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La nouvelle division internationale du travail

Publié le 26/07/2007
Auteur(s) : Lionel Fontagné
Alors que l'échange de biens entre sociétés est très ancien, la division approfondie des tâches entre nations est un phénomène récent, favorisé par la réduction des coûts de transaction et de communication. À une division du travail entre riches pays industriels et pays en développement, exportateurs de produits primaires, a succédé une forte imbrication de ces deux types d'économies, qui s'appuie notamment sur un partage des chaînes de valeur ajoutée. Les conséquences de cette nouvelle répartition des tâches sont assimilables à un progrès technique.

À l'image de la célèbre manufacture d'épingles dépeinte par Adam Smith (La Richesse des Nations, 1776), dans laquelle chaque ouvrier se voyait affecté à une tâche précise participant à la production de l'atelier, la notion de division internationale du travail (D.I.T.) fait référence à la spécialisation des économies nationales dans des activités particulières, laquelle donne lieu à des échanges commerciaux. La participation à la D.I.T. implique, en effet, dans un pays, l'abandon (total ou partiel) des activités les moins efficaces économiquement, qui sont concurrencées par les importations, et l'affectation des ressources ainsi libérées (hommes, capitaux, ressources naturelles) aux activités les plus efficaces, dont le produit sera exporté. La variété des "Made in" indiqués sur les produits que nous consommons quotidiennement offre un raccourci saisissant de la très forte interdépendance des économies. Il est d'usage de parler de "nouvelle division internationale du travail", à propos des modalités actuelles de partage international des tâches, un phénomène qui a connu une accélération récente.

L'échange international porte également sur les services: ces échanges sont toutefois beaucoup moins libéralisés que ceux qui portent sur les biens et s'appuient pour l'essentiel sur la présence à l'étranger (une banque installe une filiale à l'étranger et distribue sur place des services financiers), ou a contrario sur le déplacement du consommateur (un cafetier parisien servant une eau gazeuse à un touriste étranger exporte un service). Il s'agit donc d'une logique très différente de la D.I.T. telle qu'elle est envisagée dans cet article.

De la D.I.T. traditionnelle...

L'échange international apparaît dès les toutes premières civilisations, comme en témoigne la mise au jour de poteries ou de monnaies anciennes bien loin de leur lieu de production. C'est que l'échange, dont les économistes montrent le caractère mutuellement avantageux, est aussi ancien que l'industrie humaine. L'échange est la rencontre de deux raretés relatives: ce qui est plus rare dans un pays l'est moins dans un autre, et chaque pays est prêt à abandonner une certaine quantité de ce dont il dispose en abondance relative pour se procurer ce dont l'autre pays dispose abondamment. Les bases de la D.I.T. ne sont pas différentes aujourd'hui: les différences relatives de dotations en ressources et les écarts de productivité et de technologie entre les pays permettent effectivement de rendre compte du contenu du panier de biens importés et exportés par ces pays (Trefler, 1993). Ce qui est nouveau, en revanche, a trait à l'étendue de cette D.I.T., aux formes qu'elle prend, et à la profonde interdépendance de nos économies.

La spécialisation des productions suppose des contacts réguliers, des moyens de transport efficaces, l'existence de marchés structurés, une ouverture des frontières (par la négociation ou le canon, selon les circonstances). À l'échelle historique, toutes ces conditions n'ont été vraiment réunies que très récemment. Les grandes plaines de la Russie déversent au XIXe siècle leurs grains sur une Europe de l'Ouest qui développe alors des productions industrielles. L'Angleterre bloque le développement du textile-habillement dans sa grande colonie et exporte les "indiennes" tissées outre-Manche. L'Allemagne exporte des locomotives... Le "grand XIXe siècle", que les historiens économiques prolongent jusqu'à la Première Guerre mondiale, est caractérisé par un premier mouvement de mondialisation. Chemins de fer, bateaux à vapeur détrônant les clippers, câbles sous-marins transatlantiques pour le télégraphe, développement de l'industrie et mécanisation de l'agriculture, libre-échange britannique, émergence de nouveaux pays industriels (les États-Unis), tout est en place pour que l'interdépendance des économies s'accroisse fortement. Et effectivement, l'intensité des échanges entre pays industriels, au déclenchement de la Première Guerre mondiale, atteint un niveau qui ne sera retrouvé que dans les années 1970, à la fin des Trente Glorieuses.

