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La sociologie des classes moyennes autour des travaux de Serge Bosc

Publié le 18/10/2008
Auteur(s) : Serge Bosc
Stéphanie Fraisse-D'Olimpio
Ce dossier comprend la transcription d'un entretien avec Serge Bosc ainsi que trois articles. Le premier revient sur la réalité vécue par les classes sociales aujourd'hui et par les classes moyennes en particulier, le second en définit les contours, et le troisième aborde les grands débats contemporains autour de la classe moyenne. Enfin, nous proposons une sélection de liens vers les présentations d'ouvrages portant sur les classes moyennes et la notion de classes sociales.
Serge Bosc a été professeur en classes préparatoires puis enseignant de sociologie à l'université Paris-VIII-Saint-Denis jusqu'en 2005.

Il est l'auteur de Stratification et classes sociales (Armand Colin, 2008, 6e édition) dans lequel il présente les principales approches classiques et contemporaines de la stratification et analyse l'influence des transformations du paysages social sur les différents groupes composant la société française. Il a également réalisé un dossier sur "Les classes moyennes" pour Problèmes politiques et sociaux (La Documentation française, 2007) dans lequel il explore les contours des classes moyennes, ses comportements et styles de vie, en confrontant les approches de divers sociologues spécialistes de cette constellation moyenne. La réflexion s'appuie sur une série d'extraits de textes qui viennent éclairer les principaux enjeux du débat sur l'éventuelle dépendance des classes moyennes, sur la réalité de leur « crise » ou encore du phénomène de moyennisation. Son dernier ouvrage sur la Sociologie des classes moyennes (Repères, La Découverte, 2008), approfondit ces principaux axes de réflexion et s'inscrit ouvertement dans une perspective socio-historique.

Nous nous appuierons dans ce dossier sur l'ensemble de ces contributions qui permettront d'alimenter en particulier le contenu des chapitres de première et terminale ES sur la stratification sociale.

I ) L'entretien avec Serge Bosc

Nous remercions S.Bosc d'avoir accepté de répondre à quelques questions sur son ouvrage, La sociologie des classes moyennes (2008), dont vous pouvez par ailleurs lire la présentation détaillée sur notre site.

1) Vous présentez dans votre premier chapitre les glissements sémantiques dont à fait l'objet la notion de « classes moyennes ». Comment expliquer en effet que les classes moyennes ont désigné des groupes différents au cours du temps ?

La première raison tient au vocable lui-même : à la différence d'autres appellations comme bourgeoisie, paysannerie, classe ouvrière, il ne peut être associé d'emblée à aucun groupe social précis. Un statut « moyen » peut renvoyer à des réalités diverses (revenu, patrimoine, niveau d'éducation, hiérarchie professionnelle, etc.) qui ne se correspondent pas forcément). Par contre , le vocable connote de façon générale une position intermédiaire entre les groupes « supérieurs » et « inférieurs ». C'est ce qui explique, qu'au cours des configurations sociales successives, il ait pu désigner des groupes différends. Si au début du XIXe siècle, la classe moyenne est associée à la bourgeoisie, c'est que, malgré la Révolution française et l'abolition des ordres, l'aristocratie tient encore le haut du pavé dans plusieurs « secteurs » (la propriété foncière, l'armée, la haute administration, le personnel politique). Au fur et à mesure que la bourgeoisie d'affaires s'affirme et que l'aristocratie voit ses positions décliner, la (ou les) positions intermédiaires sont celles occupées par les petits et moyens indépendants, artisans, commerçants, professions libérales n'appartenant pas à l'élite, i.e. la « petite bourgeoisie » entrepreneuriale et « à talents ». Au tournant des XIXe et XXe, elle en vient aussi à désigner des catégories salariées en expansion. Cette diversification explique la substitution progressive du terme au pluriel (« les classes moyennes ») au vocable au singulier.

2) Comment les dynamiques économiques et sociopolitiques bouleversent-elles la configuration des classes moyennes et viennent-elles établir ou renforcer des clivages en leur sein comme par exemple l'opposition entre « nouvelles » et « anciennes » classes moyennes ?

