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Marwan Mohammed : la formation des bandes

Publié le : 24 janvier 2012
mohammed67x87.jpg La première séance du séminaire de recherche «Re/lire les sciences sociales» organisée à l'ENS de Lyon par le Département des sciences sociales et le Centre Max Weber s'est déroulée le 5 décembre 2012, autour des travaux du sociologue Marwan Mohammed sur la formation des bandes. Marwan Mohammed est chargé de recherche au Centre Maurice Halbwachs (Equipe de Recherche sur les Inégalités Sociales) et l'auteur d'un récent ouvrage intitulé La formation des bandes. Entre la famille, l'école et la rue (PUF, coll. "Le Lien social", sept. 2011). Lors du séminaire, il a présenté son objet d'étude, les "bandes", et les principaux résultats de ses recherches menées dans le cadre de sa thèse de doctorat, fruit d'une longue enquête de terrain menée dans une zone urbaine sensible de la région parisienne entre 2003 et 2007. Pour discuter de ses travaux, deux autres intervenants étaient invités à cette conférence-débat : Gérard Mauger, Directeur de recherche au CNRS (Centre de sociologie européenne), spécialiste de la sociologie des délinquances juvéniles et des phénomènes de bandes, et Daniel Pestourie, proviseur de lycée, observateur privilégié du rapport des jeunes engagés dans les bandes à l'institution scolaire de part son expérience de principal de collège dans la banlieue lyonnaise. La conférence était animée par Pierre Mercklé qui a commencé par présenter les objectifs de ce nouveau séminaire organisé en partenariat avec Liens Socio et Lectures.

Le travail de Marwan Mohammed sur la formation des bandes permet d'illustrer plusieurs parties du programme de première de l'enseignement des SES :
- La socialisation : M. Mohammed centre son étude sur les trois principales instances de socialisation, la famille, l'école et les groupes de pairs, qui sont mises en concurrence dans le processus d'intégration des adolescents, et sur l'articulation entre des trois "pôles normatifs". Il met en évidence les facteurs familiaux et scolaires qui donnent plus d'emprise à la rue, notamment à son "pôle déviant", au détriment de l'action éducative de la famille et de l'école. Ainsi, la démobilisation scolaire au collège et des transgressions qui l'accompagnent, sources de rétributions symboliques par le groupe de pairs, l'accumulation d'expériences scolaires négatives, la mauvaise qualité du "climat familial", la délégitimation de l'ordre scolaire et de l'autorité des parents, la taille de la fratrie, etc. sont des facteurs qui contribuent à l'intégration des jeunes des quartiers dans les bandes et à la déprise des familles et de l'école. M. Mohammed montre aussi comment les interactions entre ces trois sphères sociales peuvent renforcer la socialisation par le quartier et la dynamique déviante. Par exemple, l'échec scolaire produit de la disqualification familiale qui favorise l'engagement dans les bandes, ce qui contribue à dégrader encore l'ambiance familiale. La bande n'est pas qu'un produit de la rue, l'école et la famille sont aussi des lieux d'apprentissage des normes et valeurs du monde des bandes, notamment par le lien entre scolarité et sociabilité et par le lien entre grande fratrie et apprentissage de la vie en groupe (gestion des conflits, hiérarchies, rapports de force).
- Les groupes sociaux : Pour M. Mohammed, les bandes sont d'abord des formes spécifiques de sociabilité de rue et des groupes informels d'adolescents qui participent à la construction identitaire et à la reconnaissance sociale des jeunes de milieux populaires. Le lien social qu'elles procurent est un lien de "participation élective" (Serge Paugam) qui apporte protection et reconnaissance. Les bandes sont des "espaces de construction positive de soi", offrant un style de vie, des ressources matérielles et symboliques, et au bout du compte un statut social à des jeunes en échec scolaire, déçus par l'école, frustrés par les difficultés familiales et exaspérés par les discriminations sociales, et parfois raciales, à leur égard. Les bandes et le sentiment d'appartenance au groupe se construisent aussi dans l'opposition entre "nous" et "eux" (les bandes rivales, la police, l'institution scolaire, la société...), l'hostilité envers l'autre étant source de cohésion interne. Parallèlement à cette analyse de l'engagement dans la bande, M. Mohammed propose dans son ouvrage une description de l'univers des bandes: fonctionnement, organisation, normes dominantes, division des rôles et formes de participation, modes de régulation et dynamique relationnelle.
- Le contrôle social et la déviance : Les bandes sont des groupes de pairs à finalité sociale et non criminelle, mais qui se distinguent des autres groupes d'adolescents par leur dimension transgressive et leur orientation déviante. Elles représentent le pôle de sociabilité déviante de la rue. C'est à travers la délinquance, explique M. Mohammed, que s'accomplissent les fonctions essentielles de la bande : la délinquance crée du lien social, permet la reconnaissance et l'estime de soi, apporte des satisfactions matérielles et donne du sens aux conflits. Le contrôle social du quartier apparaît bien plus contraignant dans l'espace public pour les garçons que pour les filles (la déviance publique des garçons est légitime contrairement à celle des filles), ce qui explique en partie que le public des bandes soit essentiellement masculin. Le sociologue propose une interprétation mertonienne de l'émergence des bandes et de l'origine de la conduite déviante de ses membres : en raison de la persistance des inégalités sociales, économiques, culturelles et territoriales, les jeunes des quartiers ne disposent pas des ressources sociales légitimes pour atteindre les objectifs de la société auxquels ils adhèrent (comme l'accès à la consommation ou à un emploi stable et bien rémunéré). Ainsi, la déviance est une réponse sociale à ces frustrations et à ces contradictions, permettant de réduire l'écart entre les fins, ou les valeurs et les moyens de les réaliser. Malgré ses coûts familiaux, judiciaires et les risques physiques qu'il représente, l'engagement dans la bande remplit une fonction centrale de "compensation sociale". C'est un moyen d'échapper à l'indignité et à la disqualification sociale, d'éviter la "mort sociale". Cette fonction sociale de la bande pour les jeunes des quartiers a cinq dimensions : matérielle (consommation), symbolique (pouvoir et reconnaissance), psychologique (estime de soi), identitaire (affiliation à une histoire), politique (conflictualité sociale).

