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Introduction : pour une croissance verte... et sociale

Publié le 21/09/2009
Auteur(s) : Alain Ayong Le Kama
Depuis la révolution industrielle, en privilégiant une croissance économique continue, nos sociétés n'ont cessé de mettre en œuvre des politiques et des pratiques qui ne sont pas nécessairement viables à long terme et qui portent parfois atteintes à l'environnement. Nos sociétés ont en effet parcouru une double évolution : les fortes avancées technologiques et scientifiques ont permis un enrichissement d'une rapidité sans précédent, en même temps que les notions d'épuisement des ressources naturelles et d'impacts irréversibles sur l'environnement se révélaient de plus en plus fondées.

Alain Ayong Le Kama est Professeur à l'Université de Lille 1 et conseiller scientifique au Ministère de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement Durable et de la Mer.

Depuis la révolution industrielle, en privilégiant une croissance économique continue, nos sociétés n'ont cessé de mettre en œuvre des politiques et des pratiques qui ne sont pas nécessairement viables à long terme et qui portent parfois atteintes à l'environnement. Nos sociétés ont en effet parcouru une double évolution : les fortes avancées technologiques et scientifiques ont permis un enrichissement d'une rapidité sans précédent, en même temps que les notions d'épuisement des ressources naturelles et d'impacts irréversibles sur l'environnement se révélaient de plus en plus fondées.

Au début des années 1970, les travaux du Club de Rome, avec la publication d'un rapport au titre assez évocateur «Les limites de la croissance», ont contribué à tirer la sonnette d'alarme sur l'état périlleux de la planète et de ses ressources. Ils ont permis à cet égard de mettre les questions d'environnement à l'ordre du jour de l'agenda international. Ils ont amené la communauté internationale à prendre conscience des impacts de décisions, même locales, sur l'environnement mondial. Le débat sur les limites de la croissance a culminé à la Conférence sur l'homme et son milieu, tenue à Stockholm en 1972 pour donner naissance à la notion de «croissance durable/soutenable», c'est-à-dire une croissance économique de long terme respectueuse de l'environnement et moins consommatrice des ressources naturelles.

Ces travaux du Club de Rome, dont l'une des principales recommandations était par ailleurs «une croissance zéro», voire même une «décroissance», ont cependant favorisé un autre mouvement, populaire dans une partie de l'opinion publique mondiale et qui ne cesse de s'étendre, en raison de la crise économique actuelle notamment, mais dont la finalité, consistant à stigmatiser la croissance économique, est fortement discutable. En stigmatisant ainsi la croissance économique, ce mouvement est à l'origine de la volonté forte que l'on observe depuis une trentaine d'années chez certaines parties prenantes de donner toute la priorité, non plus à une croissance économique durable, mais à la seule dimension environnementale. C'est ce mouvement qui est en partie à l'origine du (relatif) changement de paradigme qui veut que l'on ne parle plus de «croissance durable», mais plutôt d'une «croissance verte» ; que l'on ne recherche plus des sentiers de croissance de long terme ayant le moins d'impacts sur l'environnement et les ressources naturelles, mais que l'on essaie de trouver les leviers d'action pour transformer l'économie à long terme en une «économie écologique». Il n'est pourtant pas possible de construire notre futur au seul prisme de l'environnement, au risque de voir les générations futures nous reprocher d'avoir pénalisé leur potentiel de croissance, leur capacité à se créer des richesses, indispensables pour le maintien de la cohésion sociale.

Il est en conséquence nécessaire d'appréhender la problématique de la croissance verte dans une perspective plus large intégrant de façon équilibrée, outre les dimensions environnementale et économique, la dimension sociale (1). Même si cela ne permettra sans doute pas d'épuiser les nombreuses controverses qui continuent d'exister sur le niveau de contrainte de durabilité qu'il faut imposer pour atteindre cet objectif de long terme : durabilité forte vs durabilité faible (2). Enfin, quelque soit le type de durabilité retenu, la transition vers une croissance verte à long terme ne sera pas sans conséquences sociales à court et moyen termes (3).