L'élément déterminant réside dans le processus de « salarisation » des sociétés développées, entamé dés le début du XXe et qui se déploie de façon spectaculaire au cours des trente glorieuses. Ce processus est repéré très tôt par les sociologues allemands (Schmoller, Weber), puis américains (Wright Mills), plus tard en France. La montée des appareils (privés et publics) résulte des phénomènes de concentration, du développement des services et des techniques, de la montée des administrations publiques ; il génère l'essor d'un salariat non manuel différencié (cadres supérieurs et « moyens », employés de bureau et de commerce) dans le même moment où les indépendants perdent du terrain. D'où l'opposition entre les fractions « anciennes » (i.e. les indépendants présents sur la scène sociale depuis longtemps) et « nouvelles » (les « cols blancs »). Mais un autre clivage, important lui aussi, oppose « gens du privé » (ceux de la sphère marchande, salariés et non salariés) et « gens du public » rattachés au monde étatique et para-étatique non-marchand.

3) « Le Front Populaire semble marquer un tournant important en France dans l'action collective des salariés. D'où vient le clivage plus prégnant peut-être en France qu'ailleurs entre salariés de haut rang et employés subalternes ?

Une double raison semble-t-il : dès les années 1920, se créent en France des regroupements d'ingénieurs, puis le terme de cadre commence à apparaître, signes de l'émergence d'une identité singulière des salariés d'encadrement. Par ailleurs, nombre d'employés du commerce et de la banque se résolvent à l'action collective lors du Front Populaire et soit constituent leurs propre représentation, soit rejoignent les confédérations des salariés manuels. On a là une différence significative avec l'Allemagne (où le terme de cadre est absent) et le monde anglo-saxon où une représentation commune, les « cols blancs », est plus prégnante.

4) Dans votre troisième chapitre, vous vous concentrez sur l'analyse des catégories indépendantes. Quelles sont finalement les catégories non salariées que l'on peut aujourd'hui classer dans la constellation moyenne et selon quels critères ?

En termes de CSP /PCS, on peut ranger dans la constellation moyenne, la majorité des actifs des catégories « commerçants », « artisans » auxquels on peut adjoindre une fraction des « agriculteurs exploitants », des « chefs d'entreprise » (la tranche employant de 10 à 49 salariés) et les « intermédiaires » indépendants (prestataires de services commerciaux, culturels ou de santé). En principe, ces agents échappent à la sujétion salariale, possèdent un patrimoine professionnel moyen ou modeste, et touchent des revenus d'activité les situant dans le « ventre » de la distribution des revenus. Ces critères sont malgré tout fragiles. Une part non négligeable des commerçants n'ont pas de véritable indépendance (cf. la franchise). Nombre de patrons de PME sont plutôt assimilables aux classes supérieures par l'importance de leur patrimoine (professionnel et autre) et leurs revenus d'activité.

5) La banalisation de la catégorie « cadre » permettent-elles de considérer que les cadres d'entreprise et de la fonction publique font aujourd'hui partie des classes moyennes ?

Outre une perte de distinction due à la massification relative de cette catégorie (de 5% des actifs en 1962 à 14% en 2005), la « moyennisation » des cadres tient aux transformations internes du groupe : de plus en plus d'entre eux sont des experts spécialisés ou des gestionnaires routiniers éloignés du pouvoir de l'entreprise, i.e. des cadres dirigeants. Bref, beaucoup de cadres n'encadrent pas et sont soumis tendanciellement aux impératifs de gestion comme les autres salariés. A partir de ces évolutions, plusieurs sociologues (dont P.Bouffartigue) rangent la grande majorité des cadres dans le salariat intermédiaire. Ce diagnostic est malgré tout à amender sérieusement : tant par leurs diplômes que par leurs revenus et leurs patrimoine, les cadres, du moins une bonne part d'entre eux, peuvent être classés dans les catégories supérieures de la structure sociale.

6) Vous observez que le groupe employé connaît une polarisation croissante. Quelles sont les principales lignes de fracture ?

