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Les transformations du capitalisme japonais

Publié le 25/09/2012
Auteur(s) : Anne Châteauneuf-Malclès
Dans son livre "La grande transformation du capitalisme japonais (1980-2010)", Sébastien Lechevalier - (EHESS) à l'ENS de Lyon - analyse la trajectoire du capitalisme japonais depuis 30 ans dans une démarche d'économie politique et met au jour les mutations profondes que celui-ci a connues durant cette période, sans toutefois converger vers les formes anglo-saxonnes ou européennes du capitalisme. Nous publions dans ce dossier les ressources du séminaire de l'IAO : la vidéo de la conférence de Sébastien Lechevalier sur "La grande transformation du capitalisme japonais (1980-2010)", celle de la discussion avec le public qui a suivi, et le diaporama de présentation de Sébastien Lechevalier. Des références utiles et des liens vers d'autres ressources sur ce sujet viennent compléter la présentation de l'économiste.

Sébastien Lechevalier, spécialiste de l'économie japonaise, a publié en décembre 2011, aux Presses de Science Po, La grande transformation du capitalisme japonais (1980-2010). Ce livre analyse la trajectoire du capitalisme japonais depuis 30 ans dans une démarche d'économie politique et met au jour les mutations profondes que celui-ci a connues durant cette période, sans toutefois converger vers les formes anglo-saxonnes ou européennes du capitalisme. L'économiste est venu présenter les grandes lignes de cet ouvrage à l'ENS de Lyon lors d'une conférence-débat organisée par l'Institut d'Asie Orientale et le GATE (Groupe d'Analyse et de Théorie Economique) en mars 2012 et intitulée "Le capitalisme japonais est-il mort ?". Maître de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et chercheur au Centre de recherches sur le Japon, Sébastien Lechevalier a fondé la Fondation France-Japon au sein de l'EHESS. Ce think-tank universitaire franco-japonais, qui regroupe des chercheurs spécialistes du Japon, vise à promouvoir les échanges intellectuels entre le Japon et la France et les recherches en sciences sociales sur le Japon dans une perspective comparative.

Nous publions dans ce dossier les ressources du séminaire de l'IAO : la vidéo de la conférence de Sébastien Lechevalier sur "La grande transformation du capitalisme japonais (1980-2010)", celle de la discussion avec le public qui a suivi, et le diaporama de présentation de Sébastien Lechevalier. Des références utiles et des liens vers d'autres ressources sur ce sujet viennent compléter la présentation de l'économiste.

La conférence-débat de Sébastien Lechevalier

Partie 1 : La présentation de Sébastien Lechevalier

Télécharger : http://ens-real.ens-lsh.fr/SES/Lechevalier/video_Lechevalier.xml

Partie 2 : La discussion avec le public

Télécharger : SES/Lechevalier/video_lechevalier_partie2.flv

Le contenu des questions et des interventions du public :

 

1. Les causes de la montée des inégalités au Japon (S. Lechevalier insiste sur le rôle des mécanismes sur le marché du travail dans la montée de ces inégalités et mentionne aussi le lien avec la dispersion croissante de la productivité dans les entreprises).

2. Pourquoi les femmes ne sont-elles pas les principales victimes de la montée des inégalités ? Est-ce lié à leur taux de participation (plus faible) au marché du travail ?

3. Les travaux antérieurs sur la croissance japonaise avaient montré que les entreprises japonaises étaient très fortes sur les innovations incrémentales, mais moins performantes sur les innovations radicales, en raison notamment de faiblesses en termes d'activité scientifique et du manque d'interactions entre industrie et université. Ce qui explique que le Japon ait par exemple raté le virage des biotechnologies ou des nanotechnologies. Est-ce toujours vrai, est-ce que les entreprises japonaises tissent des liens avec les universités leur permettant d'exploiter ces innovations radicales ? Le moteur du progrès technique ayant changé, est-ce que les difficultés du Japon (la "décennie perdue") peuvent trouver leur origine dans cette faiblesse structurelle du Japon du côté des innovations radicales ?

4. Question sur le titre de la conférence "Le capitalisme japonais est-il mort ?". La conférence insiste sur l'affaiblissement sur certaines formes institutionnelles, mais est-ce que le rôle joué par la banque centrale au Japon peut-être considéré comme une forme de résistance à ce capitalisme néolibéral ?

5. Comment a évolué le mode d'organisation des entreprises au Japon ? Quelle diversité des formes de gouvernement d'entreprise aujourd'hui ?

6. Question sur l'origine de la libéralisation et l'autonomie du politique : quel rôle des groupes de pression dans la fixation de certaines limites à cette libéralisation (notamment sur les flux d'IDE et les flux migratoires) pour que leurs rentes, foncières ou autres, ne soient pas affectées.

