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Les causes sous-jacentes de la crise, par Pierre Dockès

Publié le 19/01/2011
Auteur(s) : Pierre Dockès
Anne Châteauneuf-Malclès
Alors que la dimension financière de la crise que nous connaissons depuis 2007 est largement commentée et analysée par les économistes, Pierre Dockès a souhaité mettre l'accent dans son exposé sur ses dimensions réelles. Son intervention vise à faire ressortir les racines profondes de la crise, au-delà de ses causes strictement financières, celle-ci étant davantage une "crise du régime de croissance" qu'une simple "crise de croissance". P. Dockès estime que le régime de croissance qui s'est développé à partir des années 1980 n'est pas viable par manque d'un mode de régulation efficient. Cette intervention a eu lieu le 11 janvier 2011 à l'ENS de Lyon.

Le 11 janvier 2011, Pierre Dockès est venu faire un cours à l'ENS de Lyon sur "les causes sous-jacentes de la crise : répartition, sous-consommation, suraccumulation".

Pierre Dockès est professeur émérite d'économie à l'Université Lumière Lyon2, chercheur au laboratoire CNRS Triangle et membre du Cercle des économistes. Spécialiste des cycles et des crises économiques, de la mondialisation, des rythmes longs du capitalisme et des changements de paradigmes socio-techniques, Pierre Dockès mène également des travaux en «économie historique» et en histoire de la pensée économique (il est le fondateur du Centre Auguste-et-Léon-Walras, il a dirigé l'édition des oeuvres complètes d'A. et L. Walras et il est un spécialiste de Hobbes, de sa philosophie économique et politique).

Pierre Dockès est l'auteur de nombreux ouvrages et essais. Il a publié, aux éditions Descartes & Cie, en 2009 Le Sucre et les Larmes. Bref essai d'histoire et de mondialisation (voir une interview de l'auteur sur le site sucre-ethique.org/), et en 2007 L'enfer, ce n'est pas les autres. Bref essai sur la mondialisation qui a obtenu le prix du Sénat du livre d'économie en 2007 (voir l'interview de Pierre Dockès sur le site du Sénat), ainsi que Jours de colère, l'esprit du capitalisme (2009) dont il a écrit le chapitre "L'esprit du capitalisme, son histoire et sa crise". Il est également l'auteur de Hobbes, Économie, terreur et politique (Economica, 2008).

P. Dockès a en outre dirigé avec Jean-Hervé Lorenzi deux ouvrages collectifs du Cercle des économistes : Fin de monde ou sortie de crise ? (Perrin, 2009) et Choc des populations. Guerre ou Paix (Fayard, 2010). "Fin de monde ou sortie de crise ?" propose de confronter deux lectures possibles de la crise économique mondiale : est-ce une crise transitoire d'adaptation, le point de retournement d'un cycle économique "classique", dont nous sortirons par des politiques conjoncturelles accompagnant la phase d'ajustement, ou bien vivons-nous une crise durable et profonde appelant des mutations structurelles, une crise de civilisation qui donnera naissance à un nouvel ordre économique ? "Choc des populations. Guerre ou Paix" analyse le rôle de la démographie et des mouvements migratoires dans les évolutions longues de l'économie, un facteur trop négligé par les économistes aux yeux des auteurs. Le livre souligne les tensions et les conflits susceptibles de naître des tendances démographiques et du contexte d'inégalités de répartition des ressources rares dans le monde, et la nécessité de régulation et de coopération internationale sur ces questions (voir la présentation de l'ouvrage avec une interview de Pierre Dockès sur le site du Cercle des Economistes).

La présentation de Pierre Dockès

Télécharger le diaporama de présentation de P. Dockès.

Vidéo 1 : Introduction et 1ère partie (Une crise financière "classique" mais exacerbée)

 

 
Vidéo 2 : 2ème partie (Une crise du régime de croissance)
 
 
Vidéo 3 : 3ème partie (Les politiques) et conclusion
 

 

Résumé de l'intervention de Pierre Dockès

Alors que la dimension financière de la crise que nous connaissons depuis 2007 est largement commentée et analysée par les économistes, Pierre Dockès a souhaité mettre l'accent dans son exposé sur ses dimensions réelles. Son intervention vise à faire ressortir les racines profondes de la crise, au-delà de ses causes strictement financières, celle-ci étant davantage une "crise du régime de croissance" qu'une simple "crise de croissance". P. Dockès estime que le régime de croissance qui s'est développé à partir des années 1980 n'est pas viable par manque d'un mode de régulation efficient.