Je reprends ici des analyses convergentes de la part de plusieurs observateurs (A.Chenu, M.Maruani entre autres). Il faut d'abord observer que le groupe « employés » de la nouvelle nomenclature en PCS inclut les « Personnels des services directs aux particuliers » (PSDP), ce qui d'emblée contribue à son hétérogénéité. Cela étant, cette polarisation est alimentée par les processus à l'oeuvre en son sein : en termes de profils professionnels : nombre d'employés administratifs bénéficient d'une certaine requalification des tâches avec la diffusion de la micro-informatique. A l'inverse on observe un développement du travail non-qualifié au sein des catégories employés de commerce et PSDP (et les agents de service de la fonction publique). Même chose pour les statuts d'emploi : les contrats précaires, le temps partiel contraint, le chômage sont plus fréquents parmi ces dernières. Les origines sociales et le jeu des « alliances » (le statut social des conjoints masculins d'un groupe essentiellement féminin) va dans le même sens. Autrement dit le groupe employés est de plus en plus segmenté entre des catégories pouvant émarger aux (petites) classes moyennes et celles enracinées dans les milieux populaires.

7) La littérature sociologique, depuis notamment Maurice Halbwachs a longtemps considéré que les classes moyennes n'avaient pas de rôle initiateur, voire étaient « dominées ». Pouvez-vous revenir sur les principales approches théoriques abordant cette idée d'une absence d'autonomie de la « petite bourgeoisie » ? (Halbwachs, Baudelot et Establet puis Bourdieu)

Ces analyses sont datées : elles remontent aux années 70 alors que le conflit social principal oppose une classe ouvrière encore organisée et le tandem Etat/Patronat. C'est par rapport à cette donnée que Baudelot et Establet leur dénient toute autonomie stratégique. Ces mêmes auteurs avancent que ces catégories bénéficient d'une « rétrocession de la plus-value » produite par le prolétariat. L'analyse de Bourdieu est davantage culturelle (au sens large : styles de vie et pratiques culturelles) : il soutient que les fractions petite-bourgeoises sont, à des degrés divers, dans un rapport de dépendance vis à vis de la classe dominante qui allie légitimité culturelle et prééminence innovatrice. L'aspiration à l'ascension sociale est un frein à la contestation de l'ordre établi.

8) Certains auteurs prennent le contre-pied de l'analyse bourdieusienne en montrant en particulier que les classes moyennes jouent un rôle pionnier dans le changement culturel ou encore constituent des « noyaux innovateurs ». Pouvez-vous développer ces approches ?

Tout en lui reconnaissant sont apport (la prise en compte des sphères culturelles et morales), plusieurs sociologues, au cours des années 80, reprochent à Bourdieu de rabattre le « libéralisme culturel » * des nouvelles couches salariées sur la seule logique de la société de consommation (le « devoir de plaisir » comme nouveau marché). Dans les années 70 et 80, des « noyaux innovateurs » (Mendras) jouent un rôle pionnier dans la transformation des modes de vie. Au surplus, ils sont à l'initiative de « nouveaux mouvements sociaux » (féminisme, écologisme) qui vont durablement marquer le paysage sociétal.

* (expression forgée par Schweisguth et Grinberg désignant l'accent mis sur l'autonomie de l'individu, les valeurs hédonistes)

9) Quel (s) diagnostic (s) peut-on faire aujourd'hui de la « moyennisation » ? Pourquoi distinguez-vous le phénomène de moyennisation « socioéconomique » et celui de moyennisation « culturelle » ?

Le diagnostic de moyennisation avancé dans les années 80-90 renvoyait à trois acceptions : l'atténuation des disparités socio-économiques, l'homogénéisation progressive des styles de vie, la formation tendancielle d'une vaste classe moyenne ne laissant sur ses bords que les milieux privilégiés et les couches sociales marginalisées. Aujourd'hui la plupart des d'observateurs rejettent l'idée d'une moyennisation « socio-économique ». On insiste au contraire sur la ou les nouvelle(s) pauvreté(s), les processus de précarisation qui affectent les milieux populaires mais aussi certaines franges des catégories « moyennes ». Quant à la moyennisation culturelle, l'analyse s'avère plus complexe. Avec l'allongement des études, l'effritement de la culture ouvrière traditionnelle et la diffusion de nouvelles normes comportementales, il y a bel et bien une réduction des distances sociales entre les couches moyennes « centrales » (professions intermédiaires, employés administratifs) et les milieux populaires non marginalisés. Mais d'un autre coté, « on n'observe aucune réduction significative des disparités entre milieux sociaux » (O. Donnat) dans le domaine de la culture dite consacrée. Au surplus, les cadres d'existence et les modalités d'adoption des nouvelles normes restent différenciées entre les classes.

