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Présentation de Philippe Cibois, président de l'Association Française de Sociologie

Publié le 03/06/2009
Auteur(s) : Philippe Cibois
Notre pratique actuelle de la sociologie nous semble légèrement en décalage avec ce que l'on peut voir dans les programmes. Ceci entraine des conséquences tant dans ce qu'il est possible de proposer en termes de méthodes, qu'en ce qui concerne le rapport Guesnerie. Cette ressource fait le point sur la pratique de la sociologie et ses critiques.

Ce texte reprend l'intervention de Philippe Cibois aux Assises des SES

l'intervention de Philippe Cibois

Dans la demande qui nous a été faite par l'Apses, nous avons retenu de traiter le fait que notre pratique actuelle de la sociologie nous semble légèrement en décalage avec ce que l'on peut voir dans les programmes : ceci entraine des conséquences, tant en ce qu'il est possible de proposer en termes de méthodes, qu'en ce qui concerne le rapport Guesnerie.

Avant de traiter cette question, il faut affirmer, car c'est pour nous une conviction dans le premier cas, et le fruit d'une expérience confirmée dans le second, les points suivants :

1) la pertinence du maintien d'une série Economique et Sociale identifiée avec possibilité de choisir en seconde une option SES pour les élèves des autres séries nous semble de la plus haute importance. Nous apportons notre appui, en tant qu'organisations de sociologues à ce qu'entreprendront les professeurs de sciences économiques et sociales pour œuvrer dans ce sens. C'est pour nous une conviction profonde qui rejoint vos intuitions sur la nécessaire initiation des lycéens aux mécanismes de la société. Si des tentatives sont faites pour supprimer cette option SES pour sauver l'option littéraire, nous répondons que cette série, si elle veut survivre, et nous souhaitons que ce soit le cas, doit savoir trouver dans son expérience des ressources pour répondre aux attentes des adolescents : l'exemple des sections audiovisuelles qui fonctionnent d'une manière très satisfaisante montre bien que des solutions existent sans qu'il soit besoin d'attaquer une série comme les SES qui attire à juste titre les lycéens.

2) la deuxième chose que nous voulons affirmer, car nous l'expérimentons tous les jours, est que les étudiants que nous recevons en premier cycle de l'université et qui sont originaires de la série SES sont nos meilleurs éléments. Très globalement, nous recevons trois paquets d'étudiants, de taille plus ou moins égale selon les universités : des originaires de section littéraire, de SES et de bacs technologiques STT en particulier. Ce sont ces derniers qui ont le plus de difficultés à s'initier à la sociologie, les lycéens venant de la section littéraire y arrivent sans trop de problèmes ; enfin les lycéens venant de SES sont nos meilleurs étudiants, quelques fois restant sur leur faim ou trouvant que nous n'avançons pas assez vite, du fait de la présence d'autres publics.

Ces deux choses étant dites, et qui ne constituent pas une surprise pour vous, mais un encouragement, je voudrais donc centrer mon intervention sur la perception d'un décalage entre notre pratique collective de la sociologie et l'image que nous en découvrons à travers les programmes actuels.

En effet, la pratique du sociologue aujourd'hui consiste dans beaucoup de cas à étudier non pas la société dans son ensemble mais des groupes sociaux, qu'ils soient institutionnalisés ou non : on peut s'intéresser au fonctionnement d'une maison de retraite, à un groupe de supporters ou d'alcooliques anonymes, à des sous-populations comme des caissières de supermarché, des traders, des gardiens de prisons ou des spectateurs de théâtre contemporain, à des quartiers en forme de ghettos ou à l'aristocratie des beaux quartiers.

Ce qu'ont en commun ces études, c'est la méthode pour les aborder qui passe par l'immersion, l'écoute tout azimut sans théorie préalable, la description précise sans catégorisation de départ, un journal d'observation, des entretiens informels largement nécessaires avant d'envisager des formulaires plus formalisés. Dans cette manière d'aborder des personnes, l'observateur doit prendre conscience de sa propre place, cerner les enjeux de la situation, repérer les types, les abstraires en types idéaux, formuler des théories à moyenne portée adaptées à des situations particulières et ne pas chercher à plaquer des théories générales. Selon les cas on peut aussi faire de la réexploitation de grosses enquêtes déjà existantes et accessibles comme l'enquête ESS (European social survey) et il existe aussi des logiciels libres pour les traiter.

On ne trouve pas ce genre de choses dans les programmes car les groupes (comme la famille) ne sont pas étudiés en eux-mêmes mais comme instances de socialisation. Ce qui est d'abord étudié c'est la structure sociale, la stratification sociale, la dynamique des inégalités, les classes sociales et les rapports sociaux, les rôles, les statuts sociaux.

On voit bien pourquoi il en est ainsi : l'étude de la population active, de la classification socioprofessionnelle, de la consommation et des modes de vie sont des objets qui sont aussi objet d'étude pour l'économie en général, et l'Insee en particulier. De plus leur importance sociale comme "problèmes de société" en fait une priorité citoyenne, mais ce dont nous voudrions vous faire prendre conscience, c'est que d'abord, ils ne sont plus au cœur de la démarche sociologique actuelle et qu'ensuite, ils prêtent le flan aux critiques dans le style d'un titre du rapport Guesnerie comme "sociologie souvent trop abstraite, trop déterministe, trop compassionnelle".