Nous vous proposons dans ce dossier de découvrir ce travail particulièrement riche et intéressant pour notre enseignement en visionnant les vidéos de cette conférence-débat, découpée quatre parties :
1. Pierre Mercklé : présentation du séminaire "Re/lire les sciences sociales" et introduction de la séance.
2. Intervention de Marwan Mohammed sur son étude de la formation des bandes.
3. Interventions de Gérard Mauger et de Daniel Pestourie sur leur lecture de La formation des bandes.
4. Questions du public à Marwan Mohammed.
En complément : des références bibliographiques pour explorer davantage ce sujet, une sélection de ressources documentaires et visuelles utiles pour travailler avec les élèves sur la thématique des bandes.

Conférence-débat : la formation des bandes


Partie 1 : Pierre Mercklé, présentation du séminaire "Re/lire les sciences sociales" et introduction de la séance.

Télécharger : SES/mohammed/Video_mohammed_1.flv

Partie 2 : Intervention de Marwan Mohammed sur la formation des bandes.

Télécharger : http://ens-real.ens-lsh.fr/SES/mohammed/video_mohammed.xml

Partie 3 : Interventions de Gérard Mauger et de Daniel Pestourie.

Télécharger : SES/mohammed/Video_mohammed_3.flv

Partie 4 : Questions du public.

Télécharger : SES/mohammed/Video_mohammed_4.flv


Les questions du public :

1) Vous parlez d'échange de services à propos de vos entretiens. Pouvez-vous préciser les modalités de cet échange, ses termes implicites ou explicites ?
2) Quelle place a la figure paternelle dans le processus de formation des bandes ? Y a-t-il un lien entre absence de père ou monoparentalité et formation des bandes ?
3) A propos du capital agonistique, vous insistez sur la force physique utilisée par les bandes comme force de combat. Cette lutte peut-elle également reposer sur une dimension psychologique ? Par exemple, le fait que des bandes aillent plus loin que d'autres, qu'elles soient armées ou non (kalachnikov)...
4) Quel est le rapport des bandes avec les institutions de prise en charge et de protection de l'enfance ou de la jeunesse ? Certains des jeunes que vous avez rencontrés dans le cadre de votre recherche sont-ils passés par des établissements de type foyer ou centre éducatif ? Comment sont perçues ces institutions dans les bandes (valorisation ou menace) ?

