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La mondialisation s'achève

Publié le 26/07/2007
Auteur(s) : François Fourquet
L'économie mondiale actuelle est le résultat d'un très long processus de mondialisation, qui a commencé avec la dissémination des premiers hommes sur la planète. Nous, leurs descendants, nous vivons désormais dans un monde unifié par l'économie, mais divisé par la politique et la religion. Cependant, ce processus n'est pas seulement économique : l'économie n'est pas en effet un système autonome muni de ses lois propres. C'est le nom donné à ce qui apparaît lorsqu'on éclaire les sociétés avec les mots du discours économique. C'est un aspect, rien d'autre.

L'économie ne fait que parachever un mouvement plurimillénaire qui traduit l'unité fondamentale de la société humaine.

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Voici un texte de François Fourquet. Il est un des trop rares économistes qui intègrent l'histoire longue dans leurs recherches. Il a publié notamment Richesse et puissance, une généalogie de la valeur (éd. La Découverte, 1989, réédité en 2002). Pour lui, la mondialisation ne fait que parachever un mouvement plurimillénaire qui traduit l'unité fondamentale de la société humaine.

L'économie mondiale actuelle est le résultat d'un très long processus de mondialisation, qui a commencé avec la dissémination des premiers hommes sur la planète. Nous, leurs descendants, nous vivons désormais dans un monde unifié par l'économie, mais divisé par la politique et la religion. Cependant, ce processus n'est pas seulement économique : l'économie n'est pas en effet un système autonome muni de ses lois propres. C'est le nom donné à ce qui apparaît lorsqu'on éclaire les sociétés avec les mots du discours économique. C'est un aspect, rien d'autre.

Or, les sociétés particulières dépendent elles-mêmes du monde : elles sont imprégnées et travaillées par des flux mondiaux qui pénètrent leur intimité. Elles font partie d'une société mondiale qui les entraîne depuis toujours dans un mouvement cosmique global, comme si les hommes, isolés dans leur clan, avaient toujours su qu'ils appartenaient à un ensemble plus vaste : l'espèce humaine. Parfois, les flux entre ses éléments sont si ténus qu'ils en sont invisibles : une simple information, circulant à travers la planète, peut provoquer des bouleversements sans invasion militaire, sans exportation commerciale significative, sans migration perceptible, sans trace archéologique, sans rien. Enfin, presque. L'histoire est pleine de ces phénomènes liés mystérieusement par des vibrations aussi subtiles et légères que le battement d'aile du papillon de la théorie du chaos.

Comment nier que l'histoire a un sens ? L'unification du monde procède par vagues successives, agrégeant de nouveaux territoires. Elles sont énigmatiques : comment expliquer, par exemple, l'énergie qui lance Rome à la conquête de la Méditerranée, les Arabes à l'assaut des empires antiques ou les Européens à la conquête du monde ? Ou le démarrage de la révolution industrielle ? L'ardeur religieuse joue un rôle aussi important que l'appât du gain ou la passion guerrière dans ce déferlement d'une vague civilisationnelle sur d'immenses espaces. Même lorsqu'elle se retire, il en reste toujours quelque chose, un germe qui fermente, transforme et enrichit la civilisation dominée autant que celle qui était dominante.

Vers - 8000, dans le croissant fertile de l'Asie du Sud-Ouest, les hommes inventent l'agriculture et, quelques millénaires plus tard, au même endroit, la ville. La civilisation agricole et urbaine se répand alors sur la Terre, apportant le surproduit, la division en classes, la métallurgie, l'écriture et la cité-Etat, qui se transforme parfois en empire, avec de fréquents reculs : la vie d'une civilisation est scandée par une alternance d'unité impériale et de désagrégation politique. Dans l'Antiquité, les religions universelles unifient de grandes civilisations.

