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Un entretien avec Bernard Lahire sur la sociologie des pratiques culturelles

Publié le 13/10/2004
Auteur(s) : Bernard Lahire
Olivia Ferrand
Dans cet entretien, le sociologue Bernard Lahire sur le renouvellement de la sociologie des pratiques culturelles, des théories qui la sous-tendent et des changements dans les méthodes de recherche et d'analyse.

Présentation de Bernard Lahire (Professeur de sociologie à l'École Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines) sur le site de sociologie de l'ENS-LSH.

Comment peut-on renouveler aujourd'hui les théories élaborées dans les années soixante pour expliquer les fortes inégalités d'accès à la culture ?

Pierre Bourdieu a éclairé les rapports que les différentes classes et fractions de classe entretiennent à l'égard de la culture légitime. En ce qui me concerne, je me demande comment les individus composant ces classes varient dans leurs attitudes et leurs comportements. Si chaque classe sociale est statistiquement attachée à un registre culturel particulier, ses membres ont une forte probabilité d'avoir, dans l'éventail de leurs pratiques et de leurs préférences culturelles, des éléments dissonants.

Lorsque l'on quitte le niveau collectif pour l'analyse individuelle, ne s'éloigne-t-on pas d'une démarche sociologique ?

Comment rendre raison sociologiquement des singularités individuelles sans régresser scientifiquement vers une psychologisation des rapports sociaux ? Je continue à penser qu'on est multidéterminé par toutes nos expériences sociales et que le sociologue doit créer un modèle théorique capable de rendre compte de cette complexité de l'individu et de tout ce qui la détermine. Prenons le cas des enfants des milieux populaires qui fréquentent l'école maternelle à partir de deux ans et vivent, à l'école et dans leurs familles, des situations contradictoires : on n'y parle pas de la même façon, on n'y exerce pas le même type d'autorité, on n'y pratique pas les mêmes activités, etc. Cela aura forcement une influence sur leurs patrimoines individuels de dispositions mentales et comportementales. Ce qui m'intéresse, c'est de rendre compte sociologiquement, et même statistiquement, de ces complexités individuelles. Je pense aussi que le sociologue peut étudier les cas les plus marginaux, les plus atypiques et qu'il n'est pas seulement l'homme du commentaire des moyennes, des grandes tendances statistiques (même s'il ne faut évidemment pas perdre de vue cet objectif).

Le monde social est en chacun de nous et pas seulement dans les groupes ou dans les institutions. La variation des comportements d'un individu singulier d'un contexte à l'autre est aussi sociologiquement explicable que la variation des comportements d'un groupe à l'autre. Je me suis alors demandé ce qu'il en était de la variation des pratiques et des préférences culturelles individuelles d'un domaine de pratiques à l'autre (musique, livres, cinéma, télévision, sorties, etc.).

En quoi cette approche permet-elle d'éclairer les pratiques culturelles ?

Je constate que, quelle que soit sa classe sociale d'appartenance, un même individu se caractérisera plus fréquemment par une co-existence ou une alternance de pratiques, de préférences ou de consommations culturelles appartenant à des registres culturels très légitimes et peu légitimes. Pour évoquer ces mélanges culturels de genre à l'échelle individuelle, je parle de "nuanciers culturels individuels dissonants". Ces profils culturels se révèlent statistiquement plus fréquents que les profils culturels consonants "par le haut" comme "par le bas". Après l'établissement statistique des faits, il fallait plonger dans des cas (plus d'une centaine) pour commencer à comprendre le pourquoi de ces dissonances. Et là, on prend conscience que ces faits sont le produit d'une série de causes relativement indépendantes. L'analyse sociologique est ici difficile à résumer parce qu'on a affaire à des déterminations parallèles, souvent sans rapport les unes avec les autres, et qui de plus varient selon l'âge et la position socioprofessionnelle. Mais dans tous les cas les dissonances s'expliquent par la pluralité des influences socialisatrices auxquelles ils ont été exposés et par la pluralité des contextes dans lesquels ils sont amenés à "consommer", "pratiquer", etc.

Le premier cas qui vient à l'esprit concerne bien évidemment les cas de mobilités sociales ascendantes ou déclinantes. Les personnes qui ont vécu de telles mobilités ont pour caractéristique le fait d'avoir eu à s'adapter à des milieux culturellement très différents et de porter en eux des contradictions ou des complexités culturelles. Selon les domaines culturels (cinéma, lecture, musique, télévision, etc.) et selon les contextes de la pratique (seul, avec de la famille ou avec des amis, en vacances ou non, etc.) ils vont tendre vers les pôles culturels les plus légitimes ou au contraire vers les pôles les moins légitimes. Le problème c'est qu'on a trop souvent eu tendance à ne considérer que les cas les plus exceptionnels de "grands transfuges de classes", alors que les petites mobilités sociales qui sont à l'origine de multiples dissonances culturelles sont très fréquentes.

