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L'économie : lois et convictions

Publié le 22/03/2006
Auteur(s) : Bernard Salanié
On entend souvent dire que le politique a, ou devrait avoir, le primat sur l'économique. Est-ce à dire que les libertés politiques ont priorité sur les préoccupations économiques ? Bien peu d'économistes refuseraient d'y souscrire, même si beaucoup d'entre eux préciseraient que la liberté d'entreprendre ou de posséder est à compter parmi ces libertés essentielles. Quelle hiérarchie établir entre l'économique et le politique ? Et au nom de quel idéal ? L'objet de cet article est de donner le point de vue d'un économiste sur ce thème.

Retour au dossier "Le rôle de l'économiste et la place de l'économie dans la société aujourd'hui"

La science économique est comme toutes les sciences : elle obéit à une méthode, qui lui donne ses résultats, mais se heurte à un biais qu on ne peut ignorer qui est celui de l'opinion personnelle initiale de l'économiste. Celui-ci se donne souvent comme objectif d'améliorer la situation sociale et notamment de réduire la pauvreté, et risque de se laisser emporter par ses convictions. Certes, il est soumis à des contraintes qui l'empêchent de se laisser emporter vers des considérations trop radicales ou trop paradoxales. Mais la contrainte la plus forte n'est pas celle de la physique où s'imposent les résultats de l'expérience. Elle est pour l'essentiel le regard des autres économistes. La scientificité de l'économie augmentera d'autant plus que ce type de contrainte s'effacera pour s'aider la place à un mode d'évaluation des réflexions économiques fondé sur un emploi de plus en plus développé de la statistique et de l'économétrie.

On entend souvent dire que le politique a, ou devrait avoir, le primat sur l'économique. Cette formule peut être interprétée de plusieurs façons. Sur le plan philosophique, elle exprime (peut-être) que les libertés politiques ont priorité sur les préoccupations économiques. Sous cette forme, elle rejoint les positions de John Rawls, qui fut probablement le philosophe du Xxe siècle le plus proche des économistes. Son célèbre principe de la différence, selon lequel les inégalités (prises en un sens très large) ne peuvent être tolérées que si elles bénéficient aux plus défavorisés, n'a en effet dans sa Théorie de la justice qu'une priorité inférieure à la recherche de ces libertés. Je suppose que bien peu d'économistes refuseraient de souscrire à ce primat philosophique---même si beaucoup d'entre eux le préciseraient en affirmant que la liberté d'entreprendre ou de posséder est à compter parmi ces libertés essentielles.

A ce titre, le reproche qui est souvent fait aux économistes de sacrifier au tout-économique est un peu surprenant. Adam Smith a mené une vie austère et affichait un idéal de vie proche de celui des stoïciens, l'égoïsme en moins ; John Stuart Mill appelait de ses voeux l'avènement d'un état stationnaire où une économie stable (nous dirions aujourd'hui stagnante) nous permettrait de réaliser l'idéal de Keynes [1] :

The day is not far off when the economic problem will take the back seat where it belongs, and the arena of the heart and the head will be occupied or reoccupied, by our real problems - the problems of life and of human relations, of creation and behavior and religion.

Quoi qu'il en soit, le primat du politique sur l'économique est souvent invoqué---ou nié---dans un sens plus restreint, pour décrire la liberté d'action que les décideurs politiques ont lorsque leurs décisions affectent l'économie, ce qui est à peu près toujours le cas. Plusieurs thèses (ou poncifs) se partagent l'opinion à ce sujet. La gauche, et plus particulièrement la gauche française, a traditionnellement maintenu que les lois économiques ne sont qu'un concept idéologique et que la volonté politique pouvait diriger l'économie dans le sens souhaité. (Il convient de remarquer que c'est une thèse bien peu marxiste : Marx pensait que le capitalisme s'écroulerait sous le poids de ses contradictions internes, et ne voyait dans l'action des communistes que le moyen de raccourcir et d'atténuer les douleurs de l'enfantement d'une société nouvelle).

