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La croissance sera-t-elle réservée aux métropoles ?

Publié le 30/06/2018
Auteur(s) : Pierre-Philippe Combes
Quatrième conférence du cycle "Vers une autre croissance ?" organisé à l'ENS de Lyon en 2017-18, consacrée à l'analyse économique de la croissance des métropoles. Pourquoi les entreprises et les ménages ont-ils tendance à s'agglomérer sur une petite partie du territoire, dans de grandes métropoles ? Pierre-Philippe Combes nous expose dans cette conférence l'éclairage de l'économie géographique et urbaine : c'est de la comparaison des gains et des coûts de la concentration spatiale que découlent les choix de localisation. Mais cette concentration soulève plusieurs questions : qui profitera de l'extension des grandes villes ? leur croissance pourra-t-elle se diffuser au reste du territoire ?

Pierre-Philippe Combes est directeur de recherche CNRS en sciences économiques au GATE Lyon-Saint-Étienne et professeur associé à Sciences Po Paris où il enseigne l'économie urbaine. Spécialiste en économie géographique et urbaine, il travaille sur les choix de localisation des ménages et des entreprises et la concentration spatiale des activités. Il analyse celle-ci au moyen d'un raisonnement en termes de gains et coûts à l'agglomération.

La conférence de Pierre-Philippe Combes : La croissance sera-t-elle réservée aux métropoles ? Lectures et messages  de l'économie géographique et urbaine

Conférence du cycle "Vers une autre croissance ?" enregistrée le 5 février 2018.


La croissance sera-t-elle réservée aux métropoles ?

Télécharger le diaporama associé à la conférence.

Plan détaillé de l'intervention de Pierre-Philippe Combes

1. La grille de lecture théorique de la concentration spatiale proposée par l'économie géographique et urbaine 

Vidéo : 00:00:00 à 00:45:55

1.1 Les coûts de la concentration spatiale

- Coûts de la concentration : hausse des prix du foncier, coûts de transports, congestion, pollution, criminalité...
- Coûts croissants avec la concentration, de plus en plus avec la taille de la ville.

1.2. Les gains de la concentration spatiale

- Gains de la concentration (Marshall, 1890) : diffusion des connaissances et innovation, rendements croissants, meilleur appariement offre/demande sur le marché du travail.
- Gains croissants avec la concentration, de moins en moins avec la taille de la ville.
- La qualité des transports et la baisse des coûts de mobilité font augmenter la taille des villes et accroissent les disparités régionales.

1.3. Les choix de localisation des entreprises et des ménages : la comparaison des gains et des coûts

- Courbe en cloche des « gains – coûts ».
- Modélisation de la demande de travail des entreprises : salaire net du coût de la vie qu'une ville peut offrir pour accueillir une population de taille donnée.
- Modélisation du choix de localisation des ménages : fonction du salaire net, des aménités urbaines de consommation (offre culturelle, climat, etc.) et des préférences idiosyncratiques (attachement au lieu de naissance par exemple). Plus le salaire net proposé par la ville est élevé, plus les ménages sont attirés par cette ville.

1.4. La taille d'équilibre de la ville

- La taille de la ville s'établit au point d'intersection de la courbe de demande de travail et de la courbe de l'offre de travail (équilibre stable).
- Cette taille d'équilibre ne correspond pas à la taille optimale de la ville qui maximise les revenus de ses habitants. Les villes sont trop grandes (population très mobile) ou trop petites (population très immobile).
- Résultat : une situation de défaut de coordination ; la nécessité d'une intervention publique pour rapprocher les villes de leur taille optimale.
- Le rôle des aménités : une ville offrant plus d'aménités de consommation (musées, écoles...) est plus grande à l'équilibre avec un salaire net plus faible ; une ville offrant plus d'aménités productives pour les entreprises (aéroport, recherche...) aura une taille plus grande avec un salaire net plus élevé ; les aménités peuvent résulter de la taille de la ville elle-même (causalité circulaire).

