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Risques et gestion collective des risques : l'approche économique

Publié le 17/04/2019
Auteur(s) : Jérôme Gautié
La gestion du risque est une nouvelle question au programme de l'enseignement de SES en première. Cette conférence de Jérôme Gautié est une introduction à l'approche économique standard du risque et de l'assurance. Après avoir présenté l'attitude des individus face au risque et les différentes modalités de gestion du risque, Jérôme Gautié s'intéresse plus précisément à l'assurance et expose les différents problèmes informationnels posés par la mutualisation du risque.

Jérôme Gautié est Professeur des universités en sciences économiques à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre d'économie de la Sorbonne. Spécialisé en économie du travail, il a récemment publié Le chômage (La Découverte, Repères, 2015) et Bien ou mal payés ? Les travailleurs du public et du privé jugent leurs salaires (avec Baudelot, Cartron, Godechot, Gollac, Senik, Cohen, Editions rue d'Ulm, CEPREMAP, 2014).

Jérôme Gautié est membre du groupe de travail d'élaboration des programmes de sciences économiques et sociales du nouveau lycée. Il a auparavant été membre de la commission Guesnerie sur les programmes et les manuels de SES du lycée et co-rapporteur du Rapport Guesnerie sur l'enseignement des SES (juin 2008).

Cette conférence a été présentée dans le cadre du séminaire national sur les nouveaux programmes de Sciences économiques et sociales proposé par le Ministère de l'E.N., en février 2019.

Jérôme Gautié : Comment faire face au(x) risque(s) et comment le(s) gérer collectivement ? L'approche économique

Conférence enregistrée le 8 février 2019 à PSE-École d'économie de Paris.

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Introduction 00:00:00
1. L'individu face au risque 00:01:28
  • L'aversion pour le risque
00:01:31
  • La notion de prime de risque
00:03:27
  • Risque et incertitude
00:08:10
  • Au-delà de l'approche économique standard
00:11:09
2. Gérer les risques 00:17:16
  • La gestion individuelle des risques
00:17:28
  • Le transfert du risque à autrui
00:21:47
  • La mutualisation
00:26:43
3. Comment assurer ? 00:35:17
  • L'information, un problème crucial
00:35:21
  • L'aléa moral
00:37:06
  • L'antisélection
00:45:22
  • La sélection (« écrémage ») de la part de l'assureur
00:51:40
  • Le rôle de l'État
00:58:28
Bibliographie 01:01:28
Questions du public 01:01:35

Télécharger le diaporama de présentation de la conférence.

Compte rendu de la conférence

Le risque pour les économistes est un événement à la survenance incertaine qui peut affecter le bien-être de l'individu, positivement ou négativement. Quelle est l'attitude des individus face au risque ? La plupart des individus n'aiment pas le risque, ce que la science économique nomme l'aversion au risque. Ils sont donc prêts à payer une «prime de risque» pour se protéger, qui est d'autant plus élevée que l'aversion au risque est importante. Symétriquement, la prise de risque, lorsqu'elle est bénéfique à la société, doit faire l'objet d'une compensation. Ainsi, l'entrepreneur, ou l'investisseur, qui accepte de prendre des risques bénéficie d'un surcroît d'espérance de gain. Cependant une situation de «risque» suppose que l'individu est parfaitement informé et connaît les probabilités d'occurrence des différents événements, alors que très souvent il ne détient pas cette information. Il se trouve alors en situation d'«incertitude» (Knight), qui est plus ou moins grande selon la confiance qu'il accorde aux probabilités subjectives de risque (Keynes).

Les problèmes informationnels sont au cœur de l'approche économique standard du risque qui repose sur le postulat de rationalité individuelle parfaite [1]. Elle doit être distinguée à la fois de l'approche de l'économie comportementale (Kahneman, Thaler) et de l'approche sociologique du risque qui cherchent à décrire la réalité des comportements face au risque. L'économie comportementale prend en compte les dimensions psychologiques, émotionnelles et cognitives des décisions économiques, ce que ne permet pas la figure de l'homo oeconomicus. La sociologie, à l'inverse de l'économie, différencie et contextualise les comportements. Elle montre que la catégorie même de risque n'est pas universelle et atemporelle (Bourdieu, Ewald) et met en évidence la diversité et la complexité des comportements réels face au risque, par exemple l'existence de conduites à risque.