Après un rappel sur les mécanismes financiers qui sont à l'origine de l'instabilité du régime de croissance financiarisé (I. Une crise financière "classique" mais exacerbée), P. Dockès propose une analyse des facteurs réels de la crise (II. Une crise du régime de croissance). Sa thèse est la suivante : la crise du régime de croissance s'explique par la conjonction d'une crise de la demande globale de type keynésien, longtemps neutralisée par les phénomènes d'endettement, et d'une crise de suraccumulation du capital, notamment en Chine, également masquée jusqu'à la récession. Ces facteurs réels sont en grande partie responsables des déséquilibres et de l'instabilité financière : excès de liquidités sur les marchés financiers, surendettement des ménages... Leur articulation à la dimension financière vient mettre un frein aux possibilités de relance.

- La crise de "réalisation" s'expliquerait par une faiblesse de la demande de consommation "sous-jacente", liée à une montée des inégalités économiques[1], mais aussi à une démographie déclinante. Ainsi, deux ans avant la crise, il n'existait plus de base réelle pour une consommation croissante aux Etats-Unis. Dans les années 2000, cette insuffisance de la demande globale a été compensée par un certain nombre d'évolutions (NTIC, stabilité des prix, baisse du taux d'épargne, dépenses soutenues des plus riches...) et surtout par l'endettement massif des ménages et des entreprises. Cette crise profonde de la demande a été révélée en 2007-08 avec la crise financière qui a entraîné l'effondrement de l'endettement privé et la "course au cash" (phénomène de déflation). Dans le moyen-long terme, la montée des inégalités, le développement des innovations capital saving au détriment des innovations capital using, et la faiblesse de la croissance démographique pourraient conduire à une stagnation séculaire dans les pays occidentaux, en particulier européens.

- La suraccumulation s'explique d'abord par la forte croissance des investissements dans les nouvelles technologies, favorisée par les facilités de crédit, et dont les effets dépressifs (crise de la "nouvelle économie" en 2000-01) ont été artificiellement compensés par la création très généreuse de liquidités au cours des années 2000. La suraccumulation résulte ensuite du développement phénoménal de l'investissement en Chine, sans aucune prise en compte des taux de rentabilité. Malgré cette suraccumulation, les taux de profits n'ont pas baissé - du moins jusqu'à la crise - grâce à un certain nombre de contre-tendances : freinage des coûts salariaux, faibles taux d'intérêt, prises de risque et effets de leviers importants, etc.. Le surinvestissement chinois a quant à lui longtemps été compensé par des exportations massives de marchandises vers les pays occidentaux (monnaie sous-évaluée et balance commerciale excédentaire), la consommation intérieure chinoise augmentant à un rythme plus faible que l'investissement.

La dernière partie de l'exposé s'interroge sur les politiques de sortie de crise (III. Politiques). Après un tour d'horizon des différentes mesures prises face à la récession (politiques monétaires, budgétaires, recapitalisations, nationalisations, réglementation bancaire avec Bâle III...), P. Dockès souligne les contradictions à l'oeuvre dans cette sortie de crise. En effet, les politiques de résorption des déficits publics (austérité) ne sont guère compatibles avec le nécessaire soutien à la reprise de l'activité et à la demande privée (relance). La coordination européenne est une réponse possible à ces contradictions. Elle peut être de deux types : soit une relance généralisée en Europe avec hausse des salaires, soit des politiques différenciées selon la situation des pays, l'austérité pour les pays à "double déficit" et la relance pour les pays à forts excédents commerciaux. Mais ces stratégies se heurtent au refus de l'Allemagne qui joue la non coopération.