La thèse opposée soutient que les réalités économiques ont une telle résistance qu'il est vain de se lancer dans des réformes condamnées à l'échec. Cette thèse était naguère souvent associée à la droite libérale, qui a à peu près disparu en France ; elle a été reprise, paradoxalement, par la gauche de la gauche qui voit dans la mondialisation et l'explosion des flux de capitaux le triomphe d'un capitalisme qui a finalement réussi à imposer ses lois à toute la planète [2]. Et naturellement, elle sert d'excuse commode aux gouvernants de toutes tendances. On peut craindre à cet égard qu'elle ne risque d'amener un retour de bâton comparable à ce qu'a été le référendum du 29 mai au niveau européen.

Economie positive et économie normative

L'objet de cet article est de donner le point de vue d'un économiste sur ce thème. Il est commode pour cela de partir de John Neville Keynes (le père de John Maynard, lui-même économiste réputé). Keynes senior a publié en 1891 un livre intitulé The Scope and Method of Political Economy qui énonçait une distinction aujourd'hui classique entre

  • a positive science [...], a body of systematized knowledge concerning what is ;
  • a normative or regulative science [...], a body of systematized knowledge discussing criteria of what ought to be [...].

Depuis, des générations d'étudiants ont dû absorber la distinction entre économie normative et économie positive (ce qui est et ce qui doit être, pour reprendre un sujet de dissertation littéraire classique) dès leurs premiers cours d'économie. Elle correspondait harmonieusement aux deux théorèmes fondamentaux du bien-être démontrés dans les années 50, qui établissaient les liens réciproques entre les équilibres concurrentiels et le bien-être social. Pour simplifier :

  • d'après le premier théorème, tout équilibre est optimal (c'est l'aspect positif) ;
  • selon le second, tout optimum peut être atteint en redistribuant les ressources disponibles et en laissant l'équilibre se réaliser (c'est le côté normatif).

La tâche des économistes était alors simple : ils avaient le double rôle d'évaluer les conséquences des différents choix politiques possibles, puis de montrer comment mettre en oeuvre le choix finalement retenu. Ils se cantonnaient donc dans le Monde de la Science ; l'étape intermédiaire et peu valorianste de la prise de décision politique relevait, elle, du Monde des Passions dont ils devaient se tenir éloignés.

Cette dichotomie avait, on le voit, un aspect un peu intéressé pour la corporation des économistes. Une fois reconnu comme technicien (If economists could manage to get themselves thought of as humble, competent people, on a level with dentists, that would be splendid!, écrivait Keynes junior [3]), l'économiste pouvait à la fois garder les mains propres et faire passer ses priorités pour des nécessités techniques. La ficelle était un peu grosse, et le tour n'a jamais très bien pris sur l'opinion (sans parler des polémistes comme Marx, pour qui, tout réformateurs qu'ils aient été, les économistes ne pouvaient qu'être au service de la bourgeoisie dominante). Il y a de bonnes raisons à cela, comme nous allons le voir.

Les outils de l'économiste

L'économie est-elle une science dure ou une science molle ?

Ce débat ne paraît pas très intéressant, notamment parce que les définitions des termes dure et molle sont nécessairement arbitraires. En revanche, il manque de toute évidence à l'économie de pouvoir s'appuyer sur l'expérimentation. Cette affirmation est à nuancer. Même en physique, l'expérimentation est impossible dès lors que le système étudié est trop complexe ; c'est par exemple vrai des climatologues, qui ne peuvent que simuler des modèles de l'atmosphère plus ou moins consensuels. Par ailleurs, l'économie expérimentale a fait des progrès considérables, qui ont été reconnus en 2002 par l'attribution du Prix Nobel à Vernon Smith. Elle rencontre cependant rapidement ses limites : un exemple simple permet d'en juger.

