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Marie Duru-Bellat et Eric Charbonnier : Qu'est-ce qu'une école juste ?

Publié le 04/03/2010
Auteur(s) : Marie Duru-Bellat
Eric Charbonnier
Dans cette conférence, les deux chercheurs sont invités à dessiner les contours d'une «école juste», dans un contexte à la fois de fortes attentes sociales vis-à-vis de l'école et de persistance d'inégalités scolaires dont font les frais une partie des jeunes qui connaissent l'échec scolaire. Marie Duru-Bellat centre sa réflexion sur la méritocratie et discute de ce principe de justice dominant dans le système éducatif français. Eric Charbonnier, en s'appuyant sur les comparaisons internationales des systèmes éducatifs et la mesure de leurs performances relatives, propose des pistes pour améliorer l'efficacité du système éducatif français et diminuer les inégalités de réussite des élèves.

Le 28 janvier 2010, l'Observatoire des inégalités a organisé à Paris une conférence-débat autour de la question « Qu'est-ce qu'une école juste ? ». Pour animer la conférence, deux chercheurs ont été invités, Marie Duru-Bellat, sociologue, spécialiste des questions d'éducation, et Eric Charbonnier, économiste, expert à la Direction Education de l'OCDE.

L'Observatoire des inégalités est un organisme indépendant d'information et d'analyse sur les inégalités. Etabli à Tours, avec une antenne en région parisienne, il est animé par une équipe permanente appuyée par un réseau de citoyens sensibilisés par la question des inégalités. Son objectif est de proposer un état des lieux complet des inégalités et de publier les analyses les plus pertinentes sur le sujet, en mobilisant des approches scientifiques de disciplines distinctes, tout en restant accessible à un large public. L'Observatoire dispose pour cela d'un conseil scientifique composé d'économistes, de philosophes, de sociologues et de juristes. Indépendant de tout parti politique, syndicat ou entreprise, il cherche à engager le débat le plus ouvert possible entre différentes sensibilités (voir la plaquette de présentation de l'Observatoire des inégalités).

Marie Duru-Bellat est Professeure de sociologie à Sciences Po Paris, chercheur à l'Observatoire Sociologique du Changement (OSC-CNRS) et à l'Institut de Recherche en Education (IREDU-CNRS). Elle a notamment travaillé sur les politiques éducatives et les inégalités sociales et sexuées dans le système scolaire, et a publié de nombreux ouvrages et articles sur ces questions (voir la sélection de publications en fin de dossier). Récemment, elle a orienté ses recherches sur la question de l'intériorisation de la méritocratie et a publié Le mérite contre la justice (Presses de Sciences Po, 2009).

photo d'Eric CharbonnierEric Charbonnier est analyste à la Division des indicateurs et analyses de l'OCDE. Il participe notamment au programme PISA (Programme for International Student Assessment - Programme international pour le suivi des acquis des élèves) et à la publication annuelle de l'OCDE, Regards sur l'éducation. Face à la demande croissante de formation, les pays développés cherchent à accroître l'efficacité de leur système d'éducation. L'OCDE a conçu une batterie d'indicateurs permettant à chaque pays membre d'évaluer la performance de son système d'enseignement et de comparer ses résultats à ceux des autres pays (montant des dépenses pour l'éducation, performances des élèves dans les disciplines fondamentales, insertion professionnelle des diplômés, temps de travail et salaires des enseignants, etc.). Ces indicateurs présentés dans Regards sur l'éducation, ainsi que les conclusions du rapport, sont des outils destinés à aider à la définition des politiques d'éducation des pays de l'OCDE. L'évaluation des performances des élèves est réalisée à partir de l'enquête PISA menée tous les trois ans auprès de jeunes de 15 ans[1]. L'évaluation des enseignants et l'étude de leurs conditions de travail sont l'objet d'une nouvelle enquête de l'OCDE, TALIS (Teaching and Learning International Survey - Enquête internationale sur l'enseignement, les enseignants et l'apprentissage), à laquelle n'a pas participé la France. Outre sa participation à la conception des indicateurs de l'OCDE et à leur analyse, E. Charbonnier est chargé de la communication avec les médias en France.