Se pose ensuite la question de la gestion du risque. Celle-ci peut être individuelle ou collective. Pour se protéger individuellement du risque, les individus peuvent adopter deux grandes stratégies : l'auto-assurance (typiquement l'épargne de précaution) et la diversification (par exemple diversifier son portefeuille d'actifs pour un épargnant, ses productions pour une entreprise). Le transfert du risque à autrui, moyennant paiement, est une autre modalité de gestion du risque. C'est l'une des fonctions des marchés financiers, par exemple des marchés à terme, de réallouer les risques : le spéculateur assume le risque pour un autre agent économique qui souhaite s'en protéger, en espérant un gain. Le troisième principe de gestion du risque est la mutualisation qui renvoie à l'entraide mutuelle. Les deux principales institutions qui couvrent les risques par la mutualisation sont la famille (plus ou moins élargie) et les assurances (sociétés et mutuelles d'assurance, assurance publique). L'avantage des assurances est qu'elles peuvent mutualiser à grande échelle et calculer des probabilités objectives d'occurrence des risques. Cependant certains risques sont moins assurables que d'autres, lorsque les risques individuels sont «corrélés», par exemple dans le cas des épidémies ou des catastrophes naturelles, ou lorsque se posent des problèmes informationnels.

Ces problèmes informationnels ont été étudiés en détail par la science économique. Le partage des risques permis par l'assurance est bénéfique pour la société, mais il n'est pas optimal lorsque l'assureur n'est «pas assez informé» (problèmes d'asymétries d'information : aléa moral et sélection adverse) ou au contraire lorsqu'il est «trop informé» (problèmes de sélection et d'écrémage). Comment assurer dans ces différentes situations ?

L'assurance fait d'abord naître un risque d'aléa moral : l'assuré peut augmenter sa prise de risque une fois qu'il est couvert par l'assurance. La solution de l'assureur est alors de laisser à la charge de l'assuré une partie du dommage pour l'inciter à réduire son exposition au risque. L'exemple de l'assurance chômage est éclairant. La couverture du risque de perte d'emploi fait naître un aléa moral du côté du salarié, mais aussi de l'employeur qui peut licencier plus facilement, parfois en accord avec le salarié, du fait de l'existence d'une indemnisation chômage. Pour limiter ce type d'aléa moral, l'allocation chômage est fixée à un niveau inférieur au salaire perdu (taux de remplacement inférieur à 100%). Du côté des employeurs, il est possible de moduler les cotisations en fonction de la fréquence des licenciements. Cette forme de bonus-malus selon les sinistralités passées (tarification à l'expérience ou experience rating) existe aux États-Unis pour l'assurance-chômage et en France pour les cotisations patronales liés aux accidents du travail. Pour prévenir le risque d'aléa moral du côté du chômeur, dont l'employabilité peut se réduire du fait de l'indemnisation, les solutions classiques sont la dégressivité des allocations au cours du temps d'une part, les contrôles et les sanctions d'autre part. Concernant la première solution, la seule étude fiable l'ayant testée en France montre que la dégressivité des droits à l'indemnisation a des effets hétérogènes sur la reprise de l'emploi selon le profil des chômeurs. Pour les plus qualifiés, au salaire de référence élevé, la dégressivité est fortement incitative : leur comportement est conforme à la théorie du job search (sortie du chômage dépendant du salaire de réservation), tandis qu'elle a peu d'impact sur la durée de chômage des moins qualifiés qui sont très contraints sur leur offre de travail.

Les mécanismes d'antisélection ont été formalisés par Akerlof en 1970 et sont bien connus des assureurs. Ils prennent en compte la «qualité du risque» dont l'assureur n'a pas connaissance. La difficulté pour l'assureur est que la prime d'assurance chasse les «meilleurs» assurés, ceux dont le risque est faible, car elle est supérieure à leur prime de risque. Ne restent alors que les «mauvais assurés», ceux dont le risque est élevé. Une première solution est, comme dans le cas de la santé, l'obligation d'assurance : on oblige les «bons» assurés (jeunes, en bonne santé) à payer pour les «mauvais» assurés. L'autre solution est de faire révéler l'information sur les risques individuels en différenciant les contrats d'assurance.