2. L'ampleur des gains à la concentration spatiale en France

Vidéo : 00:45:56 à 01:12:13

2.1. Mesure des gains à la concentration spatiale

- Disparités salariales importantes, persistantes dans le temps, corrélées à la taille de la zone d'emploi.
- Salaires horaires et productivité des entreprises corrélés positivement à la densité de l'emploi, donc à la taille des villes.
- Mesure de l'élasticité des salaires par rapport à la densité : quand on accroît la taille de la ville de 1%, les salaires nominaux moyens s'élèvent de 0,02 à 0,06% ; quand on double la densité, ils s'élèvent de 1,4 à 4,2%. Exemple de la Chine.

2.2. Les gains de valeur ajoutée associés à la hausse de la densité urbaine : le cas du Grand Paris Express

- Hypothèses : + 500 000 nouveaux emplois créés avec le Grand Paris Express ; élasticité des salaires de 0,02.
- Gains en salaire et en productivité pour la population vivant à Paris et pour les nouveaux arrivants.
- Gain total de 3 milliards de valeur ajoutée par an pour un coût prévu de 39 milliards (amortis entre 4 et 13 ans).
- Mais qui paie le coût, qui encaisse les gains de valeur ajoutée ?

2.3. Les limites de ces mesures

Dans quelle mesure un accroissement de la densité entraîne une hausse de productivité ?

- La relation entre densité et salaires est une corrélation et non un lien de causalité.
- Problème des variables manquantes qui influencent les salaires : le niveau de qualification (plus élevé dans les grandes villes) ; les secteurs d'activité où sont employés les salariés.
- Problème de la causalité inverse : la hausse de la densité est le résultat des salaires plus élevés proposés dans les villes (donc la concentration ne va pas faire augmenter les salaires...).
- Après corrections, quand on contrôle le niveau d'éducation et la causalité inverse, l'élasticité des salaires est de 0,02, ce qui donne un gain de 3 milliards pour le Grand Paris.
Donc les précautions statistiques sont importantes !

3. L'ampleur des coûts à la concentration spatiale et la diffusion des impacts

Vidéo : 01:12:14 à 01:38:30

3.1. Mesure des coûts à la concentration spatiale

- Le marché foncier en France : prix croissants avec la taille de la population des villes, importantes variations intra-ville des prix.
- Mesure de l'élasticité des coûts du logement à la densité : quand on accroît la densité de la ville de 1%, le prix d'un logement type augmente de 0,04% (petites villes) à 0,10% (Paris). Variables contrôlées : différences de qualité des logements et causalité inverse (les prix faibles attirent les populations).
- Résultat : les gains nominaux à la concentration sont plus qu'absorbés par le coût du logement en France. Absence de gain de salaire réel pour les employés. Mais hypothèse que la ville ne s'étale pas spatialement.
- Si on laisse la superficie s'ajuster, on obtient des élasticités de 0,01 (petites villes) à 0,03 (Paris). Résultat : gains monétaires pour les salariés si la ville s'étend et si l'offre de logement s'ajuste à l'arrivée de nouveaux habitants.
- Exemple de Paris : en laissant la capitale s'étaler, la hausse des coûts des logements égalise les gains monétaires.

3.2. Gains ou coûts non monétaires et répartition des gains

- Prise en compte des aménités et du bien-être de la population : accès aux biens culturels plus importante, mais climat dégradé.
- Problème de la répartition des gains : absence de gain pour les non propriétaires (gain annulé par le surcoût du logement), double gain pour les propriétaires (gain en salaire et en prix du foncier).
- Enjeux, notamment pour le Grand Paris : la politique du logement ; la régulation foncière.

3.3. Diffusion spatiale des impacts

Dans quelle mesure les gains de croissance d'une ville se diffusent dans d'autres villes de taille plus petite ?