En outre, l'explosion de l'endettement public dans les pays occidentaux s'explique principalement par la crise elle-même (baisse des recettes, "stabilisateurs", plans de relance) et le soutien à l'activité reste impératif dans un contexte d'effondrement de la dette privée pour éviter que l'économie ne plonge dans la déflation. La dette publique est venue compenser en partie la chute de la demande et le désendettement massif. Dès lors, les politiques de rigueur s'avèrent dangereuses car elles "cassent" la croissance et creusent encore le déficit. P. Dockès rappelle l'effet désastreux des politiques d'austérité durant les années 1930.

Les politiques monétaires sont également nécessaires pour sortir de la crise, mais elles présentent des limites : si le "quantitative easing" soulage le risque de déflation par la création monétaire, il présente un autre danger, celui de provoquer une inflation des prix d'actifs et donc de favoriser la réapparition de bulles spéculatives. Toute la difficulté réside alors dans l'équilibre à trouver entre ces deux risques, déflation de la dette privée et injection de liquidités.

P. Dockès s'attarde ensuite sur les mesures plus "structurelles", susceptibles de mettre en place de nouvelles régulations économiques et financières : la réglementation bancaire et l'action sur la répartition. Il estime que la réforme du système financier et bancaire reste trop modeste : l'accord "Bâle III" ne va pas suffisamment loin, il faudrait un nouveau Glass Steagall Act (séparation entre banques de dépôts et banques d'investissement), instaurer des limites au gigantisme des banques et accroître le pouvoir de supervision des banques centrales. Un rééquilibrage de la répartition en faveur du travail est également indispensable pour stabiliser le régime de croissance. Mais les possibilités de "reflation salariale" sont fortement limitées par le niveau élevé du chômage (actuellement 10% en moyenne) et par la faiblesse des syndicats. Au niveau européen, elle suppose une coordination qui n'est pas envisagée pour l'instant. Des solutions peuvent néanmoins être trouvées du côté de la fiscalité : baisse des impôts indirects pour accroître le pouvoir d'achat des catégories les plus modestes, meilleure progressivité de l'impôt direct, taxation du patrimoine et des revenus du capital, taxe carbone.

Des "solutions égoïstes" sont envisagées par certains pays. P. Dockès mentionne les risques de ces stratégies non coopératives : exportation par la rigueur (Allemagne), guerre des monnaies (Chine, Etats-Unis avec le quantitative easing), protectionnisme, dumping fiscal (Irlande)...

Pour finir, Pierre Dockès se demande s'il est possible de retrouver le chemin de croissance antérieur. Plusieurs scénarios sont envisageables à moyen terme. Michel Aglietta[2] a formulé trois hypothèses de croissance future après la crise que P. Dockès commente en conclusion :

- La première hypothèse, un retour sur le sentier de croissance précédent, lui paraît peu réaliste car elle supposerait une reprise beaucoup plus vigoureuse pour rattraper le retard pris avec la récession.

- La deuxième hypothèse, une croissance à un même taux mais partant d'un niveau inférieur, suppose que la crise affecte la croissance et non le régime de croissance. On retrouverait toutes les conditions du capitalisme patrimonial qui prévalaient avant 2007, mais avec le risque d'une nouvelle crise dans les prochaines années.

- La troisième hypothèse, un chemin de croissance à pente plus faible, suppose une crise du régime de croissance. Après une phase de transition avec relative stagnation, voire stagnation séculaire, un nouveau régime de croissance se mettrait en place. Celui-ci pourrait reposer sur un nouveau mode de régulation intentionnel à l'échelle européenne puis au niveau mondial, le développement de nouvelles technologies vertes et/ou des niveaux de salaires réels plus élevés grâce à une remontée en puissance des syndicats de salariés.

 


Notes :

[1] Sur la question de l'évolution à long terme des inégalités dans les pays occidentaux, voir les travaux empiriques de Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Camille Landais. Vous en trouverez une présentation synthétique dans notre dossier «Emmanuel Saez : Fiscalité et politique redistributive».

[2] Michel Aglietta, La crise : les voies de sortie, éd. Michalon, 2010.

 


Quelques ressources complémentaires

  • Conférences des Journées de l'économie :

 

Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS, en collaboration avec Toutéconomie.