10) Certains analystes font le constat d'une « crise des classes moyennes ». Quels sont brièvement les principaux éléments de déstabilisation des classes moyennes ? Peut-on pour autant parler d'une crise généralisée des classes moyennes ?

On observe incontestablement des processus de déstabilisations affectant tels ou tels segments des classes moyennes : stagnation des revenus des professions intermédiaires, fragilisation des statuts d'emplois des cadres mais surtout des intermédiaires administratifs et commerciaux, déclassements professionnels, (i.e. décalage croissant entre les diplômes acquis et les emplois décrochés), « sentiment de dévalorisation » partagé par maints enseignants, etc. Ces différents processus alimentent l'idée d'une « crise des classes moyennes », montée en épingle par les médias mais également diagnostiquée par certains analystes comme L. Chauvel. dans son essai, Les classes moyennes à la dérive (2006). Ainsi selon ce dernier, le « déclassement générationnel » toucherait en priorité les jeunes issus des catégories moyennes et, avec la raréfaction des emplois intermédiaires du public, ceux-ci « ont de moins en moins de place dans leur classe d'origine ». Cette analyse, nous semble-t-il, est contestable à un double titre. En premier lieu, elle minore - involontairement ?- l'ampleur des déstabilisations qui affectent en priorité les milieux populaires (les jeunes mais aussi les autres générations), ensuite, elle focalise abusivement une « panne de l'ascenseur social » dans les classes moyennes. Tout n'est pas bouché pour leurs rejetons ; par ex. un tiers des jeunes issus du groupe « professions intermédiaires » accèdent à des emplois « cadres » et assimilés.

11) Les classes moyennes semblent avoir été historiquement représentées par différentes catégories incarnant une sorte de « label classes moyennes ». Peut-on voir derrière l'impression de « crise des classes moyennes » un brouillage de ce que Ruhlmann nomme le « noyau d'identification » ?

Comme on l'a vu à propos de ses glissements sémantiques, l'appellation classe(s) moyenne(s) peut s'appliquer, au fil des conjectures, à des groupes sociaux différents. Ce que l'historien J. Ruhlmann nomme « noyau d'identification » est le groupe qui parvient à s'imposer pour représenter l'ensemble des classes moyennes sur la scène publique. Pendant longtemps, ce sont les indépendants qui sont parvenus à s'approprier le label. Au cours des années 60-70, l'appellation est plutôt associée aux « nouvelles couches salariées » en raison de leur prépondérance démographique mais surtout à cause du rôle moteur qu'elles jouent dans les dynamiques culturelles et politiques (cf. Question 8). Aujourd'hui, en raison de l'essoufflement de ces dynamiques et des nouvelles segmentations internes aux catégories salariées, il y a une compétition plus ou moins ouverte pour les représenter. Outre les petits indépendants qui veulent faire entendre leurs doléances mais qui ne sont plus en mesure de parler pour l'ensemble, on peut repérer trois composantes salariées revendiquant le label : des catégories moyennes-supérieures (« higher middle class ») qui protestent contre leur matraquage fiscal, les « classes moyennes d'Etat » rassemblées dans la défense des services publics, les classes moyennes du privé, sans doute moins organisées mais qui tentent de se faire entendre ne serait-ce qu'indirectement.

II) Quelle réalité pour les classes sociales aujourd'hui et pour les classes moyennes en particulier ?

Au cours des années 60-70, la notion de classe sociale est au coeur des discours politiques et des nombreuses enquêtes en sciences sociales sont consacrées aux luttes sociales ou à l'évolution de la condition ouvrière. De même, des revues spécialisées telles que la Revue Française de sociologie ou encore Sociologie du travail, étudient la place des classes moyennes dans la structure sociale. Enfin, des travaux importants portent sur la classe supérieure autour par exemple de Pierre Birnbaum ou de Pierre Bourdieu [1] et attestent de la vitalité de la notion de classe dans les sciences sociales.

