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L'alternative en démocratie

Publié le 30/11/2015
Auteur(s) : Colin Crouch
Le sociologue et politologue britannique Colin Crouch (Université de Warwick, Royaume-Uni) analyse dans ce texte la crise de la démocratie actuelle et ses alternatives possibles, en s'interrogeant notamment sur le rapport entre pouvoir politique et pouvoir économique. Il a été écrit pour le débat "L'alternative est-elle possible en démocratie ?", lors de la quatrième édition de "Mode d'emploi : un festival des idées", organisé par la Villa Gillet à Lyon et dans la région Rhône-Alpes du 16 au 29 novembre 2015.

Texte écrit par Colin Crouch pour le débat "L'alternative est-elle possible en démocratie ?" du 19 novembre 2015.
Dans le cadre de la quatrième édition de Mode d'emploi : un festival des idées (16-29 novembre 2015), organisé par la Villa Gillet en coréalisation avec Les Subsistances, avec le soutien du Centre national du livre, de la Région Rhône-Alpes et de la Métropole de Lyon.

Colin Crouch est Professeur émérite à l'Université de Warwick en Angleterre et membre du Max-Planck-Institut für Gesellschaftsforschung en Allemagne. Il s'intéresse aux transformations des démocraties contemporaines et aux interactions entre pouvoir économique et pouvoir politique, dans les sociétés post-industrielles et néo-libérales caractérisées par la montée en puissance des firmes globales et des médias, l'affaiblissement de l'Etat-nation et le déclin des identités de classes. Son concept de "post-démocratie" représente une contribution majeure aux débats actuels portant sur le devenir des systèmes politiques démocratiques. Il est l'auteur notamment de : Post-démocratie (2004, trad. franç. Diaphanes, 2013), L'étrange survie du néolibéralisme (2011, trad. franç. Diaphanes, 2013), Making Capitalism Fit for Society (Polity, 2013), The Knowledge Corrupters: Hidden Consequences of the Financial Takeover of Public Life (Polity, 2015).


Ce texte est un résumé de la contribution de Colin Crouch au festival Mode d'Emploi, le 19 novembre 2015.

photo tribune L'alternative est-elle possible en démocratie ? Festival Mode d'emploi 2015

© Bertrand Gaudillère / item pour le festival Mode d'emploi 2015

Bien qu'il existe des pays où la démocratie se montre jeune et enthousiaste, dans le monde des démocraties «avancées», elle semble aujourd'hui «fatiguée». Les bases des identités politiques, depuis leur naissance jusqu'aux développements du siècle dernier – en particulier la classe sociale et la religion (ou le laïcisme) – se sont affaiblies. Leurs origines puisent dans les grandes batailles historiques de l'inclusion et de l'exclusion. Certains groupes de la société se sont vus exclus de la citoyenneté et des droits politiques sur la base d'une identité sociale qui leur était propre, et qui, par voie de conséquence, est devenue une identité fortement politique. D'autres groupes ont découvert qu'ils voulaient exclure certains membres ou groupes en raison de leurs identités diverses, affirmant par là-même le caractère politique de leur propre identité sociale. Ces divisions identitaires ont produit  les grandes entités du vingtième siècle, politisant toute une population d'adultes.

Il semble impossible de prévoir si un tel processus est amené à se renforcer davantage. Après l'émergence de la citoyenneté universelle, il ne demeure pas d'exclusion formelle. Il existe néanmoins deux exceptions. L'exclusion des femmes de plusieurs aspects de la citoyenneté demeure un souvenir vivace, et partiellement actif. Il nous faut la discuter. Deuxièmement, une grande lutte se joue encore dans l'inclusion ou l'exclusion des immigrés – fait qui renforce le sentiment d'identité nationale et ethnique pour la grande majorité des citoyen(ne)s dans de nombreuses sociétés. Ceci explique, du moins partiellement, pourquoi le racisme et la xénophobie ont une telle présence au sein de la scène politique actuelle.

