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Entretien avec Bernard Lahire : "La double vie de Kafka"

Publié le 09/03/2010
Auteur(s) : Jean-Emmanuel Denave
Bernard Lahire
Avec son dernier ouvrage "Franz Kafka", le sociologue Bernard Lahire investit à nouveau la création littéraire, analysant le processus de fabrique d'une oeuvre littéraire à partir de l'élaboration d'une biographie sociologique du grand écrivain tchèque et de la reconstruction de ses divers cadres et expériences de socialisation. A l'occasion de cette publication, Bernard Lahire a accordé un entretien au mensuel du livre en Rhône-Alpes "livre et lire" que nous vous proposons de découvrir ici.

Présentation de "Franz Kafka"

Bernard Lahire, Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire, La Découverte, 2010 (634 p.).

Après son étude retentissante sur La Condition littéraire, publiée en 2006 à La Découverte, suite à une étude menée en Rhône-Alpes à la demande de la Région et de la DRAC, le sociologue Bernard Lahire poursuit son impressionnant travail d'investigation sociologique dans le jeu littéraire. Cette fois-ci en passant par l'immense figure de Kafka et en poussant plus loin sa recherche du côté de l'interprétation des oeuvres. Un défi à la mesure d'une ambition.

Kafka, cas social

Qu'on soit d'accord ou non avec Bernard Lahire, il faut reconnaître que son approche sociologique de Kafka est documentée, fouillée, claire (même pour un non initié en sociologie), et constitue véritablement un défi, tant l'écrivain tchèque a donné du fil à retordre à bien des interprètes de toutes obédiences. Défi d'autant plus grand pour un sociologue que Bernard Lahire ne se contente pas d'étudier ce qu'il appelle «la fabrique sociale de Kafka», mais aussi et surtout sa «fabrique littéraire», soit le contenu et la forme de ses écrits, en entrant «dans la chair même du texte».

Contre les approches formalistes, le sociologue défend un retour dépoussiéré à l'auteur, considérant qu'«on ne voit pas comment le texte pourrait jaillir miraculeusement de la plume d'un auteur sans rapport avec ce qu'il a vécu». Le livre s'attache donc à décrire minutieusement la «biographie sociologique» de Kafka et à en dégager les grandes problématiques existentielles : les rapports ambivalents père-fils, les liens complexes de Kafka avec les femmes et le mariage, les contradictions entre sa vie professionnelle et la solitude indispensable à sa vocation littéraire, sa perception des rapports de domination... Et montre dans le détail comment ces problématiques se trouvent transposées, projetées, mises en intrigues, dans ses écrits.

Les interprétations de Bernard Lahire s'avèrent souvent stimulantes, éclairantes, et prêteront sûrement à controverse (tant mieux!). Mais si la biographie sociologique de Kafka nous en apprend beaucoup sur ses thématiques, ses personnages, le sens et l'organisation de ses récits, la sociologie s'arrête selon nous lorsque le champ social développé par Kafka se métamorphose en champ d'expériences, de forces (animales, archaïques), d'affects, de sensations, d'humour et de gestes... Walter Benjamin, Maurice Blanchot et Gilles Deleuze sont là pour nous le rappeler. On rêverait d'un débat entre ces derniers et Bernard Lahire.

Jean-Emmanuel Denave.

Entretien avec Bernard Lahire autour de son dernier livre sur le cas Kafka

Quels désirs vous ont poussé à travailler sur Franz Kafka ?

Le choix de travailler sur le cas de Franz Kafka est lié à une série de raisons assez différentes. Tout d'abord, j'avais commencé dans La Condition littéraire. La double vie des écrivains (La Découverte, 2006) à étudier la situation sociale de Kafka qui est un cas très représentatif de ce que sont, dans des sociétés qui ont vu se constituer un marché littéraire, les écrivains de vocation ne parvenant pas à vivre de leur plume et contraints à une double vie à la fois frustrante et épuisante. Pierre Bourdieu prenait Flaubert comme modèle de l'écrivain représentatif du pôle littéraire le plus pur, mais c'est pourtant un cas d'écrivain très atypique qui peut se dédier entièrement à la création grâce à ses rentes. Il est très peu représentatif de ce que va être la condition littéraire des poètes et romanciers obligés de conjuguer activités rémunératrices extra-littéraires et activités créatrices désintéressées. Au contraire, Kafka est une figure idéaltypique qui correspond toujours à ce que vivent les écrivains les plus purs du jeu littéraire.

Dans Franz Kafka, votre démarche sociologique va plus loin, en abordant le contenu et la forme des oeuvres...