À cette occasion se met en place une D.I.T. que l'on qualifie de "traditionnelle". Aux pays pauvres la spécialisation dans les matières premières ou agricoles, aux riches la production industrielle. Les gains de productivité, issus de l'application du progrès technique, apparaissent de façon privilégiée dans les usines; le niveau de vie d'un pays dépendant grosso modo de son niveau de productivité, la question de l'enfoncement des pays exportateurs de produits primaires dans le sous-développement a logiquement constitué un argument de poids en faveur des politiques "autocentrées" visant, après la décolonisation, à tout produire sur une base autonome afin d'éviter de participer à ce qui a pu être appelé à l'époque un "échange inégal", selon le titre d'un ouvrage d'Arghiri Emmanuel (1969). Cette politique, qui a lamentablement échoué, a mis en évidence l'existence de rendements d'échelle croissants (les grandes unités de production sont plus efficaces que les petites: en augmentant l'échelle de la production, on réduit le coût par unité produite), et donc l'intérêt de participer au commerce mondial, ne serait-ce que pour pouvoir développer des unités de production de taille suffisante, dont une partie de la production pourra être exportée. En retour, l'importation de biens fabriqués de façon efficace et intégrant les technologies étrangères est à la fois moins coûteuse que la production sur place et source de déversement (spill over) technologique.

...à une nouvelle D.I.T.

Progressivement, les pays en développement ont donc ouvert - et spécialisé - leur économie, aidés en cela, au cours des dernières décennies, par les injonctions des plans d'ajustement structurel du F.M.I., par la libéralisation des échanges au sein du G.A.T.T. puis de l'O.M.C. (pour ceux qui y ont adhéré), par le système de préférences généralisées instauré grâce aux efforts de l'O.N.U. (il garantit aux pays en développement un accès préférentiel aux marchés des pays industrialisés) et par les investissements des firmes étrangères à la recherche de nouveaux marchés ou de sites de production aux coûts attractifs.

Ce phénomène s'est développé après le premier choc pétrolier et le paysage de l'industrie mondiale s'en est trouvé profondément affecté. Les consommateurs des pays riches ont subitement été confrontés à une offre de biens à bas prix, exportés par ces nouveaux concurrents. Les pays en développement se sont, en effet, spécialisés dans les produits manufacturés dont les méthodes de production correspondaient le mieux à leurs conditions économiques, caractérisées par un ratio de capital par tête très bas (Leamer, 1985). En amont, le textile (intensif en capital) a été relativement préservé au Nord alors qu'en aval l'habillement (intensif en travail) subissait de plein fouet la concurrence des pays du Sud. Ces nouvelles exportations du Sud se sont donc ajoutées aux traditionnelles cultures tropicales et à l'extraction minière.

Le caractère dévastateur de cette première vague de produits a rapidement conduit les pays industrialisés à se protéger au moyen des accords multifibres, signés en 1974 et qui auront finalement encadré cette concurrence pendant trente ans (démantèlement au 1er janvier 2005). Dans le même temps, l'Europe et les États-Unis ont dû déverser sur les marchés mondiaux les surplus d'un secteur agricole auquel ils ont accordé un soutien massif pour des raisons à la fois politiques et stratégiques. En Europe même, la montée en régime du Marché commun, relayé par le Marché unique, a essentiellement conduit au développement d'échanges croisés au sein des industries, en contradiction avec le principe de spécialisation des pays. Enfin, les firmes multinationales, plutôt que de dupliquer leurs unités de production dans leurs différentes implantations, se sont réorganisées sur une base globale, fractionnant la chaîne de valeur ajoutée entre leurs différentes filiales, et délocalisant ou sous-traitant une partie de leurs productions.

Toutes ces évolutions traduisent un bouleversement total de la D.I.T., autorisant à parler d'une "nouvelle D.I.T.". De nouveaux acteurs, des échanges croisés de produits différenciés et une organisation globale des firmes multinationales: tels sont les ingrédients de cette interdépendance historiquement inédite entre systèmes productifs nationaux.