Pourtant, à partir du milieu des années 80, les quelques textes abordant la notion de classes sociales débattent de leur effritement [2] et insistent sur les phénomènes de moyennisation, d'individuation des trajectoires ou encore d'exclusion.

La sociologie du travail se concentre non plus sur les groupes ouvriers ou employés mais sur une sociologie des professions. De même, plutôt que d'étudier les clivages de classes, ce sont les différences de genre, d'âge, d'origine qui font l'objet de l'attention des sociologues. Claude Dubar, dans un article intitulé « Sociétés sans classes ou sans discours de classe ? » [3] s'efforce de comprendre l'éviction brutale des classes sociales dans les discours, au cours des années 1980 et 1990. Il l'attribue à trois facteurs essentiels : l'affaiblissement des liens entre les intellectuels et le parti communiste français ; l'effondrement du noyau central de la classe ouvrière industrielle ; l'invasion de nouveaux discours et pratiques managériales.

Pour autant, on pourrait voir derrière ce rejet d'un discours de classe le reflet d'un mouvement plus vaste affectant les sciences sociales. Ainsi, Roland Pfefferkorn [4] souligne que « la focalisation des spécialistes sur la petite échelle a conduit à perdre de vue les variables structurelles ». On assiste à une fragmentation du social en tant qu'objet d'analyse et la notion d'identités (multiples, instables, fragiles) à remplacé les structures au cœur de la discipline (voir sur ce point le dossier de SES-ENS « Le concept d'identité autour des travaux de Claude Dubar).

Le recul du discours de classe dans les sciences sociales française est d'autant plus visible que la sociologie française a eu un caractère particulièrement « classiste » du début du XXe siècle jusqu'à la fin des années 70 et ce en dépit d'une sensible réduction des inégalités sociales sur la période. Il allait de soi d'utiliser la catégorie "classe sociale" comme en témoignent les écrits des sociologues français les plus éminents de cette période. Les approches stratificationistes en provenance des Etats-Unis peinent à s'imposer dans ce champ disciplinaire. Même chez des auteurs comme Gurvitch ou encore Aron [5] qui ne développe pas sa pensée en référence à Marx, les classes demeurent des groupements consistants fondamentaux. Ces auteurs refusent ainsi d'envisager la société comme un ensemble de strates dans lesquelles sont rangés des individus atomisés. Ainsi, jusqu'à la fin des années 70, en dépit de divergences entre auteurs et courants, de Bourdieu à Touraine, les remises en causes des approches « classistes » restent rares.

Le discours de classe devient donc moins audible dans le champ médiatique et dans les sciences sociales au début des années 80 alors même que l'on observe un nouvel accroissement des inégalités dans un contexte de réhabilitation de politiques économiques d'inspiration libérale. Au discours de classe vont alors se substituer des analyses en termes d'individualisation, de moyennisation ou encre d'exclusion qui ont en commun la négation des classes voire du conflit. Sur le plan conceptuel, la notion de lien social se substitue à celle de rapport social. Le Dictionnaire critique de la sociologie de Raymond Boudon et François Bourricaud, publié en 1982, souligne ce recul des approches en termes de classes sociales. Il défend l'approche de l'individualisme méthodologique et prend acte des changements en préférant l'entrée « stratification sociale » à l'entrée « classe sociale ».