La majorité des économistes pense que le gouvernement peut et doit atténuer les effets d'une récession en jouant sur la demande comme facteur de relance. A l'intérieur de cette majorité, beaucoup pensent que pour ce faire, une baisse d'impôts est préférable à une augmentation des dépenses publiques---l'argument essentiel étant que la baisse d'impôts permet de déléguer les décisions d'allocation du surcroît de demande aux agents économiques eux-mêmes. Mais que savons-nous réellement de l'impact d'une baisse d'impôts sur la demande, la croissance, le chômage ? En fait, pas grand-chose de très solide. La plupart des évaluations reposent sur l'étude du comportement des principaux agrégats économiques ; mais elles ne peuvent exploiter que quelques décennies de données, ce qui limite grandement le nombre de paramètres disponibles et donc la crédibilité de ces études.

Un article récent de David Johnson, Jonathan Parker et Nicholas Souleles a néanmoins exploité une expérience très spécifique. Lors de la baisse d'impôts aux Etats-Unis de 2001, les chèques de crédit d'impôts ont été envoyés aux contribuables à des dates dépendant des deux derniers chiffres de leur numéro de sécurité sociale. Ces chiffres sont tirés au hasard ; et les trois auteurs ont obtenu que dans les enquêtes sur la consommation de fin 2001 et 2002 on ajoute des questions portant sur la date et le montant des rebates reçues. Les travaux des auteurs de l'article montrent de manière satisfaisante que cette baisse d'impôt a eu un impact important sur les achats des ménages pendant six mois environ.

Résultat positif, du moins en apparence. Car, l'impact sur la consommation n'est qu'un instrument, pas une fin: ce sont la croissance et le chômage que la baisse d'impôt vise (du moins si l'on en croit les discours de ceux qui l'ont décidée). Et là, l'économie expérimentale ne peut nous être d'aucun secours : le chômage a augmenté aux Etats-Unis en 2002... Sur un plan théorique, il est possible qu'une consommation des ménages accrue suscite une inflation qui rende les exportations américaines moins compétitives et l'effet final sur la production des entreprises américaines incertain. Il est donc difficile d'imaginer une expérience qui permette de trancher ce point.

Si j'ai traité cet exemple un peu longuement, c'est pour illustrer plusieurs points :

  • l'économiste ne peut fonder son évaluation des effets des choix politiques que sur une accumulation d'arguments de plusieurs types : la théorie, l'observation du passé (de l'histoire économique à l'économétrie la plus poussée), mais aussi la connaissance des institutions, et même l'introspection ;
  • il n'existe pas de recette qui dicte le mélange optimal de ces différents ingrédients. A un certain stade, l'esprit de géométrie doit céder le pas à l'esprit de finesse ;
  • il est donc prévisible (et normal) que les économistes ne s'accordent pas sur leurs évaluations.

L'idéologie des économistes

J'ai jusqu'ici omis un ingrédient qui joue un rôle non-négligeable dans les jugements qu'émettent les économistes de tous bords : leur biais personnel. L'économie, comme toutes les sciences sociales, attire dans ses rangs une population bien particulière. D'après mon expérience d'étudiant puis d'enseignant, deux éléments jouent dans cet attrait :

  • l'aspect mathématique sociale de la plus formalisée des sciences sociales. Actuellement, le grand public (cultivé) classe plutôt l'usage des mathématiques en économie à droite ; mais ce n'a pas toujours été le cas. Après tout, Condorcet était un révolutionnaire reconnu ; et Léon Walras, le fondateur de la théorie de l'équilibre général, dut s'expatrier à Lausanne parce que l'establishment universitaire libéral voyait ses travaux d'un mauvais oeil. Cette méfiance a perduré jusqu'au milieu du Xxe siècle ;
  • une volonté de réformes sociales vague et très diversement orientée selon les individus, mais bien réelle.