De nouveaux acteurs

Le résultat de ces évolutions est saisissant. L'indicateur d'avantage comparatif révélé (cf. encadré) met en évidence un renversement progressif de la D.I.T. depuis 1967. En effet, l'évolution de l'insertion dans la D.I.T. des pays émergents (cf. tableau) se traduit d'abord par une forte progression dans les industries d'assemblage: électronique grand public et informatique, confection et bonneterie, automobile. L'automobile, plus capitalistique que les branches précédentes, était encore en déficit structurel il y a dix ans, elle est maintenant en excédent. De même, les pays émergents ont été d'abord avantagés dans la confection, puis dans l'électronique grand public, puis dans l'informatique. Tel est le renversement de la D.I.T.: vêtements puis postes de radio et téléviseurs, puis ordinateurs, puis automobiles..., alors que les produits mécaniques et électriques étaient traditionnellement l'apanage des pays du Nord.

Mais, s'agissant d'assemblage, les composants doivent être importés, au même titre que les fils et les tissus: d'où des déficits structurels croissants dans ces branches, de même que dans les machines, qui restent produites au Nord pour l'essentiel.

Des échanges croisés de produits différenciés

Un grand progrès dans l'analyse de la D.I.T. a été de distinguer les échanges intra-branche (automobiles Volkswagen contre Fiat) des échanges inter-branches (Airbus contre tee-shirts). Les échanges de type inter-branches impliquent des coûts d'ajustement élevés, associés à la disparition des industries concurrencées par les importations, aux requalifications longues et coûteuses de personnel et à la non reconversion du capital physique. L'ajustement peut donc prendre du temps et il est d'autant plus difficile que la croissance globale de l'économie est faible et que de vastes poches de chômage existent. Au contraire, les échanges de type intra-branche n'impliquent pas de tels coûts. Ce sont les firmes qui se spécialisent, non les pays. Même si l'élargissement du marché s'accompagne de sorties de firmes (c'est-à-dire de disparitions), même si la pression concurrentielle incite les firmes à comprimer leurs coûts, globalement les industries ne disparaissent pas au niveau national.

La mesure des types d'échange recourt à des données fines de commerce international par produits (5 000 à 10 000 produits selon les sources), afin de ne retenir que le croisement d'échanges de produits suffisamment similaires (et non un planeur contre un Airbus). On s'intéresse aux relations bilatérales (l'Allemagne face à l'Italie) pour éviter d'assimiler à un croisement de flux la somme de deux flux de sens contraire avec des partenaires différents (excédent allemand sur l'Italie compensé par un déficit allemand vis-à-vis de la Suède, pour le même produit).

Les travaux réalisés sur le Marché unique européen mettent en évidence la prééminence des échanges intra-branche entre pays membres, alors que les échanges avec les pays tiers sont plutôt inter-branches (Fontagné et al, 1998, Fontagné & Freudenberg, 2002). L'intégration européenne, qui s'est traduite par le développement entre les pays membres des échanges intra-branche, a conduit à un ajustement "en douceur" des systèmes productifs nationaux, tout en garantissant d'importants gains d'efficacité (économies d'échelle). C'est toutefois l'échange intra-branche en différenciation verticale (portant sur des produits de qualité différente et source de coûts d'ajustement dans la mesure où les différences de qualité reflètent notamment des différences de qualification de la main-d'œuvre employée) qui progresse le plus rapidement: les pays de l'Europe du Sud sont ainsi plutôt spécialisés dans le moyen et le bas de gamme.

À l'inverse, les pays n'ayant pas promu autant l'intégration régionale (États-Unis, Japon), ou possédant un niveau de revenu plus bas (Chine, Thaïlande) conservent une spécialisation de type inter-branches.

Une nouvelle donne concurrentielle

Jusqu'au milieu de la décennie 1990, même si quelques secteurs (habillement, jouets...) étaient fortement affectés, l'impact de l'émergence de nouveaux concurrents sur les volumes de commerce restait limité, l'essentiel du commerce se faisant entre pays industrialisés, c'est-à-dire entre des pays similaires en termes de dotations en facteurs de production. Cette similarité limitait l'ampleur de la spécialisation et il n'était pas question pour un pays d'abandonner totalement de vastes secteurs de production. Il n'était pas non plus question d'être concurrencé dans les secteurs intensifs en technologie, en travail qualifié, en "actifs intangibles" (marques, savoir-faire, etc.) par des pays à bas salaires. Enfin, on n'envisageait pas d'être concurrencé pour un type donné d'activités (l'assemblage, par exemple) dans l'ensemble des secteurs. L'ampleur déjà prise par le phénomène d'émergence et ce qu'il est possible d'anticiper à l'horizon d'une quinzaine d'années seulement, modifient profondément la donne (Fontagné et al., 2004).

