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Le vote FN au village. Trajectoires de ménages populaires du périurbain

Publié le 29/06/2018
Auteur(s) : Vilaine Girard
Anne Châteauneuf-Malclès
Compte rendu de la présentation par Violaine Girard de son ouvrage "Le vote FN au village", qui restitue les résultats de son enquête dans un parc d'activités situé en périphérie d'une grande ville. Il revient sur les transformations qui affectent depuis plusieurs décennies les fractions stables des milieux populaires et offre des clés de compréhension des processus de radicalisation politique observés chez une partie de ces ménages du périurbain.

Violaine Girard, Le vote FN au village. Trajectoires de ménages populaires du périurbain, Editions du Croquant, coll. «Sociopo», 2017, 314 p. ISBN : 978-2-36512-110-1.

Les espaces périurbains accueillent aujourd'hui une part importante des ménages composés d'ouvriers et d'employés. Le mouvement de périurbanisation des classes populaires dans des zones pavillonnaires a suscité de nombreux commentaires médiatiques associant la France périurbaine à la progression du vote pour le Front National, notamment lors des derniers scrutins présidentiels. Dans ces discours, les ménages modestes s'installant en périphérie des grandes villes sont présentés comme des «victimes» de la mondialisation et de la crise économique, contraints de quitter les grands ensembles en proie aux difficultés sociales. Délaissés par les pouvoirs publics, ils se tourneraient majoritairement vers l'extrême droite pour exprimer leur colère [1].

Les recherches de Violaine Girard déconstruisent ces représentations du périurbain comme des espaces de relégation à faible mixité sociale et les grilles de lecture exclusivement spatiales du vote FN. Suivant une démarche classique en sociologie politique, la sociologue a cherché à saisir les processus de formation des attitudes politiques en les inscrivant dans des trajectoires résidentielles, mais aussi professionnelles et familiales, et dans un contexte territorial. Pour étudier les dynamiques sociales et électorales de ces espaces périurbains, elle s'est appuyée sur une enquête de terrain de longue durée (entre 2003 et 2008, puis en 2012) menée en périphérie de l'agglomération lyonnaise, dans une zone rurale où s'est implanté un parc industriel au début des années 1980. Ce territoire est socialement mixte, mais les ouvriers, majoritairement qualifiés, et les professions intermédiaires de l'industrie (techniciens, contremaîtres) y sont surreprésentés [2]. Par ailleurs, le FN y obtient des scores relativement élevés, ce qui a amené Violaine Girard à s'intéresser au cours de ses recherches à la question du vote [3].

Le parc industriel de la «vallée de la Riboire» - © Violaine Girard

Dans un premier temps, Violaine Girard a cherché à saisir finement le profil sociologique des ménages populaires qui s'installent dans le périurbain et leurs trajectoires de mobilité. Cette analyse, dans le prolongement de travaux sur les transformations des classes populaires (Olivier Schwartz, Gérard Mauger...) [4], constitue le cœur de son ouvrage. Il ressort de l'enquête que ces ménages sont loin d'être les plus démunis et caractérisés par des trajectoires de déclassement. Ils appartiennent au contraire aux fractions stables ou en ascension des catégories populaires. En quête de «respectabilité sociale», ces fractions «établies» aspirent à la stabilité professionnelle, résidentielle et conjugale.

Aux yeux de ces familles modestes, l'installation en zone pavillonnaire représente bien une promotion sociale. L'accès au statut de propriétaire et la résidence en maison individuelle, encouragés par les élus locaux et les aides publiques à l'accession, sont une source à la fois de sécurité économique, d'estime sociale et de distinction vis-à-vis des résidents de l'habitat social. Cette promotion résidentielle s'accompagne du maintien de dispositions populaires – entretenues par la sociabilité locale –, comme le goût pour le travail manuel qui s'exprime notamment dans les travaux d'aménagement de la maison et les activités associatives dans le village.

Sur le plan professionnel, ces salarié-e-s ouvriers, ouvrières et employé-e-s sont dotés de ressources (qualifications, expérience) leur permettant de se positionner au-dessus des fractions précarisées des classes populaires. Ils peuvent prétendre à des emplois stables et pour certains à une progression de carrière. Celle-ci passe le plus souvent par l'accès à la maîtrise ou à l'indépendance, grâce à la valorisation de compétences techniques, plutôt que par l'acquisition de diplômes ou l'entrée dans la fonction publique. Malgré des périodes d'incertitude professionnelle, liées notamment aux restructurations industrielles, et leur faible niveau de diplôme, ils sont donc restés pour la plupart à l'abri du déclassement.

