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Le commerce extérieur français revisité

Publié le 28/09/2010
Auteur(s) : Guillaume Daudin
Christine Rifflart
Danielle Schweisguth
La France s'interroge sur son commerce extérieur : mauvaise performance des exportations françaises, impact des délocalisations sur l'emploi, intérêt de la création des pôles de compétitivité... L'analyse macroéconomique traditionnelle a du mal à prendre en compte l'impact sur les flux de commerce du redéploiement des segments de production à l'échelle internationale et de la nouvelle division internationale du travail (NDIT). Le redéploiement des activités de production à l'échelle internationale s'accompagne de la multiplication des flux de commerce des consommations intermédiaires (ou commerce vertical). Ce phénomène croissant depuis les années 1980 doit pousser à reconsidérer les outils avec lesquels on peut analyser les évolutions récentes du commerce mondial.

Cet article reprend certains éléments et surtout la méthodologie présentés dans l'article «Le commerce extérieur en valeur ajoutée» publié dans la Revue de l'OFCE, juillet 2006, par les mêmes auteurs et Paola Monperrus-Veroni.

Nous proposons ici de compléter l'approche traditionnelle examinant la valeur des échanges (ici nommé commerce apparent) par une approche examinant les flux de valeur ajoutée (ou commerce en valeur ajoutée). En réallouant les flux de commerce aux industries productrices des consommations intermédiaires et aux pays d'origine, on obtient des flux de valeur ajoutée entre secteurs et entre pays qui nous permettent de répondre à la question : «Qui produit pour qui ?»

L'analyse traditionnelle des flux de commerce à partir de leur valeur d'échange peut donc être trompeuse pour saisir la spécialisation d'une économie intégrée dans le commerce vertical. Certes, les soldes agrégés permettent de savoir si l'économie est exportatrice nette ou non. Mais un déficit (ou un excédent) bilatéral ne présage pas nécessairement d'une mauvaise (ou bonne) performance à l'exportation vis-à-vis du pays partenaire puisque chacun peut réexporter ses importations intégrées dans des produits vendus à d'autres pays consommateurs. De même, l'analyse des soldes sectoriels peut s'avérer biaisée. Une partie des consommations intermédiaires contenues dans un bien exporté provient d'autres branches de l'industrie nationale ou a été produite à l'étranger.

La base de données GTAP (tableaux input-output de tous les pays distinguant consommations intermédiaires importées et domestiques grâce à une base de commerce bilatéral par secteur) permet d'identifier l'origine par branche et par pays de la valeur ajoutée incorporée dans tous les flux commerciaux. Cela permet de reconstituer les flux de valeur ajoutée. La base est disponible pour les années 1997, 2001 et 2004, mais seuls les résultats sur 2004 sont commentés dans cette analyse.

Une autre vision du commerce international

Selon nos calculs, le commerce de consommations intermédiaires, ou commerce vertical, constitue, en 2004, 27% du commerce international. Mais la part du commerce vertical dans les échanges d'un pays varie beaucoup selon son degré d'intégration dans la NDIT. D'une façon générale, la part de commerce vertical dans les échanges d'un pays est d'autant plus importante que son taux d'ouverture apparent est élevé (graphique 1). La part la plus faible revient à l'Iran avec seulement 5% de commerce vertical, et la plus élevée à Singapour où 66% du commerce est vertical. Le taux d'ouverture de Singapour passe de 176% en commerce apparent à 59% en valeur ajoutée.

Le commerce vertical est particulièrement élevé en Asie (hors Moyen-Orient) et en Europe de l'Est où il avoisine 35% des échanges. Les régions les moins intégrées dans le commerce vertical sont l'Océanie, le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Amérique du Sud où ce taux est inférieur à 20%. En Europe de l'Ouest, la part du commerce vertical est de 28%, très proche de la moyenne mondiale. En France, elle n'est que de 23%, contre 27% en Italie et en Allemagne, et seulement 18% au Royaume-Uni. Parmi les grands pays exportateurs, la Russie et le Japon sont ceux dont la part de commerce vertical est la plus faible, respectivement 14% et 16%. Comparativement, cette part est de 19% aux États-Unis et de 33% en Chine.

La répartition géographique du commerce mondial n'est pas bouleversée par la mesure du commerce en valeur ajoutée. Les États-Unis consolident leur place de leader du commerce mondial avec 14,8% des échanges en valeur ajoutée contre 13,2% en apparent, suivis de l'Allemagne dont la part reste stable à 8,6% du commerce. En revanche, la Chine voit sa part baisser de 6,2% à 5,6% et perd sa place de troisième au profit du Japon. Le Royaume-Uni rattrape la Chine et la France conserve la sixième place avec 5,2% du commerce mondial contre 4,9% en apparent. L'ensemble de la zone euro voit sa part baisser légèrement de 30% à 29% du commerce mondial, tandis que l'Asie en développement (Chine incluse) subit une réduction plus drastique, passant de 19% à 16% des échanges.