L'histoire donne de multiples exemples du dernier aspect. Les économistes classiques britanniques, à la suite de Bentham et Ricardo, appartenaient aux radicals ; et c'est en répondant à leurs attaques contre l'esclavage que le très réactionnaire Carlyle inventa l'épithète dismal science en 1849. John Stuart Mill évolua vers le socialisme ; Léon Walras était clairement socialiste ; et Knut Wicksell fut emprisonné pour ses convictions bien peu conventionnelles.

George Stigler, qui a reçu le prix Nobel d'économie en 1982, a consacré en 1959 un article classique [4] aux convictions politiques des économistes ; il y écrivait :

Economics has seldom attracted to its ranks the detached and unemotional intellectual who finds the posing and solving of difficult problems satisfying even in the absence of immediate or perhaps even eventual usefulness of the solution. On the contrary, individuals have chosen this field because they wished to solve live economic problems and felt a need to master the weapons provided by the science which deals with these problems.

Ceci dit, l'apprentissage de la science économique semble effectivement créer une certaine convergence des opinions parmi les économistes. Stigler le notait dans le même article:

The corpus of economic analysis can be turned to a thousand contradictory ends. But by and large it is not: my thesis is that the professional study of economics makes one politically conservative.

Cette citation doit être interprétée en tenant compte du décalage entre le mode de pensée américain et celui qui prévaut en France ; ce que Stigler définit au début de son article comme a conservative serait pour nous un libéral éclectique. Elle me paraît toutefois assez juste, si on en juge par les contacts que l'on peut nouer parmi les économistes (notamment français) qui participent à la recherche au niveau international.

Que faire ?

Ce rôle des convictions personnelles, comme son caractère inévitable, étant ainsi reconnus, que peut bien faire le grand public ? Comment pondérer les affirmations des différents économistes ? La situation n'est pas aussi inquiétante qu'il y paraît. J'ai dit plus haut que chaque économiste mélangeait les différents éléments de jugement (dont son biais personnel) selon des proportions qui lui sont propres. On ne peut pas espérer que les profanes (parmi lesquels il faut bien inclure l'essentiel des journalistes) consacrent le temps et la compétence nécessaire à trier les très idéologues des très experts. Mais c'est précisément l 'une des missions que s'assigne la profession des économistes, à la fois par curiosité malsaine et parce que c'est le moyen le plus efficace d'allouer postes et moyens financiers. Il est rare qu'un très idéologue ait une bonne réputation parmi ses homologues, même s'il peut faire illusion quelque temps.

Ce processus de jugement par les pairs n'est pas sans faille : en économie comme ailleurs, des castes se font et se défont. Mais dans l'histoire des sciences, on n'a rien trouvé de plus neutre. Alors, lois ou convictions ? Comme la majorité des économistes, je constate l'existence de certaines régularités statistiques dans le comportement humain, auxquelles on attribue le caractère de lois. La mesure précise de ces régularités relève en principe de l'économétrie ; mais celle-ci laisse encore trop de zones floues, d'où le recours aux convictions---qui, rappelons-le, comprennent des éléments de jugement informel aussi bien que des biais personnels. Il reste que les économistes mainstream (ce terme intraduisible est plus évocatif et moins connoté que le qualificatif d'orthodoxes) ont beaucoup plus de points d'accord que le grand public ne l'imagine. La corporation des économistes devrait à mon sens s'attacher à renforcer le pôle lois aux dépens du pôle convictions en agissant sur deux plans :

  • accumuler les études empiriques rigoureuses ;
  • ne pas hésiter à dénoncer l'usage abusif de raisonnements approximatifs et les manipulations de statistiques douteuses.

 


Notes :

[1] Economic Possibilities for Our Grandchildren, 1930.

[2] Ce qui coexiste dans ce courant politique avec un espoir de révolution renouvelé (à l'échelon mondial cette fois, la revanche de Trotsky en quelque sorte).

[3] Proposals for a Revenue Tariff(1931).

[4] The Politics of Political Economists, Quarterly Journal of Economics (1959).