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La vie en réseau: une mise en pratique de la sociologie des dynamiques relationnelles

Publié le 10/06/2013
Dans ce dossier, après une présentation de la perspective analytique et des sources de l'ouvrage "La vie en réseau. Dynamique des relations sociales", nous vous proposons de visionner la présentation des trois auteurs, la discussion introduite par Bernard Lahire, et enfin l'échange avec le public. Les auteurs ont extrait de l'ouvrage de nombreux cas concrets de réseaux personnels sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour notre enseignement. Ces exemples permettent de visualiser des réseaux de taille et de nature variée ce qui peut aider à comprendre ce qu'est un réseau social. En observant comment ces réseaux se forment et se transforment au fur et à mesure des étapes et des évènements de la vie des personnes, il est donné une image vivante des réseaux, proche de la réalité quotidienne des individus. L'approche de Claire Bidart, Alain Degenne et Michel Grossetti est aussi intéressante pour mettre en relation l'analyse de la socialisation au sein des groupes primaires et secondaires avec celle des réseaux sociaux, ou pour ouvrir l'approche des réseaux sur l'étude des inégalités sociales.

Dans les travaux sociologiques, l'analyse des réseaux sociaux personnels[1] a souvent été sollicitée pour étudier les effets de l'appartenance des individus à des réseaux sur leur capital social, c'est-à-dire les ressources sociales que les individus peuvent mobiliser afin d'acquérir des informations, des positions ou des avantages, notamment en matière de recherche d'emploi. Mais l'intérêt de l'analyse des réseaux sociaux ne se réside pas seulement dans cette dimension utilitaire des réseaux. Les relations interpersonnelles s'inscrivent dans des contextes sociaux et de ce fait s'articulent avec la socialisation et le parcours biographique des personnes. Le réseau d'un individu témoigne des différents univers qu'il a parcourus et dans lesquels il a pu construire des relations ; il permet en même temps à l'individu de circuler dans différents espaces sociaux, plus ou moins diversifiés, et participe donc à la socialisation et à l'identité plurielle de l'individu[2]. En outre, les réseaux relationnels ne sont pas figés, ils sont en perpétuel mouvement, des liens s'affaiblissent ou se perdent, d'autres se créent, se renforcent ou sont réactivés. Cette recomposition des entourages au gré des évènements de la vie, des histoires et des choix personnels, impacte en retour la sociabilité et les trajectoires des individus. Ainsi l'analyse des relations interpersonnelles et de leur dynamique - qu'elles soient vecteurs ou non de ressources sociales -, couplée à la prise en compte des cadres sociaux - les milieux et "cercles" sociaux fréquentés, les normes et modes de socialisation propres à ces contextes -, peut nous éclairer sur la manière dont les individus construisent leur rapport au monde social et s'insèrent dans la société.
Les sociologues Claire Bidart, Alain Degenne, Michel Grossetti s'inscrivent dans cette sociologie des dynamiques relationnelles qui reste encore peu explorée dans les recherches sur les réseaux. Tous trois spécialistes de l'analyse des réseaux sociaux, ils étaient les invités du séminaire Re/Lire les sciences sociales, le lundi 18 mars 2013 à l'ENS de Lyon. Bernard Lahire, professeur de sociologie à l'ENS de Lyon, était le discutant de cette séance animée par Pierre Mercklé, également spécialiste des réseaux[3]. Les trois sociologues ont présenté leur ouvrage La vie en réseau. Dynamique des relations sociales publié en 2011 (PUF, coll. "Le lien social"), fruit d'une recherche empirique sur les logiques de création et d'évolution des réseaux sociaux. Bernard Lahire a interpelé les auteurs sur des questions que d'autres types de travaux sociologiques se posent afin de mieux saisir les spécificités de l'analyse proposée en termes de dynamique relationnelle et de réseaux.
Dans ce dossier, après une présentation de la perspective analytique et des sources de l'étude de Claire Bidart, Alain Degenne, Michel Grossetti, nous vous proposons de visionner la présentation des trois chercheurs, la discussion introduite par Bernard Lahire, et enfin l'échange avec le public. Les auteurs ont extrait de l'ouvrage de nombreux cas concrets de réseaux personnels sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour notre enseignement (voir le diaporama). Ces exemples permettent de visualiser des réseaux de taille et de nature variée (composition, densité, centralité, etc.), ce qui peut aider à comprendre ce qu'est un réseau social. En observant comment ces réseaux se forment et se transforment au fur et à mesure des étapes et des évènements de la vie des personnes, il est donné une image vivante des réseaux, proche de la réalité quotidienne des individus. L'approche de Claire Bidart, Alain Degenne et Michel Grossetti est aussi intéressante pour mettre en relation l'analyse de la socialisation au sein des groupes primaires et secondaires avec celle des réseaux sociaux, ou pour ouvrir l'approche des réseaux sur l'étude des inégalités sociales.
Les ressources publiées dans ce dossier viennent compléter notre précédent dossier sur les réseaux sociaux.