Dans ce dossier, nous vous proposons de visionner la conférence « Qu'est-ce qu'une école juste ? », en deux parties : la présentation des deux chercheurs (vidéo 1), puis leurs réponses aux questions du public (vidéo 2). Nous remercions l'Observatoire des inégalités de nous avoir autorisés à filmer cette conférence. Nous vous proposons également des ressources complémentaires en fin de dossier.
 

La conférence : « Qu'est-ce qu'une école juste ? ».

Partie 1 :

Télécharger : SES/video1.flv

Partie 2 :

Télécharger : SES/video2.flv

Présentation des interventions des conférenciers.

Dans cette conférence, les deux chercheurs sont invités à dessiner les contours d'une «école juste», dans un contexte à la fois de fortes attentes sociales vis-à-vis de l'école et de persistance d'inégalités scolaires dont font les frais une partie des jeunes qui connaissent l'échec scolaire. Marie Duru-Bellat centre sa réflexion sur la méritocratie et discute de ce principe de justice dominant dans le système éducatif français. Eric Charbonnier, en s'appuyant sur les comparaisons internationales des systèmes éducatifs et la mesure de leurs performances relatives, propose des pistes pour améliorer l'efficacité du système éducatif français et diminuer les inégalités de réussite des élèves.

Pour Marie Duru-Bellat, il existe plusieurs principes de justice, mais la méritocratie, selon laquelle les places de chacun sont attribuées sur la base de leurs talents et de leurs efforts, s'est progressivement imposée comme principe de justice central, notamment à l'école. Ce «succès» croissant du mérite et son caractère consensuel s'expliquent par le «confort psychologique» qu'il apporte aux individus et par sa capacité à concilier l'idéal égalitaire des sociétés démocratiques et les inégalités de fait des positions sociales. Néanmoins, la sélection par le mérite - et l'acceptation d'inégalités fondées sur le mérite - suppose une réelle «égalité des chances», c'est-à-dire l'égalité de tous dans la compétition pour accéder aux places inégales.
M. Duru-Bellat critique l'hégémonie du mérite et sa capacité à produire de la justice, en observant ses insuffisances et ses effets pervers à l'intérieur de l'école, mais aussi à l'extérieur, quand on entre dans le monde du travail (cette thèse est développée dans son dernier ouvrage Le mérite contre la justice). Elle souligne d'abord la présence d'une forte corrélation entre l'origine sociale des élèves et leur réussite scolaire, qui montre que les résultats des élèves ont peu de relation avec leur «mérite». Elle ajoute qu'à l'école les évaluations des enseignants mesurent assez peu le mérite des élèves. De plus, elle estime que les dispositifs de promotion de l'égalité des chances du type «discriminations positives» ne corrigent le système qu'à la marge et nient l'existence d'inégalités sociales fortes ayant un impact important sur le développement des enfants. Ensuite, M. Duru-Bellat constate que la réussite et les carrières professionnelles ont peu de relation avec mérite scolaire et qu'il ne suffit pas d'avoir des diplômes pour être employable et efficace dans le travail. Les «qualités» attendues dans le monde du travail ne sont pas toujours celles qui sont sanctionnées par les titres scolaires et universitaires, et les chances de réussite professionnelle des jeunes diplômés sont très dépendantes du contexte socioéconomique (la croissance, les évolutions sectorielles, le milieu social d'origine...). En outre, la diffusion d'une pure logique du mérite, la polarisation sur la promotion individuelle et l'impératif d'excellence, comporte des risques pour la sociologue : l'abandon de certaines missions fondamentales de l'école (formation, éducation), des gaspillages en termes de ressources humaines, des coûts psychologiques dans un monde du travail hyper-compétitif où tous les problèmes d'emploi sont renvoyés à la responsabilité des individus (culte de la performance).
La conclusion de M. Duru-Bellat est qu'il ne faut pas rejeter la méritocratie, mais l'usage exclusif ou excessif du mérite comme principe de justice. Il s'agit de l'articuler avec d'autres logiques, moins individualisées, comme celle d'égalité. Assurer un bagage commun à tous les élèves ou réduire les inégalités socio-économiques au niveau de la petite enfance lui paraît au moins aussi essentiel que la promotion de l'égalité des chances d'accès aux grandes écoles.