7. Pourquoi faire la distinction entre pragmatisme et idéologie dans l'analyse des réformes libérales ? Les réformes ont-elles été mises en œuvre pour des raisons idéologiques comme l'affirme S. Lechevalier, ou bien pour des raisons pragmatiques, soit pour répondre aux transformations de l'environnement international (développement des délocalisations d'entreprises par exemple) et aux pressions extérieures et intérieures, soit pour favoriser la création de PME du fait de la baisse du nombre d'entreprises au Japon (référence au modèle de la Silicon Valley) ?

8. Impact du double choc historique sur le Japon : crise de 2008 et tsunami.

Quelques réflexions autour de l'ouvrage "La grande transformation du capitalisme japonais (1980-2010)"

Sébastien Lechevalier, La grande transformation du capitalisme japonais (1980-2010), avec les contributions d'Arnaud Nanta et Yves Tiberghien, Préface de Robert Boyer, Postface de Ronald Dore, Presses de Sciences Po, 2011.

Erigé en modèle en raison de ses remarquables performances économiques dans les années 1970-80, le capitalisme japonais a suscité l'intérêt de nombreux économistes dans les années 1980. Leurs travaux ont alors cherché à mettre en évidence les caractéristiques de ce "modèle japonais". Au-delà des facteurs culturels, ces travaux ont souligné la spécificité du mode d'organisation des firmes japonaises (souvent identifié au "toyotisme")[1] associé à un système de relations salariales reposant sur des syndicats d'entreprise et une stabilité de l'emploi et mettant l'accent sur les compétences et la flexibilité interne. L'importance de la coordination hors marché est apparue comme un autre trait caractéristique du modèle japonais "classique" : les relations durables entre les grandes entreprises et la sous-traitance, le système de la banque principale, le mécanisme de partage des fruits de la croissance et de formation des salaires (shuntô), le rôle du MITI dans l'innovation, etc. La complémentarité de ces différents facteurs organisationnels et institutionnels a permis de concilier compétitivité et équité. Au milieu des années 1980, le Japon connaît à la fois une croissance vigoureuse, reposant sur une diffusion de l'innovation et des gains de productivité élevés, une inflation basse, une balance commerciale très excédentaire, des taux d'épargne élevés et un niveau faible d'inégalités. Il est en passe, pour un certain nombre de commentateurs à cette époque, de devenir la première économie mondiale.

Mais, après les succès des années 1980, s'ouvre une longue période de stagnation économique et de difficultés financières pour le Japon : c'est "la décennie perdue" (1992-2004) qui fait suite à l'éclatement de la bulle spéculative sur les marchés boursiers, immobiliers et de crédit. Le Japon connaît alors la montée du chômage, de la précarité, de la pauvreté et des inégalités. L'échec des politiques monétaires et budgétaires contra-cycliques mises en œuvre pour sortir le Japon du marasme économique révèle l'insuffisance des remèdes classiques face à la menace de spirale déflationniste, en particulier les limites de l'application d'une politique monétaire trop prudente et peu innovante. Il montre aussi que les difficultés sont davantage d'ordre structurel que conjoncturel : faiblesses du système bancaire et financier japonais, affaiblissement du système d'innovation et erreurs de choix de politique industrielle, manque de cohérence des réformes, etc. Cependant, après la "japonophilie", les chercheurs se désintéressent du Japon et explorent d'autres "modèles" : Chine, Inde, Silicon Valley... Le Japon disparaît des débats. Les analyses économiques dominantes de la trajectoire japonaise se focalisent sur la crise sans fin du Japon et voient dans celle-ci un signe du déclin - économique, technologique, démographique - de celui-ci, un déclin qui s'expliquerait par l'inertie du Japon et ses difficultés à s'adapter au nouvel environnement international et technologique. Mais la nature des transformations que connaît le capitalisme japonais durant cette période reste dans l'ombre...