Au vu de leurs conditions d'existence relativement stables et des voies de promotion résidentielle et professionnelle qui s'offrent à elles, comment expliquer les attitudes politiques de ces fractions populaires, marquées par la défiance envers les responsables politiques, la progression de l'abstention, mais aussi un intérêt porté au FN ?

Selon Violaine Girard, le rapport au politique des ménages modestes du périurbain est d'abord façonné par leurs aspirations à sortir de la condition ouvrière et le souci de se démarquer des plus défavorisés (les moins qualifiés, les chômeurs, les habitants des HLM, les bénéficiaires des aides sociales). Ces ménages ont le sentiment que leurs parcours de promotion ne doivent qu'à leurs efforts, ce qui alimente une distance vis-à-vis du monde politique dont ils n'espèrent rien ou dont ils ont l'impression de subir les décisions. En outre, les transformations du monde du travail et des socialisations professionnelles ont contribué à les éloigner de l'identité ouvrière traditionnelle et des partis de la gauche classique. Les collectifs de travail tendent en effet à se dissoudre avec l'affaiblissement syndical, le développement de la sous-traitance et de la précarité de l'emploi, l'individualisation des relations de travail. D'un autre côté, la faible dotation en capitaux scolaires et culturels de ces fractions populaires et leurs styles de vie les tiennent aussi à distance des classes moyennes diplômées davantage politisées à gauche.

On voit ainsi se dessiner chez ces ménages une conscience sociale «triangulaire» (Olivier Schwartz), avec un souhait de se démarquer à la fois du bas de la hiérarchie sociale (les fractions précarisées des classes populaires) et d'une partie du haut (les fractions diplômées des classes moyennes). Ces aspirations, expériences et positionnements expliquent leur plus grande sensibilité à des valeurs ancrées à droite : l'engagement dans le travail, le mérite individuel, l'entreprenariat, la culture matérielle, la défense des métiers manuels, la stabilité conjugale (condition de la promotion résidentielle), etc. Il en résulte un rapprochement des ménages établis avec les classes moyennes indépendantes (petits patrons et artisans) qui font figure de groupe de référence pour nombre d'entre eux.

Par ailleurs, la prise en compte du contexte local permet de mieux comprendre les trajectoires électorales des classes populaires dans ce territoire périurbain. Violaine Girard rappelle que le territoire dans lequel elle a enquêté est enraciné à droite de longue date et que les familles des ouvriers ruraux étaient souvent politisées à droite. Si les pratiques électorales y restent diversifiées, le passage au vote FN est généralement propre à des électeurs qui s'abstenaient ou votaient pour la droite traditionnelle.

La sociologue met également en évidence le rôle joué par les milieux patronaux et les responsables politiques dans les parcours résidentiels et professionnels des classes populaires et dans l'orientation de leurs préférences politiques. À travers l'histoire du territoire local, elle montre comment les politiques d'aménagement ont participé au déclin des structures collectives et de la conflictualité. La création de parcs industriels en périphérie des villes, dans des zones rurales, et la promotion de la propriété individuelle dans ces bassins d'emploi, permettaient de garantir un «excellent climat social» aux entreprises venues s'y installer. Celles-ci y trouvaient une main d'œuvre peu mobilisée et peu revendicative. La proximité ressentie par les ouvriers à l'égard des chefs d'équipe et des dirigeants de PME a ainsi favorisé l'adhésion des ménages établis aux valeurs de l'entreprise.

Au niveau de la commune, l'action municipale et l'attitude des élus a aussi eu un effet sur la politisation des classes populaires. Les élus ont cherché très tôt à contrôler le peuplement de leur territoire. Ils ont fermé l'espace résidentiel aux ménages précaires et aux minorités racisées par des pratiques discriminatoires et un refus du logement social, dans l'intention de préserver l'entre soi des familles populaires «respectables» et la réputation de la commune. La mise à distance de certaines catégories, ici autour d'enjeux matériels tels que l'accès au foncier, ne s'exprime donc pas forcément par le vote FN ; elle peut néanmoins à terme entraîner un rapprochement avec cette préférence politique.

En outre, les élus municipaux ont contribué à banaliser la parole raciste et à donner une certaine légitimation au vote FN, tout en continuant à s'afficher sans étiquette et à apporter leur soutien localement à des élus de la droite classique. Le parcours de deux figures locales retracé dans le livre, un maire et son premier adjoint devenus électeurs du FN aux présidentielles de 2012, montre que leurs comportements électoraux ont initialement été motivés par une déception à l'égard des partis politiques classiques puis le rejet des élites politiques, ce qui a pu conforter un certain scepticisme à l'égard de l'action politique présent chez les ouvriers. Les trajectoires sociales de ces élus, proches de celles des ménages populaires installés dans la commune, leurs stratégies et leurs interventions sur la scène politique locale ont été déterminantes dans la diffusion de formes de radicalisation politique dans ce territoire.

Au final, l'enquête de Violaine Girard brise de nombreuses idées reçues sur les rapports au politique des classes populaires, affirmant que l'installation dans le périurbain serait motivée par un sentiment de déclassement et une humeur sécuritaire ou que l'électorat du FN serait composé majoritairement d'ouvriers déçus par la gauche et passés d'un «extrême» à l'autre. Les fractions populaires sont en réalité loin d'être converties en masse au vote FN et se caractérisent surtout par des rapports distanciés au politique. Et si la radicalisation vers l'extrême droite est aujourd'hui répandue dans le périurbain, elle renvoie à des évolutions sociales complexes, que l'on ne peut saisir sans prendre en considération les trajectoires professionnelles des fractions populaires établies et les dynamiques politiques locales.


Pour aller plus loin

Conférence du séminaire re/lire les sciences sociales : Les classes populaires périurbaines et le vote FN.

Compte rendu dans Lectures : Alexandre Chevalier, «Violaine Girard, Le vote FN au village. Trajectoires de ménages populaires du périurbain», novembre 2017. 

Notes

[1] La vision des espaces périurbains comme des zones de relégation et les principaux viviers de la montée du Front national a pris appui sur des sondages de l'Ifop et les thèses de certains experts, en particulier celle du géographe et consultant Christophe Guilluy, auteur de Fractures françaises (2010) et de La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires (2014). Le chercheur Jacques Lévy établit quant à lui une corrélation entre distance à la ville et probabilité de voter aux extrêmes, en s'appuyant sur le concept de gradient d'urbanité. Pour plus de précisions sur les réactions et débats qu'ont suscités ces analyses, on pourra consulter les synthèses proposées par le site Géoconfluences autour des ouvrages de Guilluy ici et , ainsi que les discussions entre Eric Charmes et Jacques Lévy autour du péri-urbain sur le site La Vie des idées et à l'occasion d'une séance du séminaire re/lire les sciences sociales (ENS de Lyon, janvier 2015).

Voir aussi la critique des géographes Cécile Gintrac et Sarah Mekdjian : "Le peuple et la «France périphérique» : la géographie au service d'une version culturaliste et essentialisée des classes populaires"Espaces et sociétés, 2014/1 (n°156-157) et le travail de la sociologue Anne Lambert : «Tous propriétaires !» L’envers du décor pavillonnaire, Seuil/Liber, 2015 (compte rendu dans Lectures).

[2] Dans le «canton de Varieu» dans lequel Violaine Girard a enquêté, 32% des actifs occupés et 44% des hommes en emploi étaient ouvriers en 2008. Il s'agit de la PCS la plus représentée.

[3] L'analyse des rapports au politique est l'objet des trois derniers chapitres de l'ouvrage Le vote FN au village.

[4] Olivier Schwartz, Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, PUF, 1990 ; "La notion de classe populaire" (mémoire HDR, 1998) en partie repris dans l'article "Peut-on parler des classes populaires ?", La Vie des idées, 13/09/2011 ; "Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine", La Vie des idées, 22/09/2009. Gérard Mauger, "Les transformations des classes populaires en France depuis trente ans", in Lojkine J., Cours-Salies P., Vakaloulis M. (dir.), Nouvelles luttes de classes, PUF, 2006. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête sur les usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, 1999.