- Impact du Grand Paris Express à Paris
- Impact du Grand Paris Express en Province : gains liés à la baisse du prix du foncier pour les non propriétaires ; effet positif sur les salaires grâce au recul du chômage.
- Effets redistributifs du Grand Paris Express : dépendent de la mobilité de la population et de l'élasticité du marché du logement à Paris.
- Effets redistributifs propriétaires/non propriétaires : gains pour les propriétaires à Paris, gains pour les locataires en Province.
- Effets redistributifs qualifiés/non qualifiés : croissance urbaine biaisée vers la haute technologie et les plus qualifiés. Relocalisation des non qualifiés en Province, ce qui freine les gains (hausse des salaires et baisse des loyers) pour les villes de plus petite taille. Etudes américaines montrant cependant que les non qualifiés ne sont pas évincés des grandes villes mais changent de secteurs.
- Politiques d'accompagnement nécessaires : éducation, formation…

Conclusion

La discussion doit porter non pas sur les effets du Grand Paris Express mais sur la redistribution des gains. C'est un projet financé par de l'argent public. Les entreprises, les propriétaires, les plus qualifiés seront-ils les seuls à en profiter ? Les pouvoirs publics ont des outils à disposition pour une meilleure redistribution des gains (politique du logement, impôt sur le revenu, TVA, etc.).

Pour aller plus loin

Benjamin Vignolles, "Petite introduction à l'économie urbaine", Regards croisés sur l'économie, 2011/1 (n° 9), p.159-161.

Pascal Le Merrer, "Les métropoles : quel impact sur les territoires ?", Idées économiques et sociales, 2016/2 (n°184), p.35-42. Conférence des Journées de l'économie (octobre 2015) associée à cet article (avec Olivier Bouba-Olga, Éric Charmes, Pascal Oger, etc.).

Les métropoles, locomotives de l'innovation ? Conférence des Journées de l'économie, 15 novembre 2013. Avec Laurent Davezies, Pierre Veltz, Gérard Collomb, etc.

Pierre-Henri Derycke, Regards sur l'économie urbaine 40 ans de recherches francophones (1965-2007), Revue d'Économie Régionale & Urbaine, 2009/2 (avril), p.239-266.

Articles de recherche et rapports en français de Pierre-Philippe Combes

Pierre-Philippe Combes, Laurent Gobillon, Miren Lafourcade, "Gains de productivité statique et d'apprentissage induits par les phénomènes d'agglomération au sein du Grand Paris", CEPREMAP, Document de travail n°1602, février 2016.

Pierre-Philippe Combes, Gilles Duranton, Laurent Gobillon, "Salaires et salariés en Ile de France", Revue Économique, 2015/2 (vol. 66), p.317–350.

Pierre-Philippe Combes, Miren Lafourcade, "Revue de la littérature économique quantifiant les effets d'agglomération sur la productivité et l'emploi", Rapport pour la Société du Grand Paris, 31 janvier 2012.

Pierre-Philippe Combes, Gilles Duranton, Laurent Gobillon, "Le rôle des marchés locaux du travail dans la concentration spatiale des activités économiques", Revue de l'OFCE, 2008/1 (n°104), p.141-178 (2008).

Publications en anglais

Pierre-Philippe Combes, Thierry Mayer, Jacques-François Thisse, Economic Geography : The integration of Regions and Nations, Princeton University Press, 2008.

Pierre-Philippe Combes, Gilles Duranton, Laurent Gobillon, Sébastien Roux, "Estimating agglomeration effects with history, geology, and worker fixed-effects", in E. L. Glaeser (ed.), Agglomeration Economics, Chicago University Press, 2010, p.15-65.

Pierre-Philippe Combes, Sylvie Démurger, Shi Li, "Migration externalities in China", European Economic Review, vol.76, mai 2015, p.152-167.

Pierre-Philippe Combes, Gilles Duranton, Laurent Gobillon, "The costs of agglomeration : House and land prices in French cities", Discussion Paper n°9240, Centre for Economic Policy Research, 2016.


Autres conférences du cycle "Vers une autre croissance" (2017-18) :

Pascal le Merrer, La croissance s'épuise-t-elle ?

Dominique Méda, Vers une société post-croissance