R.Pfefferkorn constate pourtant que sur la même période, l'essentiel de la production statistique continuait de privilégier une approche en termes de classes sociales. « En somme ce ne sont pas tant les résultats des enquêtes statistiques ou ethnographiques qui conduisent à l'abandon d'un discours de classe en sociologie, c'est plutôt la rhétorique métasociologique qui change sous l'effet à la fois des transformations objectives des structures sociales, mais aussi des conditions sociopolitiques d'ensemble, et des changements qui interviennent aussi sur le plan subjectif. » (Op.Cit. p.105)

L'ouvrage d'Henri Mendras, La seconde révolution française : 1965-1984  illustre ce reflux des analyses et représentations en termes de classes sociales. L'auteur est en effet convaincu de la disparition de la classe ouvrière et l'attribue à son accès à la « société de consommation ». Il observe de façon plus générale l'effacement des classes sociales : « On voit clairement que les grandes structures sociales du XIXe siècle s'écroulent : quatre classes massives et antagonistes s'émiettent en une multitude de groupes qui gravitent autour d'une constellation centrale. » (La Seconde Révolution française 1965-1984, op.cit., p.24)

Selon Serge Bosc [6], si la fin d'une certaine classe ouvrière, figure des luttes sociopolitiques, est l'objet d'un consensus pour la plupart des observateurs, de nombreuses questions restent encore en suspens comme le devenir du monde ouvrier ou encore la question de déclin des conflits sociaux. S.Bosc souligne les limites d'un raisonnement qui associe l'individualisation croissante à la dissolution des classes. En effet, si l'on ne peut nier l'autonomie croissante des individus, on ne peut affirmer qu'elle implique une atténuation des logiques de classes sur les destinées individuelles. Elle induit plus un affaiblissement des classes comme acteurs collectifs dès lors qu'elle réduit la capacité des individus à s'inscrire dans des perspectives collectives au sein des grandes instances de socialisation (entreprise, syndicats, partis, églises...).

Ce n'est donc finalement que récemment qu'un certain nombre de travaux reviennent sur les classes sociales [7] Ce retour d'un discours de classe et d'analyses portant sur les classes illustre l'existence de « cycles conceptuels », phénomène que l'observation des occurrences « classes sociales » et « classe ouvrière » dans les principales revues spécialisées vient confirmer. En une dizaine d'année la « conjoncture idéologique » a changé et les mouvements sociaux de l'automne 1995 vont souligner l'opposition entre les sociologues qui désavouent l'importance du mouvement de grèves et de manifestations et ceux qui y voient l'illustration d'un regain du conflit de classe. La réception de la Misère du monde de Pierre Bourdieu, puis la campagne présidentielle de Jacques Chirac autour de la « fracture sociale » avaient auparavant constitué des signes avant-coureurs d'un changement de perspective. Le choc de l'élection d'avril 2002 accélère même la réhabilitation du concept de classe.

L'accroissement des inégalités sociales et le regain de la conflictualité sociale démontreraient alors le caractère segmenté et hiérarchisé de la société française. Les approches en termes de classe permettent de donner sens à ces polarisations. Le retour d'un discours de classe en sociologie s'explique aussi par le fait que la recherche sur les classes sociales ne s'est pas véritablement interrompue notamment au cours des années 80 mais a reçu peu d'échos. Il n'en demeure pas moins que la dynamique des classes sociales contemporaines reste complexe et contrastée, comme nous le verrons dans la suite de ce dossier.

III) Les contours de la classe moyenne

La notion de « classe moyenne » est équivoque dans la mesure où elle n'est pas associée à un ou des groupes sociaux délimités. Elle demeure comme le souligne Serge Bosc dans son avant-propos de la revue Problèmes politiques et sociaux sur les classes moyennes [8] « un entre-deux à géométrie variable entre les classes supérieures et les classes populaires, entre la « France d'en haut » (les possédants, les élites) et « la France d'en bas » (les milieux défavorisés) ». Cet entre-deux reste difficile à définir et a largement évolué au cours du temps au gré des transformations majeures que connaissent les sociétés développées.

1. Plusieurs glissements sémantiques au cours du temps

 

En effet, lorsque la notion de classe moyenne apparaît au XIXe siècle, elle est associée à la bourgeoisie. L'aristocratie détient encore une large partie du pouvoir et la bourgeoisie occupe une position intermédiaire entre cette aristocratie et un prolétariat naissant. Le Second Empire marque l'essor de la bourgeoisie industrielle et financière qui dispose dès lors du pouvoir économique et politique. Cette période marque un premier glissement sémantique de la notion de classe moyenne qui désigne désormais une population vivant de son travail et en cela distincte des rentiers et des capitalistes mais échappant à l'assujettissement de la relation de travail que subissent ouvriers et employés.

