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A) Les fondements de la théorie du capital humain

Publié le 11/05/2009
Auteur(s) : Stéphanie Fraisse-D'Olimpio
Becker est convaincu qu'il est possible d'évaluer les déterminants économiques qui influencent, même de façon minime, l'ensemble des comportements humains. Il cherche en effet à déceler la part de rationalité économique qui pèse sur les aspects les plus divers et parfois les plus intimes de la vie quotidienne (le mariage, le divorce, l'adultère, la fécondité, le suicide, la discrimination raciale). Son analyse des processus de choix s'inscrit dans la pensée néo-classique qui présente selon lui les meilleurs outils d'analyse des relations sociales.

3) Gary Becker, le précurseur de l’économie comportementale

 
Gary Stanley Becker (Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel en 1992) a été l'un des premiers économistes à élargir le champ de l'analyse économique (et surtout microéconomique) à des comportements sociaux. Gary Becker occupe en effet une place singulière puisqu'il contribuera à ouvrir la science économique à des champs de recherche habituellement rattachés à la sociologie : l'éducation et la formation, la discrimination raciale, les décisions familiales, la criminologie et les comportements déviants ou encore les mécanismes de pression politique.
Becker est convaincu qu'il est possible d'évaluer les déterminants économiques qui influencent, même de façon minime, l'ensemble des comportements humains. Il cherche en effet à déceler la part de rationalité économique qui pèse sur les aspects les plus divers et parfois les plus intimes de la vie quotidienne (le mariage, le divorce, l'adultère, la fécondité, le suicide, la discrimination raciale [7]). Son analyse des processus de choix s'inscrit dans la pensée néo-classique qui présente selon lui les meilleurs outils d'analyse des relations sociales.
 

Le capital humain : une forme de capital comme les autres ?

Dans son ouvrage Human Capital [8], l'économiste américain Gary Becker, définit le capital humain comme "l'ensemble des capacités productives qu'un individu acquiert par accumulation de connaissances générales ou spécifiques, de savoir-faire, etc."

Chaque travailleur a un capital propre, qui lui vient de ses dons personnels, innés, et de sa formation. Son stock de capital immatériel peut s'accumuler ou s'user. Il augmente quand il investit, ce qui détermine les différences de productivité, et, par hypothèse, de revenu.
Comme tout investissement, celui en capital humain peut faire l'objet d'un calcul d'un taux de rendement marginal, associé à une dépense ou une année d'études supplémentaire. Ce rendement peut dans le cas présent s'évaluer comme le rapport entre, d'un côté, le surcroît des revenus du travail que cet investissement permettra d'obtenir sur le restant de la vie active et, de l'autre côté, l'ensemble des coûts occasionnés par cet investissement. Ces coûts résultent de dépenses d'éducation, frais de scolarité, matériel, etc. mais aussi des revenus que la personne ne touchera pas pendant le temps consacré aux études : on parle pour ces derniers coûts de «coûts d'opportunités».
L'individu fait donc un arbitrage entre travailler et suivre une formation qui lui permettra de percevoir des revenus futurs plus élevés qu'aujourd'hui.

Le maintien en état de son capital physique (santé, nourriture, etc.) est également pris en compte. L'individu optimise ses capacités en évitant qu'elles ne se déprécient trop du fait de la dévalorisation de ses connaissances générales et spécifiques ou de la dégradation de sa santé physique et morale. Il investit de façon à augmenter sa productivité future et ses revenus.

C'est dans cette logique que G.Becker développe la théorie du capital humain qui fait de la connaissance accumulée et de la santé des investissements comme les autres. Il s'intéressera surtout à l'éducation et à la connaissance dont les implications économiques sont plus riches.

En résumé, selon Becker, le capital humain est un actif, un patrimoine, un stock susceptible de procurer un revenu. Il en est de même pour le capital humain qui est un sous-ensemble dans cette notion globale de capital : le capital humain est un stock de connaissances et d'expériences, accumulé par son détenteur tout au long de sa vie par des investissements.
Si un investissement est une opération réalisée par un agent économique consistant à acquérir des moyens de production, dans le cas particulier du capital humain, il s'agit pour l'investisseur d'accroître son potentiel productif, sa productivité future et donc son salaire. Le salaire est considéré comme le rendement du capital humain, la rémunération de l'investissement dans l'éducation.