Les trois auteurs de La vie en réseau :
- Claire Bidart est directrice de recherche au CNRS et chercheure au LEST (Laboratoire d'Economie et de Sociologie du Travail) à l'Université d'Aix-Marseille.
- Alain Degenne est Directeur de recherche honoraire au CNRS. Spécialiste de l'analyse longitudinale des données, il a travaillé au LASMAS puis au Centre Maurice Halbwachs.
- Michel Grossetti est Directeur de recherches au CNRS et chercheur au LISST-Cers (Laboratoire Interdisciplinaire, Solidarités, Sociétés, Territoires - Centre d'études des rationalités et des savoirs) de l'Université de Toulouse Le Mirail.
 


Une sociologie des dynamiques relationnelles

«C'est bien en affirmant que les relations naissent dans des contextes et des cercles sociaux, qu'elles s'associent dans des activités et se connectent entre elles dans les réseaux, et en tenant jusqu'au bout la volonté d'articuler les dynamiques relationnelles avec ces différents niveaux, que cette sociologie tient ses promesses.» (La vie en réseau. Dynamique des relations sociales, p.97)

Le point de départ du travail de Claire Bidart, Alain Degenne, Michel Grossetti, et ce qui fait une partie de son originalité relativement aux analyses habituelles des réseaux sociaux, est l'ambition d'étudier les réseaux sociaux sans les isoler des cadres sociaux. L'hypothèse centrale est en effet que les relations sont toujours "encastrées" dans des contextes de socialisation et des collectifs plus ou moins formels, que les auteurs désignent par l'expression "cercles sociaux" empruntée à Simmel, eux-mêmes marqués par des clivages et des hiérarchies sociales. La famille, le lycée, les études, le travail, la pratique d'un sport dans une association, la mise en couple, etc. contribuent à faire naître des relations sociales qui peuvent ensuite d'autonomiser, se désencastrer du contexte initial, et s'insérer dans le réseau. Le réseau d'un individu témoigne donc des différents contextes qu'il a traversés, des différents cercles qu'il fréquente ou a pu fréquenter[4]. Réciproquement, le réseau et l'entourage exercent une influence, à un niveau intermédiaire, sur les parcours et les actions des individus. Ainsi, plutôt que de concevoir la sociologie relationnelle comme une alternative aux paradigmes des structures sociales et des institutions d'un côté, ou de l'action et des interactions individuelles de l'autre, les auteurs voient dans l'analyse réticulaire un niveau intermédiaire d'action et d'interprétation, un niveau où sont connectés les contextes, les relations et les réseaux, qui complète les explications macrosociologiques ou microsociologiques du monde social.
L'originalité de La vie en réseau tient aussi à la lecture fondamentalement dynamique des réseaux sociaux et des relations. Les réseaux se recomposent en permanence au cours de la vie d'une personne : des relations se créent, s'approfondissent, d'autres s'affaiblissent ou disparaissent. Cette dynamique relationnelle peut prendre plusieurs formes : la polyvalence ou la spécialisation des liens (relation emmenée dans d'autres contextes vs recentrée sur un seul contexte) ; la singularisation ou l'encastrement (découplement d'une relation de son contexte vs insertion dans un collectif) ; la connexion ou la dissociation (mise en relation de personnes de son réseau vs séparation des relations). Ces dynamiques relationnelles transforment les réseaux personnels qui changent de taille, de composition (liens faibles/liens forts...), se densifient ou au contraire dissocient davantage les Alter, etc. En connectant ces dynamiques de relations et de réseau aux contextes, aux cercles et aux parcours biographiques des personnes, il est alors possible de saisir l'évolution, au cours du cycle de vie, des façons de tisser des liens et donc de s'insérer dans le monde social. Ainsi, les trois sociologues ont observé qu'en avançant vers la vie adulte, les jeunes vont davantage spécialiser et dissocier leurs relations, tout en les intensifiant.
Ajoutons que ce qui fait la richesse de ce travail est la manière de traiter des relations sociales, dans une approche très concrète, en entrant dans la vie des personnes, en racontant des histoires, pour comprendre au bout du compte comment se tissent les réseaux personnels tout au long du parcours de vie et ce que nous apprennent leurs évolutions. Il s'agit d'une tentative d'interprétation relationnelle du monde social qui donne une véritable "épaisseur" au contenu des relations.
Enfin, cette étude permet de retrouver des questionnements de la sociologie classique en montrant notamment que l'analyse des réseaux est utile pour comprendre la dynamique des inégalités sociales. Si elle confirme les résultats la sociologie traditionnelle des réseaux sur les liens forts et les liens faibles[5], l'articulation de l'analyse des réseaux avec celle des cercles et des contextes enrichit la compréhension «des processus fins par lesquels ces inégalités se manifestent, se renforcent ou parfois se modifient, dans le quotidien des liens ordinaires et des parcours de vie»[6]. En effet, la taille et la composition des réseaux reflètent les différences de position sociale et tendent en retour à accentuer les inégalités sociales en produisant des inégalités de ressources personnelles. Ainsi, très souvent, les ressources personnelles et relationnelles se renforcent mutuellement contribuant à une certaine reproduction sociale. Néanmoins, le travail empirique des trois sociologues met aussi au jour des cas où les relations du réseau peuvent atténuer les inégalités de ressources en favorisant «l'ouverture d'une "fenêtre" qui apporte des ressources nouvelles susceptibles alors de modifier la pente attendue d'un parcours de vie»[7].

