistique et l'histoire). Dans l'ensemble des recherches que nous évoquons, ce terme est en concurrence avec d'autres : socio-économie, économie sociale ou solidaire, voire économie instutionnaliste. Il est bien clair que l'adoption par nécessité d'un terme unique ne conduit en aucune façon à fermer le débat de fond que recouvre cette querelle terminologique. L'organisation d'un tel débat fait même partie des objectifs qui président à l'organisation de ce G.D.R. Cette situation prend un sens d'autant plus fort dans l'univers académique français, où, du fait d'une forte tradition d'économie institutionnaliste ou "hétérodoxe", l'existence d'espaces communs de dialogue entre économie et sociologie a perduré jusqu'à nos jours et ne demande qu'à se renforcer. Au-delà de ces rapports privilégiés, néanmoins, peuvent se développer une multiplicité de points de contacts entre ces deux disciplines, ou d'autres, autour de ce que nous intitulons ici sociologie économique.

La sociologie économique avait été un des champ privilégié de la réflexion à la fin du 19ème et au début du 20ème siècles quand la sociologie s'était constituée comme discipline académique autonome dans les différents espaces scientifiques nationaux. Les relations épistémologiques entre économistes et sociologues avaient été durant cette période parfois conflictuelles, mais pas toujours, l'intérêt des sociologues pour les questions économiques s'accompagnant alors d'une curiosité de nombreux économistes pour cette discipline alors en voie de constitution et susceptible à leurs yeux de répondre à certaines de leurs interrogations.

Il faut bien dire que, en dépit de diverses tentatives de croisement de l'économie et de la sociologie, dont certaines mériteraient d'ailleurs d'être revisitées, c'est plutôt l'ignorance réciproque qui a dominé au cours du dernier demi-siècle. D'un côté, les économistes, à la recherche de la cohérence épistémologique de leur discipline, fondée sur la complétude formelle des théories, ont eu tendance à délaisser aux sociologues la collecte des faits. De l'autre, les sociologues, parfois tétanisés par la formalisation croissante des théories économiques, ont pour la plupart renoncé à traiter des faits économiques eux-mêmes, qu'ils ne parvenaient pas à dissocier des théories par lesquelles les économistes en rendaient compte.

Depuis une dizaine d'années, le paysage scientifique français a toutefois beaucoup évolué en la matière. Le renouveau de la sociologie économique anglo-saxonne apparu dès les années 1970 (la " new economic sociology ") s'est diffusé en France à travers notamment quelques traductions de références, comme celles des ouvrages de Richard Swedberg et de Mark Granovetter. Dans le même temps, un débat aigu, récurrent dans l'histoire de cette discipline, a de nouveau agité la science économique sur les vertus et les limites de la formalisation. Enfin, une nouvelle génération de sociologues, souvent formés à l'économie, ont cherché de leur côté à dépasser certains antagonismes théoriques et institutionnels qui avaient bloqué le débat au cours de ces dernières décennies.

A cet égard, il serait probablement faux de ne voir dans le regain actuel d'intérêt pour la sociologie économique en France que l'effet de l'influence anglo-saxonne. Sans doute, la "new economic sociology" a servi de catalyseur pour légitimer la reconnaissance, encore timide, de cette discipline dans les formations et les programmes de recherche. Mais le mouvement a des assises plus larges et des origines plus profondes.

Sur le plan pédagogique, le désir de "retrouvailles" entre l'économie et la sociologie exprime une insatisfaction partagée par nombre d'enseignants des deux disciplines devant le face à face stérile de leurs disciplines. Celui-ci est en effet particulièrement marqué en France, du fait du développement séparé de l'économie dans les "facultés de droit" et de la sociologie dans les "facultés de lettres", avec, comme on le sait, des modes de gestion différents des carrières mêmes des enseignants-chercheurs. Cette histoire académique apparaît d'autant plus absurde que, parallèlement, ces deux disciplines sont étroitement associées au sein de l'enseignement secondaire dans les classes de "sciences économiques et sociales". L'existence de celles-ci a donné lieu à la création d'un Capes de sciences économiques et sociales et d'une Agrégation de sciences sociales. Ce n'est pas un hasard à cet égard si la récente contestation vis-à-vis de l'excès de formalisation de l'enseignement économique universitaire est partie des élèves issus des classes préparatoires aux concours de sciences sociales dans les Ecoles normales supérieures, lesquels sont destinés à préparer l'Agrégation de sciences sociales.

Sur le plan scientifique, un examen plus détaillé montre que liens n'ont jamais été totalement rompus entre les économistes et les sociologues français. La tradition économique universitaire française d'après-guerre a été marquée par un institutionnalisme puissant ; ce n'est en fait que dans les années 1970 que celui-ci a été submergé par la conception anglo-saxonne d'une " science économique " fondé sur la seule cohérence formelle. Parallèlement de nouveau courants de pensée économique institutionnalistes sont apparus comme l'approche de la régulation et l'économie des conventions. Les sociologues ont été assez souvent mobilisés dans ces débats, comme ils l'avaient également été dans les années d'après-guerre. C'est plutôt au sein de la sociologie que l'abandon d'une référence au marxisme, omniprésente dans les années 1970, s'est souvent traduit par une forme de désintérêt, jamais total toutefois, pour les questions économiques. Deux domaines de recherche notamment témoignent de la permanence d'une circulation des idées et des chercheurs entre l'économie et la sociologie : celui du travail et celui du développement. En la matière il n'est pas toujours facile de tracer dans les travaux concrets la "frontière" précise entre l'économie et la sociologie.