Par ailleurs, la société moderne ne produit plus d'identités politiques profondes. Les nouvelles classes sociales de la société post-industrielle ont émergé sur la scène après la naissance de la citoyenneté universelle. Bien que l'inégalité persiste largement, elle ne définit pas des catégories claires d'exclusion – à deux exceptions près, précédemment soulignées. En ce qui concerne la religion, l'Europe est devenue une zone fortement sécularisée. (Les États-Unis en offrent des exemples variés, raison pour laquelle les divisions politiques américaines actuelles sont plus amères que les nôtres.)

En dehors de la politique globale, l'influence des riches et des grandes entreprises sur la politique est toujours plus effective. Il existe deux raisons à cela, distinctes bien que connectées. La première étant que la mondialisation a produit une zone d'action pour les grandes entreprises, qui dépasse l'influence à l'échelon le plus élevé de la démocratie, soit l'État-Nation. La seconde raison étant que le niveau de l'inégalité économique grandit, et que bien que les règles formelles de l'économie de marché rejettent la confusion entre l'économie et la politique, elle existe tout aussi fortement. On peut employer la richesse économique afin d'acheter l'influence politique, et on peut employer l'influence politique pour accroître la richesse. Il s'agit d'un cercle vicieux.

Si on replace cet immense pouvoir politique de la richesse dans le contexte de la faiblesse des identités politiques de la démocratie populaire, on peut aisément comprendre la crise de la démocratie actuelle.

Que faire ?

Nous avons récemment vu apparaître de nouveaux mouvements populaires, qui ne sont pas xénophobes, mais qui, au contraire, se concentrent sur les problèmes du pouvoir et de l'inégalité – Syriza, Podemos, etc. Sont-ils la réponse d'une société sans identités fortes au défi de la post-démocratie ? Ou bien sont-ils, parce qu'ils manquent d'identités sociales fortes, destinés à rester de petite envergure, faibles et minoritaires ?

Est-ce que l'identité féminine, sur la base de son exclusion récente, pourrait devenir une identité susceptible de rassembler les forces démocratiques, des hommes comme des femmes, ainsi qu'ont opéré les ouvriers masculins dans la société industrielle ?

Après la grande espérance portée à un niveau proto-démocratique sur l'État-Nation et la mondialisation, il semble que l'Union Européenne soit devenue l'expression du pouvoir des grandes entreprises. Peut-on encore sauver le projet européen démocratique – étant donné que la faiblesse des identités politiques s'y trouve redoublée ?

La combinaison de la concentration du pouvoir économique dans les mains des entreprises oligopoles, dans de nombreux secteurs clés de l'économie, avec la confusion du pouvoir économique et politique devrait troubler les «véritables» néo-libéraux. Peut-on s'attendre à une alliance dans la lutte pour sauver la démocratie en période d'urgence ? 

Colin Crouch, Le Huffington Post/Festival Mode d'emploi, Novembre 2015

Cet article a également été publié dans Le Huffington Post.


En complément, nous vous signalons :

  • Des comptes rendus des ouvrages de Colin Crouch traduits en français :


L'étrange survie du néolibéralisme (2011, trad. franç. Diaphanes, 2013) : compte rendu de Bruno Jobert dans la Revue Française de Science Politique 2013/3 (Vol.63), compte rendu d'Amandine Crespy dans Gouvernement et action publique 2013/n°1.

Post-démocratie (2004, trad. franç. Diaphanes, 2013) : compte rendu de Mathilde Unger dans la Revue Française de Science Politique 2014/1 (Vol. 64), compte rendu de Serge Latouche dans la Revue du Mauss 2013/n°42, compte rendu de Tatiana Burtin dans Lectures 23/01/2014.

  • Un article en ligne en anglais :


"Putting Neoliberalism in its Place", Political Quarterly, vol.85, n°2, 2014.

 

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