La fréquence des dissonances culturelles constitue-t-elle un phénomène nouveau ou est-elle simplement révélée par le changement d'échelle d'observation ?

La mise en lumière de ce phénomène est le produit à la fois d'un changement de regard sur le monde et d'une transformation historique de ce monde. En effet, le point de vue que j'ai adopté permettrait de mettre en évidence, à partir d'enquêtes datant de la fin des années 1960, des profils culturels mêlant pratiques légitimes et pratiques peu légitimes chez les mêmes personnes. Mais ni les décideurs politiques ni les chercheurs de l'époque n'avaient ce genre de perception à l'esprit. Ensuite, on voit qu'il y a eu une série de transformations culturelles qui ont amené un sociologue comme moi à changer de point de vue pour faire apparaître des dissonances, des mélanges de genres dans les pratiques culturelles individuelles. Le monde a changé, mais le regard que je porte sur lui contribue aussi à le présenter sous un jour différent.

Quelles sont ces transformations culturelles ?

Tous les commentateurs ont insisté sur le fait que la télévision et la radio étaient progressivement devenues, après des tentatives pour en faire des moyens d'éducation et de diffusion culturelle, des diffuseurs massifs d'une certaine "culture du divertissement". Mais on n'a pas été attentif au fait que la télévision, la radio, la chaîne HIFI et aujourd'hui Internet, privatisent une partie des consommations culturelles. Or, la légitimité culturelle est une affaire de norme et l'on sait bien que les normes légitimes sont d'autant plus pressantes et agissantes qu'elles s'exercent en public. Par exemple, on parle d'autant plus correctement que l'on est en public, dans des situations plus tendues. C'est la même chose pour la culture. Que deviennent les consommations culturelles dès lors que l'on consomme en privé, seul ou dans l'entre-soi familial ou amical ? Les consommations en privé sont souvent des consommations de relâchement, de détente et de moindre exigence culturelle. Au caractère privé de la consommation s'ajoute le caractère gratuit de l'offre. C'est ainsi que même les plus cinéphiles ou les plus exigeants musicalement peuvent regarder des films "nuls" à la télévision qu'ils n'iraient pas voir en payant au cinéma ou peuvent écouter et apprécier des tubes à la mode qu'ils n'achèteraient pas en CD et dont ils n'iraient pas voir les chanteurs en concert. Une partie des profils dissonants s'explique ainsi par cette partition des consommations : un registre peu légitime dans le privé et lorsque c'est gratuit et un registre plus légitime en public et lorsque c'est payant. Mais cela fonctionne aussi en sens inverse : des téléspectateurs à faible capital scolaire peuvent regarder certains films d'auteur ou certains programmes culturels parce qu'ils n'ont pas à surmonter la peur de se retrouver au milieu de consommateurs plus légitimes (dans un musée, une galerie, une salle de concert, un opéra). C'est plus facile et c'est gratuit. D'une certaine manière, ils ne "perdent rien" à essayer.

La fréquence des profils culturels dissonants peut-elle être rapprochée d'un certain brouillage des frontières de la légitimité culturelle ?

D'abord, il faut souligner le fait que plus le domaine réservé de la culture légitime s'étend (jazz, photographie et cinéma hier, bandes dessinées, rock ou séries télévisées qui sont les nouveaux prétendants aujourd'hui) et plus la foi en la légitimité culturelle s'étiole. J'explique dans l'ouvrage que plus le nombre de "dieux légitimes" auxquels on est autorisé par les diverses institutions de la culture à vouer un culte augmente et plus le degré général de croyance culturelle diminue. Mais il y a aussi le fait que les producteurs culturels eux-mêmes ont déployé dans leur création même des stratégies de mélange de genres maintenus séparés dans un état antérieur de l'offre culturelle. Avec Tout le monde en parle, surtout lors des premières saisons, Thierry Ardisson a incarné le mélange détonant des genres. Son projet était de réunir sur le même plateau des comiques populaires, des chanteuses de variété commerciale ou des actrices pornographiques et des écrivains reconnus, de grands hommes politiques ou des représentants du cinéma ou du théâtre légitime. Il justifiait cette démarche par le fait qu'il voulait stratégiquement attirer vers la culture ceux qui fréquentent habituellement seulement les émissions de divertissement. Mais l'effet essentiel de ce genre d'émissions est d'habituer le public à voir associés des genres ou des registres qui étaient nettement séparés jusque-là. Le mélange des genres - moins explosif - a été pratiqué dans des émissions telles que Nulle part ailleurs sur Canal +, Vivement dimanche ou Campus sur France 2, On ne peut pas plaire à tout le monde sur France 3, etc.