L'objectif de La Condition littéraire n'était pas principalement d'entrer dans les textes des auteurs, mais j'avais cependant commencé à pointer les effets du «second métier» en matière de «thématiques» développées dans les oeuvres, mais aussi du point de vue des genres pratiqués (courts ou longs, selon le temps disponible) et du style d'écriture lorsque le «second métier» est un temps où s'acquièrent des habitudes d'écriture particulières (en tant que juriste, journaliste, enseignant, etc.). Je voyais aussi, plus généralement, que ce qui s'écrit n'est pas pensable indépendamment des cadres d'expérience (familiaux, scolaires, professionnels, etc.) par lesquels les écrivains sont passés. Il n'y avait donc qu'un pas à franchir pour envisager l'étude détaillée d'une oeuvre en rapport avec ces différents cadres. Le «choix» de Kafka s'est alors presque imposé à moi car je savais que si je prenais le cas d'un auteur dont une partie de l'oeuvre est de manière évidente «autobiographique» (cas de Jules Vallès ou de Jack London par exemple), on s'empresserait de réduire le sens et la portée de mon propos. Je voulais, en prenant un auteur aussi novateur, intrigant et parfois obscur, montrer que le type de démarche sociologique que je mets en oeuvre permet de comprendre (d'interpréter) des oeuvres qui semblent a priori résister à toute approche sociologique.

Adopter le point de vue de l'auteur

Contrairement à certains courants de la théorie littéraire (Barthes notamment, votre «ennemi»), vous analysez l'oeuvre de Kafka par un retour à l'auteur, via la notion de biographie sociologique. Qu'entendez-vous par là et pourquoi est-ce nécessaire selon vous ?

Roland Barthes est un formidable adversaire intellectuel pour moi car il a au moins le mérite, contrairement à beaucoup d'autres, de la clarté de son positionnement théorique. Pour lui, aller chercher à l'extérieur du texte des éléments pour sa bonne compréhension est une sorte d'attentat commis contre la littérature. Une lecture libérée doit alors se payer de la mort de l'auteur. Mais paradoxalement, Pierre Bourdieu, qu'on peut situer à l'opposé de Barthes, a tout fait pour discréditer le genre biographique (et les «illusions» qui s'y rattachent). Cela s'explique par son rapport de concurrence avec Sartre qui a pratiqué la biographie dans le cas de Flaubert. Et pourtant, la reconstruction biographique guidée par un point de vue sociologique est la seule méthode permettant de recomposer précisément les contraintes intérieures (produit des socialisations passées) et extérieures (milieux, institutions, oeuvres, créateurs, etc., fréquentés) qui pèsent sur un créateur. Cela n'a rien à voir avec la biographie «anecdotisante», événementielle, ou avec la biographie qui cherche à montrer comment le «génie» était déjà en germe dès le début. C'est une reconstruction problématisée qui constitue une sorte d'expérience de pensée permettant d'adopter le point de vue de l'auteur et de saisir ce qu'il cherche à dire (ou à faire) et comment il s'y prend pour le dire (ou le faire).

En faisant discrètement référence à Sartre, vous mettez en relation les grandes «problématiques existentielles» de Kafka avec son oeuvre... Pouvez-vous en donner un exemple ?

Je peux prendre l'exemple de ce que fait Kafka en écrivant La Métamorphose. Il vit une situation très inconfortable au sein de sa famille. Ayant en quelque sorte refusé d'être l'héritier du capital paternel (son père est un commerçant en pleine réussite), il a fait le choix d'occuper un emploi le moins chronophage possible qui lui permet de poursuivre son travail de création. Il écrit chaque nuit et place toute son énergie dans des affaires que ses parents jugent parfaitement inutiles. Il sort aussi parfois le soir avec ses amis écrivains. Mécontent de la façon dont son fils mène sa vie, son père le traite de «parasite». Kafka, qui «littéralise» les métaphores (il les prend en quelque sorte au pied de la lettre), va imaginer le personnage de Gregor Samsa qui se lève un matin et constate qu'il s'est transformé en monstrueux insecte : cela l'empêche d'aller au travail, effraie sa famille et bouleverse l'ordre des choses. Ce parasite parfaitement inutile aux yeux de son entourage et à ses propres yeux n'est autre que Kafka-écrivain dont la mort finale rassure tout le monde.

Au coeur de la fabrique littéraire

Vous accordez notamment beaucoup d'importance aux liens ambivalents entre Kafka et son père, aux conflits psychiques qui en ont découlé chez l'écrivain : on a parfois l'impression que le sociologue se fait ici psychanalyste ?

Votre question présuppose que les rapports père-fils seraient un objet a priori plus psychanalytique que sociologique. C'est pourtant une relation sociale entre des êtres qui ne vivent pas dans l'abstraction mais dans une situation sociale toujours particulière: entre Hermann Kafka et son fils, ce qui se joue c'est notamment le rapport entre un père peu cultivé mais en ascension sociale fulgurante par la voie économique et un fils qui, ayant bénéficié de la meilleure éducation allemande possible, prend la tangente en développant une vocation littéraire. Les psychanalystes qui ont pris le temps d'examiner à la loupe les réalités familiales en savent ordinairement mille fois plus que les sociologues sur ce qui est constitutif des êtres sociaux. Ils pratiquent, à mon sens, une sorte de microsociologie fine des rapports intra-familiaux. Le temps est venu de faire tomber les barrières entre psychanalyse (et toute une série de savoirs psychologiques) et sociologie.

