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Les chevaliers Jedi de la sociologie

Publié le 30/11/2015
Auteur(s) : Philippe Corcuff
Ce texte du sociologue Philippe Corcuff (IEP Lyon, CERLIS) est une réflexion sur l'utilité sociale de la sociologie et des sciences sociales en général. Il a été écrit par le pour la rencontre "Voir et savoir. Saison 3 : la sociologie", lors de la quatrième édition de "Mode d'emploi : un festival des idées", organisé par la Villa Gillet à Lyon et dans la région Rhône-Alpes du 16 au 29 novembre 2015.

Texte écrit par Philippe Corcuff pour la rencontre "Voir et savoir. Saison 3 : la sociologie" du 28 novembre 2015.
Dans le cadre de la quatrième édition de Mode d'emploi : un festival des idées (16-29 novembre 2015), organisé par la Villa Gillet en coréalisation avec Les Subsistances, avec le soutien du Centre national du livre, de la Région Rhône-Alpes et de la Métropole de Lyon.

Philippe Corcuff est Maître de conférences de science politique à l'IEP de Lyon et chercheur au laboratoire de sociologie Centre de recherche sur les liens sociaux (CERLIS, Université Paris Descartes/CNRS). Il est l'auteur notamment de : Les nouvelles sociologies. Entre le collectif et l'individuel (Armand Colin, coll. 128, 3e édition en 2011), Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs (La Découverte, coll. "Bibliothèque du MAUSS", 2012) et Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte (Editions du Monde libertaire, octobre 2015).


On interroge souvent la sociologie en particulier et les sciences sociales en général sur leur utilité sociale, avec quelques doutes nichés dans le ton de la voix. Est-ce bien légitime ?

La sociologie, ça n'a pas l'air de servir à grand-chose ?

Parce qu'elles sont moins bien et plus récemment inscrites dans le paysage scientifique que les sciences dites «dures». Parce que leurs vues souvent critiques sur les différents ordres sociaux et politiques irritent les gouvernants et plus largement les élites. Parce qu'elles ont des fragilités particulières dans la connaissance du réel, comme l'a montré un des grandes figures encore vivantes de l'épistémologie de la sociologie, Jean-Claude Passeron : elles n'ont pas de laboratoire, à la différence des biologistes, et elles sont alors amenées à comparer des situations sociales et historiques disparates grâce à des concepts se contentant de les apparenter (classe sociale, individu, individualisme, État, domination, inégalité, discrimination, pouvoir, capitalisme, identité, reconnaissance, etc.). Et à la différence de l'économie ou de la psychologie, elles ne prétendent pas, en général, apporter directement des solutions aux problèmes.

Cependant, douter ainsi de l'utilité sociale de la sociologie, c'est oublier que la connaissance empirique de la réalité socio-historique au moyen d'enquêtes, les affinements conceptuels et méthodologiques pour l'éclairer, l'éclaircissement des conditions épistémologiques de ce type de savoir sont déjà, en eux-mêmes et principalement, d'utilité publique, en augmentant le stock de connaissances de la société sur elle-même. La sociologie contribue à la réflexivité des sociétés modernes, c'est-à-dire à une autoconnaissance participant de l'horizon démocratique. Cette autoconnaissance peut se révéler critique, quand elle pointe des écarts en les idéaux et le réel observable. Là où l'on parle de «démocraties», elle peut décrire des régimes représentatifs professionnalisés, donc à tendances oligarchiques, là où l'on parle d' «égalité», elle peut repérer des inégalités et des discriminations, là où l'on parle de «liberté», elle peut décrypter des rapports de domination (de classe, de genre, racistes, hétérosexistes, etc.), là où l'on parle de «marché libre», elle peut voir surtout le renard libre dans le poulailler libre…

Dans un second temps, la sociologie pourrait d'ailleurs trouver une autre utilité que le seul développement des connaissances disponibles de la société sur elle-même : offrir des ressources pour réformer, voire révolutionner, les logiques sociales à partir de ses constats. Mais cela dépend si des secteurs de la société s'en saisissent ou pas…

Face au «côté obscur de la force», l'apport méthodologique de la sociologie au débat public

Si les médias ne favorisaient pas ceux que Pierre Bourdieu appelaient les fast thinkers, c'est-à-dire ceux qui pensent plus vite que leur ombre, à coup de banalités enrobées de suffisance intellectuelle et de préjugés gluants, et si les sociologues sortaient davantage de la tour d'ivoire universitaire, une troisième utilité sociale de la sociologie pourrait se déployer dans le rapport au débat public. Leur apport serait dans ce cas méthodologique, car concernant la formulation des problèmes et des questions.

«L'islam», «l'Europe», «l'Allemagne», «la mondialisation», «l'immigration», «le multiculturalisme», «le communautarisme», «la nation», «la France», «le peuple», «la République», «la laïcité», etc. : voilà des notions qui sont souvent maniées comme des entités homogènes et durables dans les débats publics aujourd'hui, comme des «essences» ou des «substances», sans guère d'histoire, de contradictions ou de diversité des usages. Il y a des essentialisations négatives et des essentialisations positives. Dans les discours néoconservateurs montants, à l'extrême droite, à droite et même à gauche, «l'islam», «l'Europe», «l'Allemagne», «la mondialisation», «l'immigration», «le multiculturalisme» ou «le communautarisme» sont plutôt des essences négatives ; «la nation», «la France», «le peuple», «la République» ou «la laïcité» sont plutôt des essences positives. Nombre de sociologues pointeront dans ces cas la mécanique déformante de l'essentialisme.

Le philosophe Ludwig Wittgenstein (1889-1951) a associé cette erreur de raisonnement à un écueil langagier, en parlant de la «recherche d'une substance qui réponde à un substantif». Un substantif, c'est un nom comme «le peuple» ou «l'islam». Or, de manière courante, on a tendance automatiquement à chercher derrière chaque substantif une substance ou une essence, c'est-à-dire une entité homogène et durable, voire intemporelle dans une logique d'inspiration platonicienne, avant même d'avoir mené une investigation philosophique ou sociologique. Wittgenstein parle aussi significativement de «constant désir de généralisation» ou encore de «mépris pour les cas particuliers». Avec l'essentialisme en tant qu'automatisme langagier paraissant évident s'exprime une forme de généralisation hâtive et abusive. Le débat public est de plus en plus saturé de figures essentialistes nourrissant des manichéismes concurrents.

Or les «nouvelles sociologies» contemporaines sont largement anti-essentialistes. Elles mettent en évidence les processus de construction socio-historique de «l'islam», de «la France» ou de «l'Allemagne», la diversité des usages dont ces entités sont le support, les contradictions qui les travaillent. Les sociologues pourraient alimenter les espaces publics de ce savoir-faire. Déjà, un des fondateurs de la sociologie allemande et internationale, Max Weber (1864-1920), bien que libéral politiquement modéré, recommandait le recrutement d'un anarchiste comme professeur de droit, car il aurait été susceptible de «découvrir dans les intuitions fondamentales de la théorie courante du droit une problématique qui échappe à tous ceux pour lesquels elles sont par trop évidentes». Saine manière de s'efforcer de penser contre soi-même !

Face à la part prise par «le côté obscur de la force» essentialiste dans les débats publics engageant l'avenir de nos sociétés, il est plus que temps que les chevaliers Jedi de la sociologie réinvestissent l'agora !

Philippe Corcuff, Le Huffington Post/Festival Mode d'emploi, Novembre 2015.

Cet article a également été publié dans Le Huffington Post.

 

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