Les détenteurs de leur seule force de travail (pour reprendre l'expression de Marx) peuvent donc louer leur capital humain aux détenteurs du capital physique (bâtiments, machines ...). Ces derniers en ont besoin car le capital humain permet la valorisation du capital physique.
Toutefois, contrairement au capital physique ou financier, le capital humain est incorporé [9]. Il est « produit » avec un capital intellectuel, de mémorisation, etc., et un temps donnés. La personne qui se forme ne peut pas se démultiplier comme une entreprise pourrait démultiplier ses unités de production. Becker justifie ainsi (entre autres raisons) que le taux de rendement marginal de l'investissement est décroissant.

Il va sans dire que l'approche par le capital suppose que l'individu est capable de calculs rationnels.
 

Des agents économiques rationnels.

L'analyse de Becker suppose une rationalité des agents économiques investissant dans le capital humain. En effet, tout investissement induit un choix et donc des coûts d'opportunité. L'investissement ou non dans le capital humain résulte d'un calcul coût-avantage de la part de l'agent économique, en supposant qu'il a toutes les informations nécessaires et qu'il fait les bonnes anticipations. L'agent économique se comporte comme un vrai homo œconomicus dans le domaine de l'éducation.

Le coût d'un investissement en capital humain, nous l'avons vu, comprend les coûts de la formation ou de l'éducation en elles-mêmes (frais de scolarités ...), les coûts entraînés par ce choix (logement universitaire, déménagement ...) et le coût de renoncement à ce qu'aurait rapporté le choix inverse : c'est le coût d'opportunité (le salaire qui aurait été perçu en entrant sur le marché du travail au lieu de poursuivre ses études). Un individu peut consentir à retarder son entrée sur le marché du travail, et à changer son arbitrage travail / loisirs, parce que le salaire qu'il attend ensuite est supérieur à celui qu'il aurait eu sans formation. Mais, l'éducation présente par hypothèse des rendements décroissants puisque chaque année supplémentaire passée en formation, même si elle augmente le revenu futur, rapporte moins que la précédente.

En général, l'investissement en capital humain est rentable lorsqu'il permet d'obtenir un salaire plus élevé qui permet de rembourser les frais d'investissement de départ.

G.Becker identifie toutefois des différences dans l'intérêt qu'ont les individus à investir ou non dans leur formation. Il souligne bien sûr le poids des contraintes financières mais aussi l'influence de la famille sur le contenu des choix individuels. Enfin, les différences de capacité d'apprentissage d'un individu à l'autre expliquent aussi que des individus présentant un profil socio-économique proche, n'effectuent pas les mêmes arbitrages : le « talent » réduit le coût de la poursuite d'étude (système des bourses).
La plupart des études empiriques s'inscrivant dans le prolongement des analyses de Becker notent néanmoins une forte corrélation entre le statut socioéconomique des parents et le niveau scolaire atteint par leur enfant. Les effets directs du niveau de revenu de la famille sur le choix de la poursuite d'étude apparaissent réduits par rapport aux effets de facteurs moins mesurables tels que la qualité des institutions scolaires ou celle des incitations parentales, qui vont le plus fondamentalement affecter les choix éducatifs.
 

La distinction entre formation générale et spécifique : l'arbitrage des entreprises.

La théorie du capital humain souligne, nous l'avons vu, que l'investissement en capital humain accroit la productivité des salariés et donc la rentabilité de l'entreprise. Cet investissement passe essentiellement par la formation et Gary Becker en distingue deux sortes : la formation générale (general human capital) et la formation spécifique (firm-specific capital).

La formation générale, acquise dans le système éducatif, augmente la productivité de l'agent dans toute entreprise puisqu'elle reste attachée au travailleur qui peut la faire valoir sur l'ensemble du marché du travail. Les entreprises sont donc peu encouragées à supporter les coûts de formation d'une personne puisque celle-ci risque de la faire prévaloir dans une autre entreprise prête à mieux la rémunérer. L'accord entre le travailleur et la firme consiste donc en l'achat par l'entreprise de la « force de travail », tandis que le travailleur achète sa formation.

La formation spécifique augmente à l'inverse la productivité du travailleur dans l'entreprise qui l'a formé mais peu ou pas en dehors de celle-ci.
La firme n'accepte le financement de la formation que dans la mesure où elle estime avoir des chances de rentabiliser son investissement : le salaire qu'elle versera à l'issue de la période de formation sera supérieur au salaire du travailleur pour des emplois situés à l'extérieur de l'entreprise de façon à l'inciter à rester en son sein mais inférieur à sa productivité en valeur, la différence avec le salaire versé représentant la rémunération de l'investissement en capital spécifique de l'entreprise. La valeur de l'investissement dans une formation spécifique est perdue lorsque le contrat de travail est interrompu. Elle ne peut être renouvelée qu'au prix de nouveaux investissements. Cette distinction entre formation générale et formation spécifique présente un intérêt pour analyser les déterminants du « turnover » et pose les bases d'une réflexion sur les coûts de transaction sur le marché du travail.

L'entreprise a donc intérêt à financer les formations spécifiques mais pas les formations générales car l'employé pourrait ensuite proposer son travail (devenu plus productif) dans une autre entreprise.

⇒ La théorie du capital humain n'aborde pas en définitive le caractère collectif du processus d'accumulation de connaissance, en faisant de l'individu un être maximisant ses revenus futurs en arbitrant entre travailler et se former. Toutefois, par la distinction établie entre l'éducation générale qui élève le niveau de compétence des individus et la formation professionnelle, qui augmente la productivité de l'individu dans l'entreprise pour laquelle il travaille, la théorie du capital humain introduit l'idée d'éducation comme bien collectif. En effet, G.Becker considère que la formation générale peut être fournie par l'Etat ou directement payée par l'individu, tandis que les entreprises ont intérêt à financer la formation professionnelle (spécifique).
Ces constats permettent de justifier l'intervention de l'Etat dans l'investissement en capital humain au travers de l'éducation gratuite qui permet de dégager des externalités positives.
Ce sont les multiples enjeux soulevés par la théorie du capital humain que nous allons discuter dans cette seconde partie.


Naviguer dans le dossier:

A) Les fondements de la théorie du capital humain.
1) Du facteur travail au capital humain.
2) Théodore W.Schultz, l'initiateur.
3) Gary Becker, le précurseur de l'économie comportementale
(vous êtes ici).
4) Encadré : De la décision rationnelle d'investissement en capital humain aux inégalités de revenus : motivations et fondements du modèle de Becker, par Olivier Monso. [PDF - 46 Ko]


B) Les prolongements de la théorie du capital humain.
1) Les enjeux autour de l'éducation et de la formation.
2) Education et croissance économique : de la théorie de la croissance endogène à la théorie des capacités d'A.Sen.



Retour au Dossier "Capital humain" (partie 1)


[7] Dans The Economics of Discrimination, publié en 1957, Becker présente une analyse économique du phénomène de discrimination raciale. Une discrimination aurait lieu chaque fois qu'un agent économique (un employeur blanc par exemple) est disposé à payer pour ne pas conclure de contrat avec un autre agent possédant des caractéristiques différentes des siennes (un ouvrier noir par exemple). à partir de là, Becker démontre que la discrimination peut se révéler préjudiciable aux deux groupes (ici, les Blancs et les Noirs).
[8] G. S. Becker, Human Capital, A Theoretical and Empirical Analysis, Columbia University Press for the National Bureau of Economic Research, New York, 1964.
[9] Comme le souligne G. S. Becker : "(...) It is fully in keeping with the capital concept as traditionally defined to say that expenditures on education, training, medical care, etc., are investments in capital. However, these produce human, not physical or financial, because you cannot separate a person from his or her knowledge, skills, health, or values the way it is possible to move financial and physical assets while the owner stays put."
BECKER, Human Capital: A Theoretical and Empirical Analysis, with Special Reference to Education The University of Chicago Press, 1993, p.16
Il faut tout de même souligner que, d'une part, si on ne peut que difficilement séparer le capital humain de l'individu qui le détient, c'est quand même envisageable. Cet individu peut en effet transmettre une partie de ses connaissances et de son savoir-faire, par exemple par l'enseignement. D'autre part, le capital humain peut se déplacer en même temps que son détenteur. Cette mobilité du capital humain, ainsi que la possibilité de le transférer dans le lieu de destination, peuvent être illustrées à travers la thématique de la "fuite des cerveaux". Par exemple, l'un des problèmes de la Grande-Bretagne au XIXè siècle était précisément que ses ouvriers très qualifiés, émigrés, ont pu transférer leurs connaissances ailleurs et faciliter un rattrapage technologique de la Grande-Bretagne par ses voisins (exemple cité dans le rapport du CAE Fontagné-Lorenzi « Désindustrialisations, délocalisations », paru en 2005).
Remarques d'Olivier Monso lors de la relecture de ce dossier.