1. Inscrire la «croissance verte» dans une perspective plus large de développement durable

Le fait de privilégier pendant des siècles la seule croissance économique a conduit l'humanité à une situation préoccupante en termes d'environnement et d'inégalités sociales. Il est aujourd'hui indispensable de rechercher une forme de développement qui suppose la construction permanente d'équilibres entre les trois principaux piliers (économique, social et environnemental) du développement. La solution passe par l'adoption d'une démarche de développement durable qui encourage justement l'intégration et favorise des évolutions concomitantes et équilibrées des trois piliers du développement. L'adoption de cette démarche n'implique cependant pas de reproduire les erreurs du passé, en ne privilégiant que l'un des piliers, l'environnemental notamment, comme ce fut le cas pendant des siècles pour l'économique. Les trois piliers du développement ont des évolutions totalement imbriquées. Il n'est donc pas possible d'en favoriser un au détriment des autres. Ceci créerait des déséquilibres persistants, des irréversibilités.

Le débat sur la croissance, encore réduit à la seule «croissance verte», doit donc aujourd'hui passer du strict prisme environnemental aux interconnexions à long terme des enjeux économiques, sociaux et environnementaux, du prisme national à l'international et d'un scénario «mauvais à meilleur» à un scénario «gagnant - gagnant». De nombreuses acceptions du développement durable existent. La plus représentative a été proposée en 1987[1] et peut être résumée ainsi : «répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs». La démarche de développement durable offre ainsi une possibilité exceptionnelle pour l'humanité, selon les termes mêmes de l'ex secrétaire général de l'ONU Kofi Annan : sur le plan économique, de créer des marchés et des emplois ; sur le plan social, de lutter contre l'exclusion ; sur le plan politique, de réduire les pressions sur les ressources, qui risquent de conduire à des violences ; sur le plan de l'environnement, de protéger les écosystèmes et les ressources dont la vie dépend[2].

La démarche de développement durable permet opportunément de déplacer le débat sur le «niveau» de croissance économique souhaitable vers un débat, plus constructif, sur le «contenu» de cette croissance. Il ne sert à rien en effet de continuer de s'interroger sur le niveau de la croissance, comme l'ont laissé supposer les travaux du Club de Rome, car plus on crée de richesses plus on est à même de mettre en œuvre les conditions d'un développement durable. La question aujourd'hui pertinente est de savoir comment les richesses sont créées. En d'autres termes, est-il possible de perpétuer un développement exponentiel des productions ou des consommations sans causer de dommages irréparables à l'environnement et sans provoquer des iniquités entre les nations, les territoires, les groupes sociaux ou les générations ? Les interrogations portent ainsi sur les composantes de la richesse, en termes d'usage des différentes formes de capital (capital humain, capital physique et capital naturel)[3] et sur le rôle de la R&D et de l'innovation, et notamment leur capacité à offrir des substituts aux ressources environnementales (OGM, pesticides, etc.).

En outre, les actions mises en œuvre au titre du développement durable doivent répondre, dans le même temps et de façon intégrée, aux problèmes sociaux, économiques et environnementaux ; d'où leur complexité. Ces actions doivent être entreprises dès aujourd'hui et poursuivies pendant de nombreuses années. Elles doivent miser sur des politiques de prévention et d'adaptation. Il faut en effet un certain temps pour que surviennent les conséquences environnementales (changement climatique, biodiversité, etc.) ou socio-sanitaires (pollutions atmosphériques et autres...) d'une action. De plus, ces politiques seront nécessaires pour atteindre les objectifs sociaux, atténuer les effets transitoires du changement environnemental, prévenir les pertes irréparables et préserver la volonté sociale et politique d'atteindre ces objectifs à long terme. De nombreuses «forces motrices» : démographie (vieillissement de la population), développement économique (ralentissement de la croissance due notamment à la crise actuelle), nouvelles technologies (permettant notamment une plus grande circulation de l'information), gouvernance, culture, environnement, construction européenne, équilibres géostratégiques, etc., exercent une influence -et continueront de le faire- sur les tendances futures du développement de notre système économique. Ces tendances sont déjà à l'œuvre et vont continuer de créer de nouveaux enjeux en termes de mode et de capacité de développement, aux échelles locale, nationale et internationale. Des enjeux qui se traduisent, et se traduiront, de façon différente pour chaque acteur, provoquant de nouvelles stratégies, anticipations et attentes spécifiques.