La composition du commerce par branche est en revanche profondément transformée par la nouvelle approche. En effet, les consommations intermédiaires échangées sont principalement incluses dans les biens industriels et sont souvent produites par les secteurs primaire et secondaire. Les isoler et ne les compter qu'une seule fois et non chaque fois qu'elles traversent une frontière fait baisser la part de l'industrie dans le commerce total. De plus, la ventilation par branche du commerce en valeur ajoutée conduit à un rééquilibrage du commerce international, notamment en faveur des services. Calculée sur la base de la valeur ajoutée, la part de l'industrie dans le commerce international n'atteint plus que 42% contre 68% selon la mesure traditionnelle. À l'inverse, la part des services fait plus que doubler, passant de 18% à 42%. Le secteur agricole est à peu près stable autour de 6% du commerce mondial, tandis que le secteur des matières premières (charbon, pétrole, gaz et autres minerais) passe de 7% à 9%. Le degré d'ouverture des différents secteurs est donc profondément modifié par le calcul en valeur ajoutée (tableau 2). Les secteurs les plus ouverts en commerce apparent (produits manufacturés, vêtements, moteurs et pièces détachées de véhicules) sont aussi les plus concernés par le commerce vertical. Le taux d'ouverture de l'ensemble des produits manufacturés passe de 103% en apparent à 45% en valeur ajoutée. Le secteur le plus ouvert en valeur ajouté est alors celui des matières premières, dont le taux d'ouverture se maintient autour de 65%.

Dans cette NDIT, les pays industrialisés disposent d'avantages comparatifs dans la production de services. Ces derniers sont concentrés dans les pays les mieux dotés en capital, en connaissances technologiques et en main d'oeuvre qualifiée mais aussi là où la pression compétitive des producteurs à faibles coûts a forcé à l'externalisation d'activités industrielles.

L'impact sur le commerce extérieur de la France

La structure géographique du commerce extérieur de la France en valeur apparente ou en valeur ajoutée diffère relativement peu. Le taux d'ouverture français passe de 27,5% en apparent à 21,3% en valeur ajoutée, soit légèrement au-dessus de la moyenne mondiale (19,1%) (tableau 1).

Plus de la moitié du commerce extérieur de la France se fait avec l'UE 15, et ce résultat n'est pas remis en cause par notre nouvelle approche. L'UE 15 qui représente 61,3% du commerce apparent français voit sa part réduite à 56% en valeur ajoutée. L'Allemagne reste le premier partenaire commercial de la France avec 15,4% du commerce en valeur ajoutée, et les États-Unis passent de la sixième à la deuxième place avec 9,6% du commerce. Ils devancent ainsi le Royaume-Uni, l'Italie, l'Espagne et la Belgique, cette dernière voyant sa part se réduire sensiblement. Une part importante du commerce franco-belge est constituée de commerce de transit. De façon générale, les échanges avec les zones géographiquement proches voient leur part se réduire en valeur ajoutée alors qu'elle augmente avec les régions plus éloignées. Ainsi le commerce de la France avec le reste de l'Europe passe de 8,6% à 8,2%. Inversement, cette part augmente avec l'Asie, l'Amérique et le Moyen-Orient.

Lors du passage en valeur ajoutée, nos principaux déficits bilatéraux se réduisent (Allemagne, Chine), tout comme nos plus gros excédents (Royaume-Uni, Moyen-Orient). Notre déficit vis-à-vis de l'UE 15 est ainsi divisé par deux. Font exception à cette règle les excédents vis-à-vis des États-Unis et de la Belgique qui s'accroissent sensiblement, et le déficit avec le Japon et les autres pays développés d'Asie qui est multiplié par trois. En comparant ces soldes bilatéraux à ce qu'ils seraient s'ils étaient proportionnels au poids du pays partenaire dans le commerce mondial, on observe une amélioration de la position de la France vis-à-vis de ses partenaires européens en valeur ajoutée, à l'exception de l'Allemagne avec qui elle conserve un très net désavantage malgré la réduction du solde bilatéral. En revanche, l'avantage de spécialisation avec les États-Unis et le Royaume-Uni s'accroît sensiblement.