Les travaux de la direction éducation de l'OCDE tels que l'enquête PISA et la publication annuelle «Regards sur l'éducation» offrent des informations précieuses sur les comparaisons des systèmes éducatifs des pays développés et montrent que les choix en matière de politique d'éducation sont très variables d'un pays à l'autre. Ces études et les indicateurs construits à cette occasion constituent des outils pour apprécier la situation de notre système éducatif, ses forces et ses faiblesses. Eric Charbonnier expose d'abord les spécificités du système éducatif français relativement aux autres pays. Ensuite, il dégage les caractéristiques une école juste et efficace, à partir de l'étude des systèmes éducatifs nationaux qui arrivent à combiner bonnes performances scolaires et économiques, et faibles inégalités de réussite.
En premier lieu, il ressort de ces études que les performances du système d'éducation français sont dans la moyenne des pays de l'OCDE, mais que les inégalités de réussite y sont plus marquées que la moyenne. L'école française a, par certains côtés, un caractère atypique par rapport à la plupart des autres pays. Au niveau de sa structure de financement, on observe des inégalités dans la répartition des moyens (entre le secondaire et le primaire, entre les universités et les grandes écoles). De plus, contrairement à la majorité des pays de l'OCDE, les universités ne sont pas les formations supérieures les plus prestigieuses et récoltent moins de ressources privées qu'ailleurs. Une autre spécificité française est la prédominance des mathématiques dans l'enseignement secondaire, dans l'orientation et la sélection, d'où une forte pression sur les élèves et une peur de l'échec en mathématiques bien plus élevée qu'ailleurs chez les jeunes Français. Quant aux inégalités, elles sont d'abord géographiques avec une surreprésentation des enfants de milieux défavorisés dans certains établissements (collèges ambition-réussite). Les inégalités de réussite en fonction du milieu social d'origine sont aussi plus présentes en France : d'après l'enquête PISA, un enfant de milieu défavorisé a une probabilité quatre fois supérieure d'être parmi les élèves en difficultés relativement à un enfant de milieu favorisé, contre trois fois plus en moyenne dans les pays de l'OCDE. Néanmoins l'existence du collège unique semble favorable à la réussite des élèves : l'enquête PISA a montré qu'une différenciation scolaire très précoce avait un impact négatif sur les inégalités (Allemagne, Autriche, Suisse), alors que les systèmes éducatifs les plus performants sont ceux qui gardent les élèves ensemble le plus longtemps possible. Enfin, la présence d'une population immigrée n'est pas forcément un obstacle à la réussite du système d'éducation, comme le montrent les exemples de la Suède et du Canada, qui ont su prendre des mesures adaptées pour améliorer la réussite des enfants d'immigrés (cours de langue obligatoires dans un cas, valorisation de toutes les cultures à l'école dans l'autre cas).
E. Charbonnier précise dans un second temps les «clés de la réussite» des systèmes d'éducation qui obtiennent les meilleurs résultats dans les études. Ceux-ci associent «qualité, équité et efficience», c'est-à-dire bonnes performances scolaires, faibles inégalités de réussite et coût limité pour l'Etat (Finlande, Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon, la Corée). Dans les systèmes scolaires de ces pays, les chefs d'établissement ont plus d'autonomie qu'ailleurs en matière de choix de l'utilisation des moyens, de recrutement des enseignants, de définition de la politique éducative... Le redoublement y est beaucoup moins fréquent qu'en France. La cohésion des équipes pédagogiques et la formation poussée des enseignants est un autre élément de réussite. La formation très exigeante des enseignants en Finlande - et pas seulement sur le plan académique - mais également la place qu'ils occupent dans la société (respect, reconnaissance sociale), expliquent en partie les très bonnes performances de l'école finlandaise. Enfin, dans ces pays, les élèves ont moins d'heures de cours, des programmes scolaires moins chargés, le choix des méthodes pédagogiques s'adapte aux élèves. Les apprentissages sont davantage centrés sur les compétences de base, avec plus de travail en petits groupes et de rattrapage pour les élèves qui ne sont pas au niveau.
Ces réflexions conduisent E. Charbonnier à formuler quelques pistes pour améliorer le système éducatif français (élever ses performances moyennes et réduire les inégalités de réussite des élèves) : diminuer le redoublement, réduire le volume horaire des enseignements, développer le soutien scolaire, améliorer l'orientation entre le secondaire et le supérieur et le contenu pédagogique des filières de l'enseignement supérieur... L'un des enjeux fondamentaux est de diminuer le nombre de jeunes qui sortent du système d'éducation sans aucun diplôme. Des réformes sont nécessaires, cependant, pour E. Charbonnier, les associer à des économies budgétaires peut conduire à annuler leurs effets.