Un certain nombre de ces évolutions socio-économiques peuvent être prévues/anticipées, puisqu'une grande partie de ces évolutions ne sera que la conséquence d'actions et décisions déjà à l'œuvre. Il suffit pour cela, de façon très générale, de prolonger les tendances longues telles que l'innovation technologique incessante et le rôle grandissant du secteur des services. Mais de nombreux phénomènes à venir restent aujourd'hui imprévisibles. Comme le souligne Edgar Morin : «il est difficile d'anticiper des évolutions futures dans un monde où, entre le prévisible, le probable et l'incertain, c'est souvent l'inattendu qui survient». Il était en effet difficile de prédire, il y a encore trente ans, des changements mondiaux majeurs tels que l'importance de l'appauvrissement de la couche d'ozone stratosphérique et l'ampleur du changement climatique.Malgré ces incertitudes futures, il est indispensable de mettre en œuvre des politiques et mesures permettant à l'économie de s'inscrire à long terme, non pas seulement sur un sentier de croissance verte, mais dans une vraie perspective de développement durable. Encore faudrait-il s'accorder sur la forme de durabilité à adopter.

2. Durabilité forte vs durabilité faible

Le développement durable est une nouvelle forme de développement dans lequel l'économie se veut au service de l'homme avec un respect scrupuleux des ressources naturelles et de l'environnement pour préserver l'avenir des générations futures ; il est en cela très exigeant. En effet, trouver les équilibres entre les trois piliers du développement durable, ou encore le bon arbitrage entre les court et moyen termes et le long terme, ne va pas de soi. Il s'agit donc bien d'un choix de société, qui continue de donner lieu à controverses entre les experts eux-mêmes.

Pour illustrer ces controverses qui peuvent exister en matière de développement durable, on peut prendre l'exemple du débat entre les partisans d'une « durabilité faible» et ceux d'une «durabilité forte». Les tenants d'une durabilité dite faible croient volontiers en une forme d'efficience économique où les différents facteurs productifs (le «capital» au sens économique du terme avec ses trois composantes : capital humain, porteur d'innovations et de progrès, capital physique et capital naturel ou environnemental) constituent un tout, dont les composantes sont fortement substituables. En outre, les tenants d'une durabilité faible pensent que ces possibilités de substitution vont augmenter dans le futur, comme cela a été le cas dans le passé[4] ; il n'y a donc pas de besoin urgent à mettre en œuvre des politiques de préservation spécifiques. C'est en quelque sorte une vision basée sur la confiance dans le progrès technique qui, s'il n'est pas encore capable d'apporter aujourd'hui des réponses à des problèmes futurs, le permettra le moment venu. Les partisans d'une durabilité dite forte proposent quant à eux des solutions présupposant que les divers éléments du capital sont non substituables et que certaines ressources, notamment naturelles, doivent donc être absolument préservées. De plus, les partisans d'une durabilité forte estiment que l'effet régulateur du marché et le progrès technique ne peuvent rendre compte de l'état réel de l'environnement, dans la mesure où il existe des effets de seuil, mais aussi des retards dans le déclenchement et la perception des nuisances ou même des catastrophes ; d'où la nécessité d'une intervention de l'Etat pour corriger ces imperfections ou ces insuffisances du marché. La césure entre ces deux visions de la durabilité repose sur l'irréconciabilité apparente entre un premier point de vue qui accorde toute sa confiance aux capacités technologiques de l'humanité à faire face à la diminution d'un certain nombre de ressources naturelles et à s'adapter à un certain nombre de risques et un second qui ne voit pas la panacée dans les progrès technologiques.

Pour déterminer un objectif collectif de croissance future, fut-elle verte ou durable, il est nécessaire de choisir au préalable, et le plus démocratiquement possible, le niveau de contrainte de durabilité que la société s'impose. De ce choix dépendra le type de développement, de société, que nous lèguerons aux générations futures. Cela n'exclut néanmoins pas la nécessité de se préoccuper de ce qui passe pour les générations actuelles, notamment en matière sociale.