En effet, lorsque la notion de classe moyenne apparaît au XIXe siècle, elle est associée à la bourgeoisie. L'aristocratie détient encore une large partie du pouvoir et la bourgeoisie occupe une position intermédiaire entre cette aristocratie et un prolétariat naissant. Le Second Empire marque l'essor de la bourgeoisie industrielle et financière qui dispose dès lors du pouvoir économique et politique. Cette période marque un premier glissement sémantique de la notion de classe moyenne qui désigne désormais une population vivant de son travail et en cela distincte des rentiers et des capitalistes mais échappant à l'assujettissement de la relation de travail que subissent ouvriers et employés. Ainsi, la classe moyenne est désormais associée aux indépendants et ce groupe demeurera référant tout au long de la première moitié du XXe siècle.

Mais la division croissante du travail, la bureaucratisation des entreprises et l'extension du champ d'intervention de l'Etat vont contribuer à l'émergence de métiers de la gestion, du commerce, de l'administration. Les « nouvelles classes moyennes » se développent au détriment des classes moyennes indépendantes désormais qualifiées « d'anciennes » ou « traditionnelle ». C.Wright Mills dans Les cols blancs. Essai sur les classes moyennes américaines [9] insiste dès les années 1950 sur la forte tendance des catégories salariées à prendre le dessus sur les catégories indépendantes dans la hiérarchie sociale intermédiaire. En France, le mouvement de salarisation devient surtout visible au cours des années 1960. Les « cols blancs » sont ainsi rapidement associés à la classe moyenne qui se pluralise. On utilise ainsi le pluriel de "classes moyennes" pour les qualifier.

Si les différences entre indépendants et salariés sont nombreuses, M.Aglietta et A.Brender constatent que « les différenciations principales se trouvent à l'intérieur du salariat » [10] F.de Singly et C.Thélot observent alors que les clivages internes au sein des classes moyennes salariées sont de trois ordres : une différenciation verticale (hiérarchisation interne que W.Mills nomme la « pyramide des cols blancs »), une différenciation fonctionnelle ( les gestionnaires et les « techniciens »), une différenciation statutaire (les salariés du public et du privé). [11]

En dépit de la diversité qui caractérise aujourd'hui les classes moyenne, il convient d'essayer d'en définir les contours. Plusieurs découpages, selon différents critères qui ont chacun leur pertinence, peuvent être retenus : le revenu, la profession et le sentiment d'appartenance. [12]

2. Comment appréhender les classes moyennes ?

L'approche par les revenus

L'approche par le sentiment d'appartenance

L'approche par la profession

IV) Les grands débats contemporains autour de la classe moyenne?

Si la composition des classes moyennes, nous l'avons vu, n'est pas aisée à appréhender, d'autres questions ont fait l'objet d'un débat au cours des quarante dernières années. La première question porte sur l'autonomie ou la dépendance de ce groupe par rapport à la classe dominante. La seconde question aborde la réalité du phénomène de moyennisation. Enfin, la dernière question, reprend une thématique d'actualité : assiste-t-on à une crise des classes moyennes ?

Autonomie ou dépendance ?

Moyennisation ou polarisations ?

Crise ou recompositions des classes moyennes ?

V) Quelques présentations d'ouvrages récents sur ce thème.

Sur les classes moyennes

- Louis Chauvel, Les classes moyennes a la dérive, Seuil, coll. "République des Idées", 2006. Une présentation de Liens Socio.

- Marco Oberti, L'école dans la ville. Ségrégation-mixité-carte scolaire, Les Presses de Sciences-Po, 2007. Retour sur les ségrégations urbaines et scolaires et le séparatisme des classes moyennes. Une présentation de la vie des Idées.

- Roland Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexes, La Dispute, coll. "Le genre du monde", 2007. Une présentation de Liens Socio.

- Centre d'Analyse Stratégique, Les classes moyennes en quête de définition. Avril 2007. Note de Veille n°54

- Une enquête du Crédoc. Hauts revenus, bas revenus et « classes moyennes » Une approche de l'évolution des conditions de vie en France depuis 25 ans. 2007.