Les sources de l'étude

L'étude présentée dans La vie en réseau s'est appuyée principalement sur deux enquêtes inédites sur les réseaux personnels. Une enquête qualitative longitudinale réalisée à Caen a suivi un panel de 87 jeunes pendant une dizaine d'année lors de leurs cheminements vers la vie adulte. Les 287 réseaux tirés des quatre vagues d'enquête (1995, 1998, 2001, 2004) ont permis d'analyser en détail la dynamique des réseaux avec l'avancée en âge des jeunes et les changements dans leur parcours de vie depuis le lycée jusqu'à l'installation dans la vie adulte. Une enquête plus classique a été menée à Toulouse en 2001 auprès d'un échantillon de 399 personnes représentatives de la population, à partir de la méthode des "générateurs de noms". Elle a permis de comparer des réseaux de tous les milieux sociaux et de tous les âges : leurs caractéristiques (taille, composition, structure), les contextes dans lesquels sont nées les relations, l'ancienneté des relations, les relations qui ont disparu, les relations qui ont duré, etc.
Les deux enquêtes ont cherché à mettre en évidence les contextes parcourus (études, travail, couple, famille, loisirs, lieu de résidence, etc.) et les personnes fréquentées dans ces contextes. Les entretiens qualitatifs de l'enquête de Caen ont permis de mieux saisir les processus de socialisation et les parcours de vie des personnes enquêtées (évènements et transitions biographiques, tels que l'installation en couple, l'entrée dans la vie active, le chômage, la mobilité géographique...). Les chercheurs ont pu analyser l'influence des relations sur les trajectoires des individus et la manière dont les réseaux personnels se recomposaient avec les évolutions biographiques, ce qui a permis d'éclairer de manière plus fine les dynamiques relationnelles.
 

Présentation de "La vie en réseau" par Michel Grossetti, Claire Bidart et Alain Degenne

Télécharger : http://ens-real.ens-lsh.fr/SES/vie_en_reseau/video_reseau.xml

 

 

Discussion avec Bernard Lahire

Télécharger : SES/vie_en_reseau/vie-en-reseau_partie2.flv

 

Les six points abordés dans l'intervention de Bernard Lahire :