3. Anticiper les conséquences sociales de la transition vers une croissance verte

La transition vers une croissance durable à long terme génère des transformations sociales, qui peuvent s'avérer douloureuses si elles ne sont pas anticipées. Nous pouvons relever en effet au moins deux types de conséquences sociales. A court terme tout d'abord, la transition vers une croissance durable nécessite la création de nouveaux métiers, exigeants de nouvelles qualifications, se pose alors la question de la disponibilité d'une main-d'œuvre ayant ces qualifications. Ce phénomène sera d'autant plus important que les différents plans de relance mis en œuvre actuellement décuplent ces besoins en qualifications nouvelles. Par ailleurs, et de manière permanente, les différentes politiques environnementales adoptées pour permettre à l'économie de converger vers un développement durable à long terme vont sans doute, par les réajustements sectoriels qu'elles vont engendrer, accélérer le phénomène schumpétérien de destruction créatrice. En France aujourd'hui (d'après les chiffres de l'ex IFEN[5]) on décompte environ 400 000 emplois environnementaux, dont la moitié est consacrée à l'eau et aux déchets et seulement 30 000 servent à la production des ENR -énergies renouvelables (éolien, solaire, biocarburants)- et aux économies d'énergie. L'objectif à 2030 au niveau mondial, dans le cadre du «Green New Deal» est de 20 millions d'emplois dans les ENR, et le plan de relance national prévoit environ 250 000 emplois dans ce secteur.

L'ambition, certes louable, du plan de relance national prévoit donc de multiplier d'un facteur 8 le nombre d'emplois dans la production des ENR. Sachant par ailleurs que ces nouveaux emplois requièrent des qualifications spécifiques et que la requalification des employés des secteurs énergétiques traditionnels ne peut être suffisante, au-delà des délais que cela suppose et quand bien même cela serait possible -on ne transite pas d'une situation d'ouvrier dans une raffinerie à une unité de production éolienne aussi facilement, sans évoquer le traumatisme social que cela peut induire-, quid donc de la disponibilité d'une main-d'œuvre qualifiée pour pouvoir satisfaire à l'ambition du plan de relance en matière d'ENR.

Il est par conséquent urgent d'anticiper cette pénurie de main-d'œuvre qualifiée si on veut attendre les objectifs de réduction de l'usage des énergies fossiles, par l'accroissement de la production des ENR, prévus dans le cadre du plan de relance national. Il faut pour cela mettre en œuvre, très rapidement, un plan de formation/requalification massif, qui permettra de réduire l'ampleur du chômage frictionnel (dû aux délais nécessaires pour passer d'un emploi dans un secteur à un autre) engendré par cette transition. Mais pour l'instant, autant le plan de relance américain prévoit 500 millions de dollars pour la formation aux métiers de la production d'ENR, le plan de relance national n'y songe guère.

Pour ce qui concerne maintenant les conséquences sociales dues aux réajustements sectoriels provoqués par les différentes politiques et mesures mises en œuvre, elles seront sans doute plus importantes et permanentes. Les politiques environnementales, et les politiques de régulation économique en particulier, qui visent à modifier les comportements de consommation et/ou de production par la modification du signal-prix, des prix relatifs des biens, auront des incidences différenciées sur les secteurs : il y aura nécessairement des secteurs qui vont perdre et d'autres qui vont gagner. Les secteurs perdants, seront majoritairement les secteurs ciblés par ces mesures, c'est-à-dire les secteurs traditionnels, plutôt gros consommateurs d'énergie, à forte intensité capitalistique et avec une main-d'œuvre plutôt âgée. Ces secteurs auront donc beaucoup de mal à ajuster leur processus de production et à requalifier leurs salariés -voilà pourquoi on parle de plus en plus de «chômeurs environnementaux» ou de «chômeurs climatiques». Les difficultés d'ajustements que connaitront ces secteurs, si elles ne sont pas anticipées, risqueraient d'avoir des conséquences importantes en termes d'emplois, qui ne pourront pas être compensées, au moins à court et moyen termes, par les nouveaux emplois environnementaux.

Bref, l'objectif d'une croissance verte ne peut pas être atteint si l'on fait fi de la création des richesses, ayant des effets environnementaux limités et contrôlés, et des conséquences sociales de la transition, indispensable pour l'acceptabilité sociale de l'objectif.


Notes

[1] Cette définition a été proposée dans un rapport de la Commission mondiale sur l'environnement et le développement, présidée par Mme Gro H. Bruntland, et intitulé «Notre avenir à tous».

[2] Le préalable à cette démarche de long terme est la réalisation d'un consensus et d'une collaboration entre l'opinion publique, les états et les acteurs économiques et de la société civile, bref une adhésion de tous.

[3] Selon l'OCDE le «capital humain» et le «capital naturel» représenteraient environ les 4/5ème du capital global, alors que le capital physique ne représenterait que 16 % des ressources mobilisées.

[4] A l'exemple du caoutchouc synthétique.

[5] Ex institut national de l'environnement, aujourd'hui service de l'observation statistique (SOeS) du MEEDDEM.

 

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