Au VIIe siècle, la conquête arabe étire la civilisation musulmane sur une aire immense liant l'Occident et l'Orient de l'ancien monde, suscitant par contrecoup la naissance de la chrétienté. Là surgissent, vers l'an mille, la féodalité, les villes marchandes et les premiers linéaments d'une économie-monde européenne pilotée par les cités-Etats italiennes. Une conjonction très rare d'unité économique et de division politique favorise l'éclosion du capitalisme : aucun empire n'a jamais unifié durablement l'Europe ; le pouvoir public fragmenté ne peut empêcher, malgré la convoitise des princes, l'accumulation par les dynasties marchandes du capital privé engendré par le commerce au loin.

Au XVIe siècle, avec les grandes découvertes, l'économie-monde européenne se dilate, se mondialise. Par la colonisation, l'Europe associe le futur Sud à son propre destin. Rien ne semble pouvoir arrêter cet élan planétaire : L'Empire ottoman, grande puissance musulmane, tombe en décadence ; la Chine, qui avait commencé à explorer le monde, renonce et se referme ; le Japon aussi ; l'Inde est prise par l'Angleterre. Désormais, l'Europe conquérante a les mains libres pour exploiter et diriger le monde.

Au XIXe siècle, l'Angleterre, grâce à sa maîtrise des routes maritimes et des marchés mondiaux, se lance dans la révolution industrielle et la diffuse sur toute la planète. Croissance et densification démographiques, industrialisation, captage de l'énergie de la Terre, productivité du travail, urbanisation, explosion du commerce mondial, des mouvements de capitaux et des firmes multinationales, épaississement des bureaucraties d'Etat qui croient pouvoir isoler des économies nationales séparées : l'extension de la mondialisation s'accompagne d'une formidable accumulation intensive de puissance. Londres réalise, par l'économie, le rêve des bâtisseurs d'empire : unifier l'Europe et le monde. L'économie-monde européenne finit par absorber le reste du monde et former une seule économie mondiale à la fin du XIXe siècle.

Mais la Première Guerre mondiale bloque ce processus : au moment même où les Etats-Unis, soudain maîtres du monde, se préparent à saisir le sceptre de l'économie mondiale, la révolution russe de 1917 brise l'unité sur le point de s'achever, elle fait sécession et construit le « socialisme réel » à l'abri d'une forteresse douanière et culturelle. Le fascisme l'imite. L'économie mondiale se cloisonne, mais la grande crise de 1929 traverse facilement les barrières élevées par les Etats dirigistes pour se protéger de la tempête mondiale.

Après 1945, la guerre froide prolonge la division du monde. La forteresse socialiste s'étend à l'Europe orientale et à l'immense Chine ; vers 1950, elle enferme le tiers de l'humanité. Mais bientôt le système craque, les réformes échouent. La première, la Chine rompt son isolement (1978), le mur de Berlin s'écroule (1989) et l'URSS se suicide. L'économie mondiale peut enfin achever son unification suspendue en 1914-1917 : elle absorbe l'ancien socialisme et l'ancien tiers monde. Et détruit les cloisons qui bloquaient la circulation : déréglementation, libéralisation, libre-échange, globalisation financière, investissements à l'étranger, etc[1].

Jamais la puissance américaine victorieuse n'a paru aussi grande. Elle est pourtant contestée par de nouveaux « poids lourds » jadis colonisés ou dominés, parfois grands comme une civilisation (Inde, Chine, Brésil...). Ils montent sur la scène mondiale, qui était monopolisée pendant la guerre froide par le duel américano-soviétique, tandis qu'ils grandissaient dans l'ombre. Maintenant, ils affirment leur force. Pour la première fois depuis trois ou quatre siècles, l'Occident n'est plus le seul maître du monde. Partout, il lui faut composer et négocier sur les grands problèmes mondiaux : commerce, investissements, monnaie, répartition des richesses et du pouvoir, protection de l'environnement, climat...

Nous prenons conscience de notre interdépendance planétaire, de notre solidarité organique au sein d'une seule et même société mondiale, qui s'est formée à notre insu quand nous étions obnubilés par notre appartenance nationale. Une étape majeure de la mondialisation s'achève sous nos yeux, une nouvelle ère historique commence.

[1] Voir "Le rapport international est toujours dominant", par François Fourquet, Année de la régulation n°8, éd. Presses de Sciences-Po, janvier 2005.

 

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