Au cours de la période 1999-2002, les pays émergents ont contribué à hauteur de 53 p. 100 à la croissance des exportations mondiales (en volume) et à hauteur de 43% à celle des importations mondiales, contre 31 p. 100 et 13 p. 100 respectivement pour la période 1995-1998 (La Lettre du CEPII n°231, 2004). À titre d'exemple, une année de progression du marché chinois équivaut à la taille du marché allemand dans certaines industries. De même, alors qu'il y a déjà quatre fois plus d'unités de production en service en Chine que dans l'Union européenne dans l'une de ces industries, il y en a autant en construction en Chine que d'installées dans l'Union: cette nouvelle offre ne fournira pas uniquement le marché intérieur chinois mais viendra dynamiser les exportations mondiales.

Dans ce contexte d'émergence de nouveaux concurrents, plusieurs éléments se combinent aujourd'hui pour transformer profondément le paysage industriel mondial. La modularité des produits (c'est-à-dire la possibilité de décomposer les produits en sous-ensembles pouvant être produits indépendamment) ouvre des possibilités techniques de réorganisation des processus de production sur une base globale (design, fabrication des composants et assemblage dans trois unités distinctes du groupe), tandis que la forte chute des coûts de communication (Internet), de transport (conteneurisation) et des droits de douane rend ces stratégies économiquement attrayantes pour les entreprises. Parallèlement, les firmes doivent arbitrer entre exploitation des rendements d'échelle croissants, par limitation du nombre d'unités de production efficaces, et proximité avec la demande pour minimiser les coûts de transport mais en multipliant les coûts fixes (Markusen, 2002). La gestion de ces différentes contraintes débouche sur une organisation globale de la firme.

Vers une organisation globale des firmes

La pression concurrentielle des importations impose aux firmes de rechercher de nouvelles sources de gains de productivité, de se recentrer sur les activités où elles sont le plus efficaces, enfin d'appliquer le progrès technique. Ainsi, le commerce international a un effet de sélection des produits: les plus intensifs en travail non qualifié ou ceux dont les processus de production sont le plus difficilement automatisables disparaissent. Les biens dont la fabrication a été maintenue au Nord possèdent alors un contenu factoriel (les facteurs de production mobilisés) différent de ceux qui sont importés et dont les concurrents nationaux ont disparu (Wood, 1994). La pression concurrentielle des importations entraîne, par ailleurs, un effet de sélection des firmes, et donc élève le niveau moyen de productivité des secteurs (Bernard & Jensen, 1999, 2003; Jean, 2002; Mélitz, 2003). Enfin, la recherche d'efficacité et de nouveaux avantages comparatifs par les firmes conduit celles-ci à fractionner le processus de production; l'industrie automobile européenne est à cet égard emblématique: moteurs fabriqués en Allemagne, vitrages en France, boîtes de vitesses au Royaume-Uni, assemblage en Espagne.

Au total, les firmes répondent à la concurrence des importations en réalisant des gains de productivité et en fractionnant le processus de production pour tirer parti des différences de coûts relatifs. Ce faisant, elles élèvent le niveau de qualification observé au sein des industries. On enregistre alors un impact sur les emplois non pas entre les industries mais au sein des industries. C'est un fait avéré pour les États-Unis (Feenstra & Hanson, 1996), pour la France (Strauss-Kahn, 2003) ou encore le Royaume-Uni (Hijzen et al., 2003). Par exemple, la demande de salariés non qualifiés diminue non pas en raison d'un développement de l'industrie pharmaceutique (employant surtout des salariés qualifiés) aux dépens de l'industrie de l'habillement (employant surtout des non-qualifiés), mais en raison d'un mouvement, commun aux deux industries, de progression du niveau de qualification des emplois offerts.