Du point de vue sectoriel, on observe les mêmes tendances que dans le commerce mondial. La part de l'industrie dans les échanges totaux passe de 71% en mesure apparente à 42% en valeur ajoutée, tandis que celle des services s'accroit de 16% à 46%. Les branches qui ont le plus fort contenu en valeur ajoutée issue d'autres branches sont les vêtements et les moteurs et pièces détachées (plus de 60%). Ce taux est également très élevé dans le secteur agricole (54%), dû au poids de l'agro-alimentaire.

Les soldes par branche sont aussi modifiés. L'équilibre atteint dans le secteur manufacturier en commerce apparent se transforme en un déficit de 2,1% de PIB en valeur ajoutée. L'excédent obtenu dans la branche moteurs, pièces détachées et équipement de transport passe de 1,1% du PIB à 0,3% tandis que celui de la branche chimie, plastiques et métaux (0,6% du PIB) disparaît au profit d'un déficit de 0,3% du PIB. La branche textile réduit son déficit de moitié, mais le déficit énergétique se creuse sensiblement à 1,4% du PIB. Enfin, l'excédent agricole disparaît intégralement. Simultanément, la réaffectation des valeurs ajoutées exportées au profit des services permet de dégager un fort excédent dans les secteurs commerce, transport et communications et les services aux entreprises. Il faut néanmoins, se méfier des subdivisions sectorielles. La frontière entre l'industrie et les services est parfois floue, du fait notamment du recours important à l'externalisation des services par les entreprises industrielles.

Quid de nos partenaires européens ?

Du point de vue de la structure géographique des échanges, la France, l'Italie et l'Espagne ont les structures les plus proches en valeur ajoutée, ce qui n'était pas le cas en apparence, mais c'est avec l'Allemagne que le rapprochement de la France est le plus fort. L'Allemagne reste néanmoins moins engagée que la France avec les autres pays de l'UE 15 et davantage avec l'Europe de l'Est, les États-Unis et la Chine. L'énorme excédent commercial de l'Allemagne vis-à-vis de l'UE 15 se réduit lui aussi et se renforce avec l'Europe de l'Est et surtout les États-Unis. Son déficit avec l'Asie en développement est divisé par deux.

En matière sectorielle, tous les pays européens voient leur commerce de produits manufacturés se réduire au profit des services. L'exemple le plus frappant est celui de l'Allemagne au tissu industriel important, qui enregistre une répartition plus équilibrée de ses échanges en valeur ajoutée. La France, elle, tend à se spécialiser dans les services tandis que le Royaume Uni renforce sa suprématie déjà évidente dans ces secteurs. Par ailleurs, la France, l'Espagne et l'Italie gardent une place relativement importante à l'agriculture dans le commerce en valeur ajoutée tandis que le Royaume-Uni se démarque des autres pays par le rôle positif joué par les échanges de produits énergétiques. Dès lors, la répartition sectorielle du commerce français proche en apparent de celle de l'Espagne et surtout de l'Allemagne et plus éloignée de celle de l'Italie et surtout du Royaume-Uni devient en valeur ajoutée beaucoup plus proche de celles de ses voisins. La corrélation devient extrêmement forte avec l'Italie et le Royaume-Uni (coefficient de corrélation de 0,96 et 0,95 respectivement), et légèrement moins avec l'Allemagne et l'Espagne (0,94 et 0,93). Cette convergence se traduit par un léger rapprochement de la structure des soldes. L'Allemagne et l'Italie maintiennent un excédent dans le secteur manufacturier, même si celui-ci se réduit de 9,4 à 4,3% du PIB pour l'Allemagne et de 2,2 à 0,8% du PIB pour l'Italie. Le Royaume-Uni et l'Espagne réduisent leur déficit de près de 2 points de PIB. Seule la France enregistre une détérioration de son déficit manufacturier. Dans les services, en revanche, la France et l'Allemagne sont les deux grands pays à bénéficier d'un fort excédent alors que le Royaume-Uni, que l'on pensait davantage performant dans ce secteur, perd cet avantage en valeur ajoutée.

Les bonnes performances de la France et de l'Allemagne en valeur ajoutée dans les services sont confortées par une bonne spécialisation selon certains indicateurs plus sophistiqués[1]. Mais l'Allemagne bénéficie en plus et, à la différence de la France, d'un solde excédentaire dans le secteur manufacturier (biens d'équipement, électronique) où elle est également spécialisée. L'Italie et le Royaume-Uni sont spécialisés dans des secteurs qui dégagent au final un faible solde extérieur (textile, bois, commerce-transport et communications pour l'Italie et commerce-transport et communications pour le Royaume-Uni).

 



Note :

[1] Voir notamment l'indicateur Trade Intensity Bilateral Index, présenté par Ledio Iapadre et le Regional Integration Knowledge System of the United Nation University of Bruges : www.cris.unu.edu/riks.

 

 

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