Les questions du public.

Le débat avec le public a permis d'aborder les questions suivantes :

  1. L'utilisation pédagogique des nouvelles technologies à l'école est-elle un facteur de réduction des inégalités ?
  2. Les conflits récurrents à l'école sont-ils un frein à la réforme du système éducatif en France ?
  3. Comment faire évoluer les pratiques des enseignants ?
  4. Existe-t-il une alternative au modèle d'insertion par le diplôme qui suscite beaucoup de stress et d'inquiétude chez les jeunes Français ?
  5. Peut-on améliorer l'efficacité du système éducatif en introduisant une rémunération au mérite, voire au rendement, des enseignants, ainsi qu'une plus grande autonomie des établissements, comme l'envisage Obama aux Etats-Unis ?
  6. Le principe de la méritocratie, justifié par l'égalité des chances, n'est-il pas un moyen de masquer les inégalités réelles et ne repose-t-il pas sur une pensée finalement très libérale ?
  7. La disparition de certaines enquêtes en France compromet-elle l'étude des inégalités sociales à l'école dans l'avenir ? L'échec croissant des garçons doit-il être un motif d'inquiétude ?
  8. Quelle alternative possible à la méritocratie à l'école ?
  9. Comment améliorer l'égalité des chances à l'école ?
  10. Les critères de sélection des grandes écoles n'avantagent-elles pas les garçons, qui sont plus nombreux en haut et en bas de la distribution, alors que les filles sont meilleures en moyennes mais plus concentrées autour de la moyenne ?
  11. Dans notre système éducatif très méritocratique, les critères de sélection à l'école évoluent, mais ne sont-ils pas trop ciblés ? (la sélection par les lettres, puis par les maths dans les années 1980...)

 

Des ressources pour compléter la conférence.

 


Note :

[1] PISA est une enquête menée tous les trois ans auprès de jeunes de 15 ans dans les 30 pays membres de l'OCDE et dans de nombreux pays partenaires (2000, 2003, 2006). Elle évalue par des tests l'acquisition de savoirs et savoir-faire des élèves au terme de la scolarité obligatoire, en lecture, mathématiques et sciences. PISA permet de classer les systèmes éducatifs nationaux en fonction des performances scolaires des élèves et des inégalités de réussite. L'enquête cherche à mesurer en priorité l'aptitude des élèves à appliquer les connaissances acquises à l'école aux situations de la vie réelle, plutôt que la maîtrise d'un programme scolaire. PISA prend aussi en considération les conditions d'apprentissage et le milieu social des élèves. Les résultats de la prochaine collecte de données (2009) seront publiés fin 2010.


Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.

 

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