C'est à ces mutations profondes du capitalisme japonais depuis 30 ans que s'est intéressé Sébastien Lechevalier dans l'ouvrage qu'il a publié aux Presses de Science Po, La grande transformation du capitalisme japonais (1980-2010)[2]. Dans cette étude, Sébastien Lechevalier adopte une perspective d'économie politique : il cherche à comprendre la trajectoire japonaise depuis 30 ans à travers une analyse des changements institutionnels graduels du capitalisme japonais. Cette perspective théorique s'oppose à la vision dominante d'un déclin du Japon, ainsi qu'aux approches "fonctionnalistes" du changement institutionnel. Elle ne considère pas le changement institutionnel comme une réponse à la crise, mais comme un processus antérieur à la crise, dominé par une logique politique et historique[3]. De plus, l'approche institutionnelle de S. Lechevalier combine une analyse au niveau microéconomique (changements organisationnels, notamment dans les firmes) et une analyse aux niveaux méso et macroéconomiques (changements institutionnels dans les formes de coordination et le compromis social). L'ouvrage montre que le capitalisme "coordonné" japonais a connu des changements profonds et irréversibles, tout en gardant sa spécificité, puisqu'il n'a convergé ni vers le capitalisme de marché anglo-saxon, ni vers les capitalismes européens. S. Lechevalier résume ainsi ses principales transformations : «hétérogénéité croissante des entreprises en termes de performances et de mode d'organisation, au point qu'il n'est plus possible de parler d'un modèle J de la firme ; déclin des formes antérieures de coordination (sous-traitance, keiretsu, shuntô, "bureaupluralisme", politique industrielle conduite par le MITI) ; montée des inégalités, qui traduisent une remise en cause du compromis social d'après-guerre»[4].

L'autre thèse développée dans La grande transformation du capitalisme japonais est que le moteur profond de ces changements se situe dans les politiques d'inspiration néolibérale mises en œuvre au Japon dès le début des années 1980 : libéralisation financière à partir de 1982, privatisations, dérégulation (tardive) du marché du travail, désengagement de l'Etat dans les services publics, réforme fiscale, ouverture internationale... Ces politiques redonnant une place centrale au marché ont été justifiées d'abord par la mondialisation et les évolutions technologiques, puis par la crise des années 1990. Mais, pour Sébastien Lechevalier, la déréglementation a été entreprise principalement pour des raisons politiques. Leur cœur de l'ouvrage consiste alors à évaluer l'impact des réformes successives, couvrant la période 1980-2010, sur les entreprises japonaises (performances, restructurations, etc.), sur les formes de coordination privées et publiques, sur le compromis social et les inégalités (dont les principales victimes ont été les jeunes et les chômeurs), et, au-delà de la sphère économique, sur les institutions sociales comme le système éducatif ou la famille. Sébastien Lechevalier montre que ces politiques «ont déstabilisé les formes de coordination et de complémentarité de l'ancien modèle», comme par exemple la complémentarité entre le système d'emploi de long terme et le financement bancaire. Pour l'économiste, la clé de la crise japonaise est ainsi davantage à rechercher dans l'application des réformes néolibérales, plutôt que dans l'une des deux explications habituellement convoquées, à savoir une succession d'erreurs de politiques économiques de court terme, ou des problèmes structurels tels que le déclin démographique ou l'inadaptation du système socio-économique japonais aux changements de l'environnement international et technologique. Pour reprendre ses termes, «avant d'être LA solution de sortie de crise, les politiques néolibérales ont été l'une des causes de la crise».

La grande transformation du capitalisme japonais est aussi une contribution à la réflexion sur la diversité des formes de capitalismes[5]. A l'encontre de la vision dominante des économistes, le travail d'analyse comparative et historique de Sébastien Lechevalier sur l'économie nippone apporte de nouveaux arguments en faveur d'une persistance de la diversité des capitalismes malgré le processus de mondialisation, notamment financière, et vient enrichir l'étude des fondements théoriques des formes institutionnelles du capitalisme. Le mérite de ce travail est également de souligner que les enjeux de la transformation du capitalisme japonais depuis 30 ans dépassent largement le cas du Japon, puisqu'il cherche aussi à tirer un certain nombre leçons de portée générale de l'expérience japonaise. L'un des enseignements de la trajectoire japonaise est qu'il n'existe pas une seule voie possible pour retrouver le chemin de la croissance et de la compétitivité et pour favoriser l'innovation au sein des capitalismes coordonnés. Il existe une pluralité des voies possibles, mais celles-ci sont contraintes par l'histoire.

 


Notes :

[1] L'économiste japonais Masahiko Aoki ("Horizontal versus vertical information structure of the firm", American Economic Review, vol.76, n°5, 1986) a montré les avantages de la firme J (modèle horizontal) par rapport à la firme américaine (modèle vertical ou hiérarchique). La structure informationnelle et décisionnelle horizontale de la firme J et la polyvalence des salariés permettent une plus grande flexibilité et réactivité aux problèmes, et favorisent les innovations incrémentales. La firme J s'avère plus efficace que la firme A en environnement incertain. Voir également: "Toward an economic model of the japanese firm", Journal of Economic Literature, vol.28, n°1, 1990 (version pdf).

[2] D'autres spécialistes de l'économie et de la société japonaise ont également participé à ce livre : Robert Boyer, économiste au Cepremap (auteur de la préface), le sociologue britannique Ronald Dore de la London School of Economics (auteur de la postface), Yves Tiberghien, professeur de science politique à l'université de British Columbia (auteur du chapitre 1 qui retrace trente ans de réformes néolibérales au Japon), et l'historien Arnaud Nanta, chercheur au CNRS (analyse des transformations du système éducatif japonais).