Ces objets ne sont plus au cœur de la démarche sociologique : pour vous le montrer, soyons expérimental et non théorique. L'AFS a une quarantaine de "réseaux thématiques", c'est-à-dire de groupe de recherches autonomes. Je vous cite les 10 premiers qui se sont créés :

1) savoirs, travail, professions

2) migrations et productions de l'altérité

3) normes déviances et réactions sociales

4) Sociologie de l'éducation et de la formation

5) classes, inégalités, fragmentations

6) politiques sociales, protection sociale et solidarités

7) vieillesses, vieillissement et parcours de vie

8) sociologie du militaire : sécurité, armées et société

9) sociologie de l'urbain et des territoires

10) sociologie de la connaissance

Cet échantillon est révélateur : seul "classes, inégalités, fragmentations" est au cœur du programme des SES. Ce groupe de recherche n'est pas du tout marginal, mais, comme vous pouvez vous en rendre compte, il n'est pas central : la sociologie aujourd'hui s'intéresse à tous les aspects de la société dans toutes ses composantes.

L'inconvénient grave de considérer cette perspective de la structuration sociale comme le cœur de la sociologie est méthodologique : la méthode sociologique est, comme je vous le disais, faite d'observation, de repérage des intérêts, des enjeux, des atouts des individus et de leurs stratégies. Pour parler bref, prendre les PCS comme outil d'observation sociologique, c'est utiliser une formalisation déjà faite, résultat d'une histoire sociale et de compromis sociaux, ce n'est pas observer le social, sinon par un prisme social.

Evidemment vous apprenez à vos élèves à déconstruire ces catégories et c'est important de savoir lutter contre les prénotions, mais la posture sociologique, c'est aussi d'apprendre à construire un savoir social.

Vouloir initier à la sociologie sans mettre ceux que l'on initie dans la démarche d'observation du réel social qui est celle des sociologues, c'est ne retenir de la sociologie que l'aspect qui a été mis en valeur après la dernière guerre, c'est se couper de la sociologie actuelle et rendre difficilement compréhensible la posture sociologique qui est aller et retour entre observation et théorie, mais pas imposition d'une théorie.

Est-ce irréaliste de penser pouvoir le faire ? Je ne le pense pas comme le montre par exemple un travail fait en TD en 1ère année de sociologie à Amiens il y a quelques années où des lycéens de l'année précédente avaient à reconstruire leur expérience de jobs d'été en terme de "carrière" au sens d'Howard Becker : ils ont tous compris très vite et ont découvert la sociologie en en faisant et en voyant d'un œil différent leur expérience d'animateur ou de vendeur occasionnel dans un magasin. Ceci a fonctionné bien avant qu'on leur ait parlé de l'Ecole de Chicago ou de l'interactionnisme symbolique, connaissances qui ne sont pas indispensables pour comprendre le concept de carrière afin d'analyser un rôle social.

Il ne s'agit pas de renoncer à l'étude de la structure sociale mais d'en voir les limites et éventuellement d'en supprimer certains aspects pour permettre une initiation à une posture de découverte. En effet, il faut bien voir qu'une démarche dont le cœur est la structure sociale, la socialisation et les inégalités, est facilement perçue comme abstraite dans la mesure où les individus ne sont aperçus qu'à travers des classifications (population active, PCS). Elle peut être perçue comme trop déterministe car la structure sociale est présentée comme surplombante. Elle peut être perçue comme trop compassionnelle car la seule réponse possible à une attitude surplombante est soit la compassion soit la révolte (et c'est probablement ce non-dit de révolte légitime qui fait partie aussi des critiques faites à l'égard des programmes par beaucoup d'instances).

L'attitude de la sociologie aujourd'hui n'est ni de prêcher la compassion, ni d'inciter à la révolte : elle est beaucoup plus ambitieuse socialement mais bien plus admissible par tous. Il s'agit de prendre conscience de l'aspect réflexif de la sociologie contemporaine : à la différence des lois de la physique qui ne sont pas accessibles aux atomes et autres particules, les observations que fait le sociologue sont immédiatement réinjectées dans la société. L'élaboration "savante" du sociologue sort immédiatement du savoir académique pour devenir un outil de leur propre compréhension par les acteurs. Si on évoque des "problèmes de société", c'est bien qu'on attend des sciences sociales et de la sociologie en particulier qu'elle y apporte des réponses ou au moins des éclairages pertinents des termes du débat.

De ce fait, une initiation à une perspective d'analyse de la société ne peut pas faire l'économie de la découverte que le savoir sociologique est réapproprié par les acteurs ; ceci ne peut passer que par l'expérience sociologique authentique, c'est-à-dire par la découverte personnelle par le bais de l'observation réfléchie, qu'un groupe peut être élucidé, compris et qu'il peut tenir compte de ce savoir dans son action.

Etudier des objets sociaux où les participants sont directement insérés permet de comprendre l'apport de la réflexion sociologique qui reste incomprise si ce n'est pas le cas. Prenons pour illustrer cette situation l'exemple de la sociologie des organisations qui manquerait dans le programme de sociologie selon le rapport Guesnerie : on comprend bien pourquoi cet exemple est cité car, comme il est dit, le lien avec la partie économique sur l'entreprise est évident. Ce n'est peut-être pas un exemple à suivre car l'expérience d'enseignement de la sociologie des organisations fait par des sociologues montre bien que ce genre d'acquisition n'est compréhensible que par des personnes qui ont fait des stages ou ont eu des expériences professionnelles : les autres n'en comprennent pas les finesses et s'ennuient, ou trouvent cela "évident". C'est inévitable car tout savoir sociologique n'a de sens que pour éclairer une réalité sociale déjà connue, pour quelle transforme d'une manière réflexive l'expérience déjà faite.

Votre désir "de faire en sorte que des éléments de méthodes de recueil d'entretien ou de dépouillement d'enquêtes puissent être introduit dans les programmes" ne doit pas avoir pour simple but de mieux faire comprendre le programme actuel. Si on applique la méthode sociologique, c'est à un élargissement des objets étudiés auquel on est conduit.