Sur la notion de classes sociales

- Michael C. Behrent. « Le retour des classes sociales Inégalités économiques et polarisation politique ». Un article de La Vie des Idées présentant une réflexion sur la notion de classes sociales aux Etats-Unis.

- Anne-Catherine Wagner, Les classes sociales dans la mondialisation, La Découverte, coll. Repères. 2007.

- La présentation de Liens Socio.

- La présentation de la Vie des Idées.

- GODECHOT Olivier, Working rich. Salaires, bonus et appropriation du profit dans l'industrie financière, La découverte, 2007.

- Une présentation de la Vie des idées.

 

Stéphanie Fraisse-D'Olimpio pour SES-ENS.

 


Notes :

[1] Pierre Birnbaum et al., La classe dirigeante française, Paris, PUF, 1974. Pierre Bourdieu, La Noblesse d'Etat, Paris, Ed.de Minuit, 1989.

[2] Quelques références : J.Lautman, « Où sont les classes d'antan ? » in H.Mendras (dir.), La sagesse et le désordre, Paris, Gallimard, 1980 ; H.Mendras, « L'émiettement des classes », in La Seconde Révolution française, Paris, Gallimard, 1988 ; J-P.Terrail, Destins ouvriers, La fin d'une classe ? Paris, PUF, 1990 ; E.Neveu, « Socio-styles. Une fin de siècle sans classes ? », Sociologie du travail, 2/1990 et F.-X.Merrien, Sortie de siècle, La France en mutation, Paris, Vigot, 1991 ; « Y a-t-il encore des classes sociales ? », Politis La Revue, 1993.

[3] C.Dubar, « Sociétés sans classes ou sans discours de classe ? », Lien social et Politiques, no49, 2003.

[4] R.Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux, La Dispute. 2007.

[5] R.Aron, « La classe comme représentation et comme volonté », Cahiers Internationaux de sociologie, vol.XXXVIII, 1965, cité dans R.Pfefferkorn, Op.Cit. p.60, « En gros, tous les sociologues cherchent à mettre l'accent sur ce qui crée la cohérence, l'unité globale ou totale, la communauté d'être ou de conscience d'un ensemble donné. Les caractéristiques retenues s'ordonnent donc elles-mêmes de la manière suivante : 1) Similitude des manières de travailler, de vivre et de penser, autrement dit communauté objectivement saisissable (nature du travail, niveau des revenus) ou communauté plus difficile à percevoir mais plus importante des manières de penser, des systèmes de valeur. 2) Consistance à travers la durée de ces êtres collectifs, autrement dit ouverture ou fermeture de fait et non de droit. Dans cette perspective le groupe existerait d'autant plus fortement que la mobilité entre les générations serait plus faible. 3) Prise de conscience de ces êtres collectifs par eux-mêmes et volonté propre à chacun d'accomplir une tâche ».

[6] S.Bosc, « Groupes sociaux et classes sociales » in La société française et ses fractures, Cahiers Français, no314, p.40-46.

[7] S.Beaud et M.Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999 ; M.Pinçon et M.Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, Paris, La Découverte, 2000 ; L.Chauvel, « Le retour des classes sociales ? », Revue de l'OFCE, no79, octobre 2001. P.Bouffartigue (dir.). Le retour des classes sociales : dominations, inégalités, conflits. La Dispute, Paris, 2004. J-N Chopart, Claude Martin (sous la direction de), Que reste-t-il des classes sociales ? Editions ENSP, Rennes, 2004

[8] Serge Bosc (dir.), « Les classes moyennes », Problèmes politiques et sociaux, nos 938-939, La Documentation Française, Juillet-août 2007.

[9] C.Wright Mills, White Collar. The American Middle Class, Oxford University Press, 1951.

[10] M.Aglietta, A.Brender, Les métamorphoses de la société salariale. La France en projet. Calmann-Levy, 1984.

[11] F.de Singly et C.Thélot, Gens du privé, gens du public. La grande différence, Dunod, 1989.

[12] Voir la note de veille N°54 du 16/04/07 du Centre d'Analyse Stratégique.