1) B. Lahire a d'abord souligné la clarté de l'écriture du livre et l'effort constant d'explicitation par les auteurs des concepts et outils mobilisés et des problèmes posés.
2) L'autre point intéressant du livre est selon lui le souci d'articuler l'approche en termes de dynamique relationnelle avec d'autres types d'approches de la réalité sociale (approches en termes de classes sociales, de groupes d'âge, de cercles sociaux, d'institutions...) et de les faire dialoguer.
3) B. Lahire relève une hésitation dans l'ouvrage entre le réseau comme objet d'étude (les réseaux sont décrits, analysés, interprétés) et le réseau comme outil et méthode (le réseau est une clé d'entrée dans les faits sociaux).
4) Il trouve que les auteurs ne vont pas assez loin dans les différenciations en termes de relations interpersonnelles et ne prennent pas assez compte la force de constitution (variable) des relations sur les individus, en négligeant notamment les premiers temps de la socialisation et le poids des relations familiales. Les "acteurs en relation" étudiés sont des adultes, des personnes déjà constituées qui ont une conscience de leurs relations. Par conséquent les relations qui sont constitutives des individus, comme les relations du bébé avec son entourage familial, ne peuvent être saisies dans le cadre de cette étude.
5) Le vocabulaire employé pour rendre compte des relations est pour B. Lahire "un peu trop intentionnel et décisionnel" ("il décide", "il abandonne", "il choisit", "il fait le tri", etc.). S'il est d'accord avec l'idée que les individus ne sont pas passifs dans ces relations, il estime qu'il serait préférable de parler de multi-dépendance ou de choix sous contraintes plutôt que de liberté.
6) Enfin, B. Lahire interroge les auteurs sur la pertinence de l'analyse en termes de dynamiques relationnelles et de réseaux pour étudier certains objets ou aborder certaines questions sociologiques. Il se demande si certaines dimensions de la réalité sociale n'échappent pas à une approche en termes de relations. Cela concerne par exemple certains objets familiers aux sociologues de la création comme la production artistique ou intellectuelle (il n'est pas sûr qu'on parviendrait à comprendre la logique de la création artistique d'un peintre en reconstruisant son réseau personnel ; Kafka était autant en relation avec des morts qu'avec des vivants). Plus généralement, en restant centrée sur "avec qui" on est en relation, on pratique, etc., l'analyse risque d'être appauvrie en laissant de côté les représentations, les croyances, la nature précise des pratiques sociales partagées par les individus en relation, les types d'interaction entre les personnes... B. Lahire craint également qu'en observant le monde social à travers les seules relations on oublie les rapports de domination et il demande s'il est possible d'aborder cette question avec ce point de vue (les personnes peuvent occuper des positions hiérarchiques différentes dans les réseaux ; la relation entre "Ego" et "Alter-amour" est-elle seulement une relation d'amour ?).
Au final, introduire cette dimension relationnelle dans l'analyse sociologique lui paraît intéressant dès lors que l'on recoupe ces éléments avec d'autres étudiés par ailleurs comme par exemple les pratiques ou les goûts culturels.
 

Echange avec le public

Télécharger : SES/vie_en_reseau/vie-en-reseau_partie3.flv

 

Quelques ressources complémentaires

Dossier SES-ENS "Les réseaux sociaux".

Claire Bidart, Alain Degenne, Michel Grossetti, La vie en réseau. Dynamique des relations sociales, Puf, coll. "Le lien social", 2011 : Introduction de l'ouvrage mise à disposition par les auteurs.

Compte rendu de La vie en réseau dans la revue Sociologie, par Alexis Ferrand.

Compte rendu de La vie en réseau dans Lectures, par François Granier.

Claire Bidart, "Réseaux personnels et processus de socialisation", IDEES n°69, sept. 2012.

Claire Bidart, "Dynamiques des réseaux personnels et processus de socialisation: évolutions et influences des entourages lors des transitions vers la vie adulte", Revue française de sociologie n°3, 2008 (Vol. 49).

Claire Bidart, "Étudier les réseaux. Apport et perspectives pour les sciences sociales", Informations sociales n°147, 2008 (numéro spécial "Réseaux sociaux: théories et pratiques").

D'autres articles sont disponibles sur la page personnelle de Claire Bidart au LEST.

 


Notes :

[1] Le réseau personnel d'un individu est l'ensemble des relations qu'il entretient avec d'autres personnes. Il est constitué de l'individu ("Ego"), des personnes qui sont en relation directe avec lui (ses "Alter") et des relations que ces personnes entretiennent les unes avec les autres. Ce sont donc toutes les personnes qu'il fréquente dans des contextes sociaux différents (famille, loisirs, travail, voisinage, etc.).

[2] Sur la pluralité des contextes socialisateurs, voir Bernard Lahire, L'homme pluriel. Les ressorts de l'action, Nathan, 1998.

[3] Ce cycle de conférence-débat, dont l'objectif est de lire et discuter les travaux les plus récents en sciences sociales, en compagnie de leurs auteurs, de chercheurs et de grands témoins, est organisé une fois par mois par le département des sciences sociales de l'ENS de Lyon et le Centre Max Weber, en partenariat avec Liens Socio et Lectures.

[4] «L'individu [...] combine plusieurs répertoires sociaux issus des contextes de socialisation qu'ils a traversés et des groupes divers auxquels il appartient. Les membres de son réseau personnel sont les traces "incarnées" de ces strates et de ces contextes de vie pluriels. [...] De ce point de vue, le réseau d'une personne donne une image de sa socialisation, en articulant les cercles sociaux et leurs enjeux divers, en rappelant les "petits mondes" qu'elle a traversés au cours de sa vie», La vie en réseau. Dynamique des relations sociales, p.75-76.

[5] Les "liens forts" protègent les individus dans les situations difficiles mais contribuent à les "enfermer" dans des milieux homogènes (contacts redondants apportant peu d'informations nouvelles). Les "liens faibles" sont moins durables mais permettent de rompre avec le réseau des proches et de circuler dans un réseau plus vaste offrant davantage d'opportunités (contacts non redondants apportant des informations nouvelles).

[6] ibid., p.308.

[7] ibid., p.309.


Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.