Les oeuvres de Kafka (ses trois romans en particulier) font danser les significations jusqu'à la polysémie et à l'ouverture la plus vertigineuse, font glisser la logique et le «sens commun» jusqu'à le faire sortir de ses gonds... Votre travail vise-t-il alors à le remettre dans ses gonds ? N'y a-t-il pas là une difficulté particulière ?

Cette polysémie de l'oeuvre kafkaïenne s'explique très bien lorsqu'on se demande quelle est sa fabrique littéraire, c'est-à-dire sa manière de procéder littérairement pour dire ce qu'il a à dire. Kafka pratique une sorte de «narration théorisante». Il conçoit ses histoires comme des sortes de cas juridiques dé-personnalisés qui permettent de faire travailler une situation problématique. Ses personnages sont assez rarement décrits physiquement, ils ont parfois tout juste un nom (Joseph K., K.) ou sont des objets ou des animaux, les lieux ne sont pas toujours extrêmement détaillés et l'époque n'est jamais précisée. Ce qui crée aussi le trouble chez le lecteur c'est le fait que Kafka fait apparaître en permanence des contradictions dans ses récits comme pour rappeler que ce dont il parle réellement n'a en fait que peu à voir avec la métaphore «littéralisée» qu'il déploie. Le singe de Rapport à une académie qui s'est humanisé n'est pas un vrai singe mais une manière de parler du célibataire qui décide de se marier pour devenir un homme accompli ; l'arrestation et le procès de Joseph K. ne sont ni une vraie arrestation ni un véritable procès mais une manière de mettre en scène la vie d'un personnage qui est envahi par un fort sentiment de culpabilité. Les situations bizarres, absurdes (comme celle consistant à montrer un Joseph K. «arrêté» mais continuant à vivre normalement ou se rendant au tribunal sans rendez-vous à une heure choisie par lui et se voyant reprocher le fait d'arriver en retard...) s'éclairent toutes si l'on reconstitue la genèse de ce qu'il s'efforce de raconter.

Propos recueillis par Jean-Emmanuel Denave pour "livre & lire" (mars 2010).

Nous remercions l'Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation de nous avoir autorisés à publier cet entretien sur SES-ENS.

L'Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation (Arald) publie chaque début de mois "livre & lire", journal d'information sur la vie du livre en Rhône-Alpes. Ce mensuel de douze pages est un supplément aux revues professionnelles Livres-Hebdo et Livres de France, publiées par le Cercle de la librairie.

Télécharger le numéro complet de livre & lire n°250 de mars 2010 (pdf).

Ressources complémentaires

Est-il possible de percer les mystères de la création littéraire ? La sociologie peut-elle entrer dans la chair même des oeuvres ? Est-elle en mesure de se confronter à des oeuvres particulièrement difficiles, et même étranges, qui découragent plus d'un lecteur et soumettent habituellement à rude épreuve le travail des interprètes ?

Bernard Lahire s'est confronté à un monument de l'histoire littéraire. Considéré comme l'un des grands représentants mondiaux de la littérature d'avant-garde, Franz Kafka a laissé une oeuvre jugée le plus souvent énigmatique et formellement inventive. Il y avait donc un véritable défi scientifique à montrer ce dont la sociologie est capable sur un terrain qui ne lui est, a priori, pas favorable.

Pourquoi Franz Kafka écrit-il ce qu'il écrit comme il l'écrit ? Pour répondre à la question, Bernard Lahire examine, grâce aux outils de la biographie sociologique, la fabrication sociale de l'auteur du Procès, depuis les primes expériences familiales jusqu'aux épreuves les plus tardives. En entrant dans les logiques mentales et comportementales de Kafka, il saisit non seulement les raisons qui le conduisent à être attiré par la littérature, mais il se donne les moyens de comprendre autant les propriétés formelles de son oeuvre que la nature des intrigues qu'il déploie en faisant travailler une série de questions qui composent sa problématique existentielle.

Dans ce livre magistral qui, au-delà du cas de Kafka, pose les fondements d'une théorie de la création littéraire, les oeuvres apparaissent comme autre chose que des solutions esthétiques à des problèmes formels ou que des manières de jouer des coups dans un «champ littéraire». Les oeuvres sont aussi des points de vue sur le monde, des manières formellement spécifiques de parler du monde mises en oeuvre par des créateurs aux expériences sociales singulières.

«La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'auteur», écrivait Roland Barthes. Pour sa part, la lecture sociologique (ou historique), en tant que lecture scientifique, doit au contraire faire renaître l'auteur - un auteur socialisé et non sacralisé - pour rendre raison de ses textes.

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