Quelle est la responsabilité de l'école dans ces transformations ?

L'école porte en effet sa part de responsabilité dans cette situation. En privilégiant les mathématiques comme moyen de sélection, elle a en effet contribué activement à fabriquer des élèves et étudiants "brillants" mais sans véritable goût pour la culture littéraire ou artistique classique, même si leurs origines sociales peuvent les porter de temps en temps vers certaines sorties culturelles légitimes (opéra, théâtre, concert classique, musée d'art). Mais il y a aussi une situation globale qui est liée aux conditions de travail et de vie familiale modernes. Nombre d'enquêtés parlent de leur "besoin de divertissement", de "défoulement" et de "délassement" après des journées et des semaines scolaires, professionnelles ou familiales harassantes et stressantes. Même quand ils détiennent le capital culturel qui leur permettrait des choix plus "exigeants" ils avouent "se laisser aller" à regarder des "émissions nulles" à la télévision ou préférer aller voir au cinéma un film "divertissant" (film comique ou d'action) que de lire, d'aller musée ou au théâtre. Les conditions de vie moderne rendent de toute évidence de plus en plus difficile l'envie de loisirs studieux, sérieux ou savants : par exemple, les très grands lecteurs ont tendance à disparaître, même si globalement, pour des raisons liées à l'allongement de la scolarité, de plus en plus de gens ont les compétences scolaires favorables à une pratique régulière de la lecture.

Les concepts de distinction, d'habitus vous semblent-ils pour autant toujours pertinents ?

Je m'éloigne un peu de la théorie de l'habitus pour qui les individus ont des comportements cohérents, quel que soit le contexte où ils inscrivent leur action. Elle postule la transférabilité systématique des dispositions constitutives de l'habitus d'un domaine de la pratique à l'autre, ce que les enquêtes empiriques ne permettent pas de vérifier. Il n'en reste pas moins que la perspective dispositionnaliste de la théorie de l'habitus est toujours au coeur de ma sociologie. Par ailleurs, la notion de distinction est un concept opératoire à condition de la libérer d'une vision un peu trop mono-légitimiste des réalités culturelles. Il est impossible de faire comme si on avait affaire à un espace culturel homogène sous l'angle de la légitimité, c'est-à-dire structuré de part en part par une opposition légitime/illégitime univoque ; opposition que tout le monde connaîtrait et mettrait en oeuvre, à laquelle tout le monde accorderait la même signification et à laquelle tout le monde croirait avec la même intensité. Et puis les processus de distinction culturelle ne concernent pas seulement les classes sociales : dans des sociétés hautement différenciées on constate que la culture permet à chacun de se distinguer des plus proches socialement (et pas seulement des classes subalternes) et l'on observe aussi un processus de distinction de soi à soi et même une lutte de soi contre soi, d'un soi légitime contre la part illégitime de soi.

On est donc assez éloigné d'un relativisme culturel

Ce que je montre, c'est que les personnes qui ont des profils culturels dissonants vivent rarement dans le "relativisme absolu". Ils marquent des différences très nettes entre des productions culturelles "de qualité" et des "choses nulles". Ils consomment des séries télévisées, mais en disant qu'elles sont "débiles" et qu'ils se "lobotomisent" en les regardant. Pour la grande majorité des enquêtés interviewés, tout ne se vaut pas. Aux yeux même de ceux qui alternent registres légitimes et registres peu légitimes, il n'y a pas un aplatissement ou une égalisation des valeurs.

On est tout aussi éloigné d'une véritable démocratisation de l'accès à la culture

Oui. D'abord parce qu'une partie non négligeable des Français, qui cumulent des propriétés sociales négatives, ont des profils culturels consonants peu légitimes et restent à distance de toute culture légitime, qu'elle soit scolaire ou extra-scolaire. Pour ceux-là, la culture ne peut jouer aucun rôle gratifiant et distinctif. Et puis surtout, comme je le démontre statistiquement, un tableau n'efface pas l'autre : oui il y a des inégalités et, non, les comportements culturels des individus qui composent les différentes classes ne sont pas réductibles aux caricatures des cultures de classe qu'on a trop souvent brossées.

 

Entretien réalisé par Olivia Ferrand (SES-ENS).


Pour compléter le texte (Olivia Ferrand) :