Le dernier problème d'information lié à l'assurance est l'écrémage. L'assureur va chercher à obtenir un maximum d'informations sur les risques individuels de l'assuré afin d'adapter le montant de la prime au risque effectif. Les assurés aux risques les plus élevés risquent alors d'être exclus de l'assurance. C'est le cas par exemple des jeunes conducteurs à qui on impose les taux de cotisation les plus élevés pour l'assurance automobile. Ce risque de sélection accrue peut être accru par les progrès techniques et scientifiques (big data, génétique, etc.).

Au final, en matière d'assurance, le niveau optimal d'information n'est pas le niveau maximum d'information (paradoxe d'Hirshleifer, 1971). Un certain degré de «voile d'ignorance» est nécessaire à la mutualisation du risque qui suppose une solidarité, pas forcément consciente et voulue (Rosanvallon). Le rôle de l'État est alors d'imposer des règles telles que l'obligation d'assurance, le contrôle, etc., pour rechercher à la fois une plus grande efficacité (assurer au maximum au moindre coût) et une certaine équité de l'assurance (ne pas faire supporter aux plus vulnérables des coûts trop importants).

Le thème du risque et de la gestion des risques dans le nouveau programme de SES

Programme d'enseignement de spécialité de sciences économiques et sociales en classe de première (Regards croisés).

Questionnement : Comment l'assurance et la protection sociale contribuent-elles à la gestion des risques dans les sociétés développées ?

Objectifs d'apprentissage :

  • Connaître les principaux types de risques économiques et sociaux auxquels les individus sont confrontés (maladie, accident, perte d'emploi, vieillesse).
  • Comprendre que l'exposition au risque et l'attitude face au risque (perception du risque, aversion au risque, conduites à risque) diffèrent selon les individus, les groupes sociaux et les sociétés, et être capable de l'illustrer pas des exemples.
  • Comprendre les effets positifs (bien-être, incitation à l'innovation) et négatifs (aléa moral) du partage des risques tant pour les individus que pour la société.
  • Connaître les principes (prévention, mutualisation et diversification) qui permettent la gestion collective des risques et savoir les illustrer par des exemples.
  • Connaître le rôle des principales institutions qui contribuent à la gestion des risques (famille, sociétés et mutuelles d'assurance, pouvoirs publics).
  • Comprendre que la protection sociale, par ses logiques d'assurance et d'assistance, contribue à une couverture des risques fondée sur le principe de solidarité collective.

Bibliographie sur la question du risque

Les conseils bibliographiques de Jérôme Gautié :

Bourdieu P., "La société traditionnelle. Attitude à l'égard du temps et conduite économique", Sociologie du Travail, vol.5, n°1, 1963.

Chiappori P-A.,  Risque et assurance, Flammarion (Dominos), 1996.

Ewald F., Histoire de l'État Providence, Le Livre de Poche, 1996.

Kahneman D., Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée, Champs Flammarion, [2011] 2016.

Thaler R., Sunstein C., Nudge. La méthode douce pour inspirer les bonnes décisions, [2008] 2012.

Le Breton D., Sociologie du risque, PUF, Que-Sais-Je, 2017.

Murard N., La protection sociale, Repères, La Découverte, 2004.

Peretti-Watel P., La société du risque, La Découverte, coll. Repères, 2010.

Peretti-Watel P., Sociologie du risque, Armand Colin, U, 2003.

Rosanvallon P., La nouvelle question sociale, Seuil, 1995.

Pour aller plus loin

Conférence de Marie-Claire Villeval sur SES-ENS : L'économie comportementale, une nouvelle approche des comportements individuels et des phénomènes sociaux, juin 2017.


Autres conférences du séminaire national 2019 :

Philippe Aghion et Pierre-Michel Menger : Economie, sociologie : comment raisonnent et travaillent ces deux sciences sociales ? Une application à l'entreprise

Philippe Aghion : Les fondements microéconomiques de la macroéconomie : commerce international, croissance et finance

Philippe Riutort : L'opinion publique : histoire, mesure et effets de réalité

Serge Paugam : Comment penser le lien social ?


Note

[1] La rationalité parfaite ou standard suppose que l'individu a des préférences stables et connues et qu'il cherche, par un calcul, à maximiser son intérêt personnel, le plus souvent son gain monétaire.

Crédit photo J. Gautié : © P&R Photographie - P. Barthès / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne