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Chapitre 4 de "La crise des identités"

Publié le 30/03/2008
Auteur(s) : Claude Dubar
Présentation du chapitre 4 de l'ouvrage de Claude Dubar intitulé "La crise des identités", où l'auteur analyse les liens entre religion, politique et crise des identités symboliques. Il s'agit de trouver un principe de légitimité, une instance à la fois garante de la « représentation de soi » et de l'exercice efficace du pouvoir qui garde une certaine permanence dans le temps. L'idée est de parvenir à « donner un sens à son engagement citoyen ou solidaire », de façon à « relier ses projets personnels à un projet collectif ».

Au sens juridique, l'identité est d'abord un nom de famille et un prénom, héritée des lignées familiales. Elle est parfois une catégorie professionnelle rattachée donc à un statut d'emploi. Elle est aussi une nationalité. En définitive, la nationalité est au cœur de l'identité juridique comme le nom est au cœur de l'identité personnelle.

Une nationalité permet de bénéficier de droits (sociaux en particulier), mais elle induit aussi le devoir d'exprimer des préférences par le vote démocratique, c'est-à-dire des choix motivés par des valeurs, des croyances. Ce sont elles qui définissent les identités symboliques.

A travers ce chapitre, Claude Dubar s'interroge sur l'impact des mutations sur les idéologies depuis trente ans en France et se demande si l'on peut parler de crise des idéologies (au sens de systèmes de « représentations du monde ») ou de crise des identités symboliques (les diverses formes identitaires dans le champ politique et religieux).

A partir d'une étude de Jean-Marie Donégani [1] qui analyse une série d'indicateurs devenus classiques en matière de sociologie des religions, il fait le constat que le religieux s'est privatisé. Donégani montre en effet qu'il existe désormais « plusieurs foyers de production symbolique dessinant des identités religieuses différenciées » puisqu'en somme, à l'exception d'une minorité, les personnes enquêtées affirment « tenir plus compte de leur conscience que des positions de l'Eglise en ce qui concerne leur choix de vie ». Les croyances contemporaines ne reflèteraient plus les croyances politiques ou religieuses mais seraient l'expression de croyances privées. La conscience individuelle détermine désormais ce qui distingue le vrai du faux ou le bien du mal.

Claude Dubar se demande si ce processus de privatisation des croyances et des pratiques religieuses révèle un phénomène de sécularisation et un phénomène de désinstitutionalisation. La sécularisation, processus historique ancien, se manifeste par le retrait des églises de certaines fonctions (éducatives, sanitaires, caritatives...) qui sont de plus en plus exercées par des organisations « non confessionnelles » et en particulier par l'Etat. La sécularisation s'est accélérée en France depuis la loi de séparation de l'église et de l'Etat de 1905 qui consolide la laïcité comme valeur républicaine cardinale.

La désinstitutionalisation signifie par contre qu'au-delà de la sécularisation qui limite l'influence de l'église sur la vie privée, la plupart des institutions (Ecole, Armée, Entreprise, Famille,...) sont affectée dans leur fonction de production des normes. Emile Durkheim souligne en effet que la crise des institutions pourrait découler directement de l'émiettement des croyances religieuses qui ont une racine religieuse. Le lien social découle pour lui de la socialisation morale des jeunes générations et la société ne peut être sans des institutions fortes et légitimes reposant sur des valeurs partagées. Notons à cet égard que pour Durkheim, les valeurs républicaines ont pris le relai des valeurs religieuses mais ont assuré les mêmes fonctions : l'intégration morale des membres d'une société-nation laïque et démocratique.

Pour apporter un élément de réponse à ce « dilemme » sécularisation / désinstitutionalisation, Claude Dubar se demande si la privatisation des croyances s'accompagne d'une délégitimation du politique ce qui validerait l'hypothèse de la désinstitutionalisation.

Il analyse tout d'abord le phénomène des incivilités, manifestation d'une crise du lien social et d'une régression du « processus de civilisation » (N. Elias),ce que Sébastien Roché [2] interprète comme un manquement systématique au « code des relations entre les personnes ». L'incivilité constituerait une menace « pour soi, pour le corps propre, mais aussi pour le corps social, l'identité sociale des individus » : autant d'éléments contribuant à mettre en question le lien civil, forme publique du lien social et à délégitimer l'action politique.

Après, une analyse des mutations de la représentation politique, manifestation d'un excès d'image, de personnalisation et d'identité, Claude Dubar observe plus longuement l'évolution des repères, références et clivages politiques au cours du temps. Il souligne qu'à côté du clivage ancien qui oppose droite et gauche sur le terrain économique (libéralisme / socialisme), un nouveau clivage apparaît au cours des années 80, qu'Etienne Schweisguth [3] appelle « libéralisme culturel » opposé au « rigorisme culturel» qui scinde tant la droite que la gauche en un électorat diplômé, protégé du chômage et valorisant un système de valeurs anti-autoritaires et l'épanouissement individuel et un électorat moins diplômé, exposé au chômage et plus attaché aux liens communautaires.

Selon Pascal Perrineau [4] cette « nouvelle donne » met en question l'ancien principe d'unité de la vie politique : la nation. Son effacement pourrait faire apparaître de nouveaux pôles d'identification qui ne sont pas encore unifiés mais qui, à l'instar des nouveaux mouvements sociaux ayant émergé dans les années 70 (écologie, mouvement des femmes), refusent de séparer le politique du personnel, les choix électoraux des attitudes personnelles. La lutte contre le racisme et la xénophobie reflète ce système de valeur (libéralisme culturel) fondé sur la reconnaissance du principe de l'égale valeur intrinsèque de tout être humain et la reconnaissance de l'autonomie individuelle laissant à chacun le libre-choix de son mode de vie.

Les nouvelles formes d'engagement et de « participation sociale » apparaissent très différentes des anciennes : « plus pratiques, plus limitées, plus spécialisées, plus distanciées ». Jacques Ion [5] parle de « niches identitaires » pour qualifier les réseaux de « nouveaux militants » et les « groupes autonomes d'individus » se mobilisant de façon ponctuelle et parfois éphémère. Dans ce contexte, on observe une méfiance à l'égard des modalités classiques de l'engagement politique et de la logique d'appareil jugée peu transparente. Ici, l'identité personnelles est mobilisée et non l'identité collective rattachée à une institution, un parti ou un syndicat. Claude Dubar souligne que « l'authenticité instantanée prime sur la fidélité ritualisée » et que « l'efficacité immédiate prime sur la protestation et l'utopie ». Le sens personnel donné à l'action est déterminant. Il reflète un engagement direct, sans intermédiaire.

Ainsi dans un contexte où les identités partisanes sont dévalorisées, les identités symboliques doivent être redéfinies. La question de la représentation politique des citoyens est au cœur de ces reconfigurations. Une réponse possible pourrait se trouver dans le retour aux identités communautaires et statutaires et à la mobilisation des appartenances à des « minorités culturelles » ou à des « corps professionnels ». La représentation échappe alors de plus en plus aux partis et aux institutions politiques. L'identité politique n'est alors plus partisane mais ethnico-religieuse ou statutaire-professionnelle.

Une autre réponse se trouve derrière la figure du citoyen actif, soucieux de cohérence entre sa représentation politique et sa « représentation de soi » qui, par le débat, le contrôle des élus et la démocratie participative peut s'assurer qu'il est correctement représenté. La question de la nature du lien entre les citoyens et leurs représentants est donc fondamentale.

Ainsi, le passage d'une représentation de type « communautaire » à une autre, de type « sociétaire », est problématique. Il s'agit de trouver un principe de légitimité, une instance à la fois garante de la « représentation de soi » et de l'exercice efficace du pouvoir qui garde une certaine permanence dans le temps. A partir du modèle de la double médiation de Marcel Gauchet, l'auteur souligne la dimension politique de la réflexivité des sujets qui se développe si la légitimité de pouvoir est garantie (décideurs politiques efficaces en porte-parole de la société civile) et subjectivement signifiante (expression de l'être social et de la conviction personnelle du citoyen actif). L'idée est de finalement parvenir à « donner un sens à son engagement citoyen ou solidaire », de façon à « relier ses projets personnels à un projet collectif ».

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Notes

[1] « Idéologies, valeurs, cultures » dans Olivier Galland et Yannick Lemel (éd.), La nouvelle société française, Paris, A.Colin, 1998, p.213-244

[2] La société incivile, Qu'est ce que l'insécurité ? Paris, Seuil, 1996.

[3] « L'affaiblissement du clivage droite-gauche. » in P.Perrineau (éd.), L'engagement politique, Paris, Presses de la FNSP, 1988, p.215-237.

[4] « La logique des clivages politiques » dans Collectif, Les révolutions invisibles, Paris, Calmann-Lévy, 1998, p.289-300.

[5] La fin des militants ? Ed.de l'atelier, 1997.