Le renouveau actuel de la sociologie économique française est donc en quelque sorte plus celui de sa visibilité académique qu'autre chose. De nombreux chercheurs, économistes comme sociologues, découvrent qu'ils faisaient de la sociologie économique "sans le savoir" ou se mettent à revendiquer cet intitulé pour caractériser leur travail. En conséquence, la sociologie économique française apparaît dans une très large diversité d'options théoriques, de méthodes d'investigation, de positionnements mêmes, tant par rapport à l'économie qu'à la sociologie. Il ne s'agit aucunement d'un courant de pensée homogène et la commune référence fréquente à la "new economic sociology" est en la matière souvent trompeuse.

L'objectif de la création d'un G.D.R. "Sociologie et Economie" est à cet égard d'organiser, sans aucune exclusive théorique, la rencontre de ces différents courants de pensée et chercheurs qui se reconnaissent dans le projet de "sociologie économique", sans pour autant viser la constitution d'un cadre de pensée homogène. Il ne s'agit pas tant, dans un premier temps en tous cas, de réfléchir à l'élaboration d'une doctrine scientifique commune, même minimalement, que de permettre que se rencontrent et discutent librement les économistes qui s'intéressent à la sociologie et les sociologues qui s'intéressent à l'économie. D'où le choix d'un tel intitulé qui transgresse délibérément les frontières disciplinaires établies. Rien ne serait plus dommage en effet que de voir se développer simultanément et séparément une "sociologie économique" des sociologues et une "sociologie économique" ou "socio-économie" des économistes.

Le temps paraît mûr à cet égard si on observe les différentes tentatives de regroupement, de dialogue, d'institutionnalisation qui s'opèrent çà ou là, dans un certain désordre, mais avec une volonté commune de collaborer par delà les éventuelles divergences théoriques et les inévitables problèmes institutionnels. Il s'agirait en somme d'établir une "maison commune" où chacun pourrait faire valoir sa conception des relations entre économie et sa sociologie et son projet de sociologie économique. L'élaboration d'un tel espace paraît urgent dans cette phase marquée par une grande ouverture des possibles. Il fournira une visibilité à la recherche française dans ce domaine à l'heure où un peu partout en Europe et dans le monde il se structure aussi.

Le renouveau de la sociologie économique en France peut être rapporté à la parution d'une série de numéro spéciaux dans les revues académiques de langue française, comme la Revue française de sociologie, Sociologie du travail, les Cahiers internationaux de sociologie ou Actes de la recherche en sciences sociales, sans compter de nombreuses autres contributions dans ce domaine parus dans Genèses ou la Revue du Mauss par exemple.

Au cours des dernières années, différents centres de recherches ont participé à ce renouveau de la sociologie économique en France et, de ce fait, le GDR que nous proposons s'inscrit dans une dynamique déjà riche de nombreuses initiatives, parmi lesquelles on peut mentionner :

  • Journées d'études sur la sociologie économique (CLERSE-IFRESI, Lille, juin 2001)
  • Séminaire de sociologie économique à l'ENS d'Ulm (depuis 2001-2002)
  • Séminaire de sociologie économique à l'ENS Cachan (depuis 2001-2002)
  • Séminaire 'Sociologie et économie' à l'IRIS, Université de Paris IX (depuis 2000-2001)
  • Séminaire 'Sociologie économique' du LAMES (depuis octobre 2001)
  • Ecole d'hiver du CNRS 'Economie et sociologie' (janvier 2002)
  • Séminaire de sociologie économique du LSCI (année 2001-2002)
  • Colloque 'Histoire et méthode de la sociologie économique' (PHARE & LSCI, Paris, décembre 2002)
  • Ecole d'hiver du CNRS 'Economie et institutions' (janvier 2003)
  • Bibliothèque électronique sur la sociologie économique de langue française (Fédération Capitalisme et Démocratie, Paris X, juin 2003)

De ce fait l'activité du GDR se présenterait comme un prolongement concerté des efforts entrepris jusqu'ici, dans l'esprit de réunir les forces plutôt que de les rendre concurrentes, et viserait à favoriser les échanges entre les équipes de recherches et les chercheurs du GDR selon les deux ou trois modalités suivantes :

  • la mise en place de journées d'études dans lesquelles seront discutés les fondements théoriques et confrontées les différentes options qui se font jour en ce domaine ;
  • la mise en place de journées d'études dans lesquelles ce seront les objets d'études empiriques qui rassembleront des personnes travaillant à partir d'approches ou d'hypothèses différentes ;
  • la poursuite de séminaires généraux parmi ceux existant actuellement et le développement de séminaires thématiques approfondissant l'étude de questions ou d'objets particuliers.

Enfin, compte tenu de la dimension internationale du renouveau actuel de la sociologie économique, ce G.D.R. devrait permettre l'organisation d'un colloque international de sociologie économique en France. A cet égard des liens ont déjà été tissés au cours de ces dernières années par les promoteurs de ce projet, avec, notamment, des équipes au Canada (UQAM), en Italie (Università di Torino, Università di Pavia), au Portugal (SOCIUS de Lisboa), ainsi qu'en Allemagne, au Danemark, en Suède, et aux Etats-Unis.