Les implantations à l'étranger des firmes multinationales ont des effets similaires à ceux du commerce international. Les travaux empiriques montrent que la production à l'étranger augmente l'emploi de personnel qualifié et réduit celui d'employés non qualifiés dans le pays d'origine, sans effet notable sur l'emploi total. Le mécanisme identifié est complexe: la production des filiales étrangères se substitue partiellement à celle de la maison mère; mais l'amélioration de la compétitivité de la firme augmente ses ventes et donc aussi la production de la maison mère (Chen & Ku, 2003).

De même, la comparaison des firmes devenant multinationales avec celles qui n'investissent pas à l'étranger montre que la performance des premières s'améliore en termes de productivité totale et de croissance, alors qu'aucun effet sur l'emploi n'est observé une fois pris en compte les autres déterminants des variations de l'emploi (Barba-Navaretti & Castellani, 2003).

Finalement, les firmes se réorganisent globalement pour résister aux pressions concurrentielles. Elles spécialisent leurs filiales à l'étranger sur les segments de valeur ajoutée les mieux adaptés aux conditions locales de production qu'elles rencontrent. L'effet sur l'emploi est globalement limité mais clairement défavorable aux salariés non qualifiés dans les pays du Nord. Ce constat est donc assez éloigné des craintes de déménagements systématiques d'usines vers les pays à bas coûts de main-d'œuvre, véhiculées par quelques exemples emblématiques de délocalisations.

Un fractionnement des chaînes de valeur ajoutée

La première conséquence de ces évolutions est l'accroissement dans les échanges mondiaux de la part des échanges de pièces détachées et de composants (Fontagné, 1991; Yeats, 2001). Une enquête réalisée sur l'ensemble des firmes multinationales américaines montre qu'une baisse de 1% des coûts de transport entraîne une augmentation de 2% à 4% des importations de biens intermédiaires destinés à être transformés. L'importation devient alors "productive" au sens où une grande partie des importations retournent dans le processus de production, où elles déversent technologie et gains de productivité. On parle à cet effet de division internationale des processus productifs (D.I.P.P., Lassudrie-Duchêne, 1982), ou encore de division verticale du travail. Ce fractionnement des chaînes de valeur ajoutée au niveau international permet de tirer parti des différences de coûts ou de productivité entre les différentes localisations possibles. Il y a là de nouveaux gisements de gains d'efficacité (Sanyal & Jones, 1982; Dixit & Grossman, 1982).

Cette réorganisation globale des firmes implique enfin de nombreux échanges entre filiales localisées dans différents pays, ou entre filiales et maison mère. Ces échanges intra-firme portent sur les produits en cours de fabrication, ou sur les produits finis destinés à la revente. Aux États-Unis, le commerce intra-firme représente la moitié des exportations. Plus de 90% des exportations industrielles des firmes américaines vers leurs filiales portent sur des biens en cours de fabrication, destinés à être transformés ou assemblés à l'étranger.

Les opinions publiques sont fortement sensibilisées à ce qui constitue la partie émergée de cette évolution, à savoir les délocalisations. Les fermetures d'usines dans un pays pour les réinstaller dans un autre et réimporter ensuite une partie de la production sont spectaculaires; elles représentent toutefois une part limitée des opérations de restructuration internationale des firmes. Même dans le cas des investissements allemands dans les pays de l'Est auxquels l'Union européenne s'est récemment élargie, les délocalisations n'ont jamais représenté plus d'une opération de restructuration internationale sur cinq. Et le nombre d'emplois perdus en Allemagne, sur une décennie, est très limité (de l'ordre de 90 000 dans l'étude de Marin de 2004). Mais, par leur impact local fort sur des bassins d'emplois traditionnels déjà en difficulté, ces opérations spectaculaires cristallisent les contradictions des nouvelles formes du commerce international: gain d'efficacité, mais coûts localisés et clairement identifiables. C'est probablement ce qui rapproche cette nouvelle D.I.T. de la D.I.T. traditionnelle: la spécialisation fait des gagnants et des perdants, conférant ainsi à la puissance publique une grande responsabilité en termes d'accompagnement de l'ouverture des économies.

 

Lionel FONTAGNÉ


Bibliographie

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Universalia 2005 ©2005 Encyclopædia Universalis, éditeur

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