Indications bibliographiques et liens utiles

Ouvrages et articles de spécialistes sur la thématique des bandes



  • Marwan Mohammed, Laurent Mucchielli (dir.), Les bandes de jeunes. Des "blousons noirs" à nos jours, La Découverte, coll. "Recherches", 2007. Compte rendu dans Lectures.

  • Articles de Marwan Mohammed accessibles en ligne :

  • Autre article de Marwan Mohammed sur le thème des bandes : "Les affrontements entre bandes: virilité, honneur et réputation", Déviance et société, vol.33, n°2, 2009.
Résumé : Depuis l'Ancien Régime, l'État s'est efforcé de désamorcer les guerres vicinales par le biais des régulations pénales. La justice s'est progressivement substituée aux violences communautaires et à l'arbitraire des systèmes vindicatifs. Le succès de l'État pénal est considérable sans être total, les affrontements entre bandes rendent visible la persistance d'une conflictualité vicinale et vindicative modeste, urbaine, restée hors du champ pénal. Une conflictualité inscrite dans la vie locale, enracinée dans l'informalité de l'interconnaissance, s'appuyant sur des valeurs telles que l'honneur, la virilité et nourrie par une intense quête de reconnaissance. Au delà des ressorts normatifs, cet article propose d'en étudier les modalités pratiques, à partir d'une recherche ethnographique menée au plus près des bandes dans deux cités de la région parisienne.


  • Gérard Mauger, Les bandes, le milieu et la bohème populaire, Belin, 2006.

  • Benjamin Moignard, L'école et la rue : fabrique de la délinquance, PUF, 2008.

  • Thomas Sauvadet, Le Capital guerrier: solidarité et concurrence entre jeunes des cités, Armand Colin, 2006. Compte rendu dans Lectures.

  • Michel Fize, Les Bandes: de l'«entre soi adolescent» à l'«autre-ennemi», Desclée de Brouwer, 2008.

Des ressources documentaires et visuelles utilisables avec les élèves


  • Marwan Mohammed est coauteur du film "La tentation de l'émeute", de Benoît Grimont (Arte, France, 2010, 52mn). Voir la présentation sur le site d'Arte comprenant un entretien avec le sociologue.

  • Un documentaire de l'INA de 1960 de 16 mn sur la bande des "Blousons noirs" du quartier des Batignolles (mentionné par Marwan Mohammed lors de la conférence).

  • Lamence Madzou, J'étais un chef de gang. Suivi de Voyage dans le monde des bandes, par Marie-Hélène Bacqué, La Découverte, 2008.
Un récit autobiographique, issu d'entretiens avec la sociologue M.-H. Bacqué, d'un membre puis chef d'une célèbre bande de la région parisienne, les «Fights», entre 1987 et 1992 ; suivi d'une analyse sociologique du monde des bandes par M.-H. Bacqué. Ce témoignage décrit le processus d'émergence des bandes et la carrière délinquante d'un jeune de cité commençant à l'école par le décrochage scolaire, et se poursuivant avec la désaffiliation familiale et l'emprise croissante de la rue. Un livre qui éclaire également sur les changements opérés dans le monde des bandes à partir des années 1980-90 et plus spécifiquement l'apparition du phénomène "Zoulou" et des revendications d'une identité noire au sein des bandes.
Comptes rendus dans Lectures, dans Sociétés et jeunesses en difficulté (revue en ligne, HS 2010) et dans La vie des idées. On trouve sur internet des interviews de Lamence Madzou dans lesquelles il décrit son parcours de l'école à la bande.


  • Igor Martinache, "Les bandes de jeunes, un phénomène classique", Alternatives économiques, n°284, 2009.



Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.

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mise à jour le 6 avril 2012
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