[3] Cette approche non fonctionnaliste du changement institutionnel s'inspire notamment des travaux de Bruno Amable et Stefano Palombarini ("A neorealist approach to institutional change and the diversity of capitalism", Socio-Economic Review, 7(1), 2009). Elle se démarque de la perspective "VoC" (Varieties of Capitalisms, Hall et Soskice) qui «suppose la supériorité en termes de performance des formes "pures" de capitalisme (libéral ou coordonné)» (p.71). Elle s'oppose aussi aux interprétations culturalistes du capitalisme japonais, qu'on trouve par exemple chez Michio Morishima (Le capitalisme et le confucianisme, Flammarion, 1992).

[4] La grande transformation du capitalisme japonais (1980-2010), p.57-58.

[5] Parmi les travaux sur la diversité du capitalisme, on peut citer Robert Boyer (dir.), Capitalismes fin de siècle, PUF, 1986; Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Seuil, 1991; Peter A. Hall et David Soskice (eds), Variety of Capitalism. The institutional Foundations of Comparative Advantage, Oxford University Press, 2001; Bruno Amable, The Diversity of Modern Capitalism, Oxford University Press, 2003; Robert Boyer, "How and why capitalims differ", Economy and Society, 34(4), 2005. Les principaux courants d'analyse institutionnelle de la diversité du capitalisme sont l'approche VoC (Hall et Soskice) qui se focalise sur l'opposition entre capitalisme de marché libéral et capitalisme de marché coordonné, et l'approche régulationniste (Boyer, Amable...) qui distingue davantage de formes du capitalisme et qui insiste sur le rôle déterminant du politique.


Des ressources pour aller plus loin

Bibliographie complémentaire

  • Robert Boyer, Akinori Isogai, Hiroyasu Uemura (eds), Diversity and Transformations of Asian Capitalisms, Londres, Routledge, 2011, avec l'article de Sébastien Lechevalier, "The increasing heterogeneity of firms in Japanese capitalism".
  • Bruno Amable, Les cinq capitalismes. Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la mondialisation, Seuil, 2005. Bruno Amable propose une typologie avec 5 formes de capitalisme: néolibéral, social-démocrate, continental, méditerranéen et asiatique (ouvrage en anglais: B. Amable, The Diversity of Modern Capitalism, Owford University Press, 2003).
  • Les Cahiers Français n°349, "Le capitalisme : mutations et diversité", 2009 (voir le sommaire).
  • Entretien avec Robert Boyer, "Transformations et diversités du capitalisme", Esprit 2009/11, Les contrecoups de la crise, novembre 2009.
  • Robert Boyer, "Le «modèle japonais» revisité", L'Économie politique n°21, 2004/1, p.96-112 (en ligne sur cairn).

Liens vers d'autres ressources sur ce sujet

 

Des films sur la crise économique au Japon et ses effets sur l'emploi

 

  • Une fiction de Kiyoshi Kurosawa: "Tokyo Sonata" (2008). Le portrait d'une famille japonaise dont le père, cadre d'entreprise, est licencié et cache à sa famille qu'il est au chômage. Honteux de sa situation, il feint chaque matin de partir au travail, quittant son domicile en costume-cravate avec son attaché-case. La journée, il traîne dans les rues et va manger à la soupe populaire. Un film sur le déclassement social et les victimes de la crise (chômeurs, précaires), et sur les ravages de la crise économique sur la cellule familiale traditionnelle. Bande annonce.
  • Un documentaire de France 5 à voir en ligne : "Toyota City", La saga d'une ville-usine, par Léna Mauger et Stéphane Remael (12'15''). Un film critique sur le mode de gestion des ressources humaines de l'entreprise Toyota, qui illustre l'effritement des bases sociales du "toyotisme" et la crise du compromis social au Japon.

 

  • Résumé : En 2008, Toyota devient le premier fabricant automobile de la planète, une forme de mythe industriel contemporain. Quelques mois plus tard, avec la crise et la chute des ventes, la compagnie affiche les premières pertes de son histoire. Début 2010, le rappel de millions de véhicules défaillants met brutalement fin à son âge d'or. Aujourd'hui, la cité modèle est déjà considérée comme le symbole du déclin de tout un pays.
  • Ce documentaire peut être utilement complété par cet article de 2010 de Michel Freyssenet et Koichi Shimizu, "Ce que Toyota n'est plus. Ce que le toyotisme n'a jamais été" (version publiée dans Le Monde: "Comment le conte de fées Toyota a volé en éclats", 17/02/10).

 

 

Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.