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Patrick Artus : la crise de l'euro

Publié le 28/04/2014
Auteur(s) : Patrick Artus
Patrick Artus, Directeur de la recherche et des études à Natixis et Professeur associé à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, était l'invité de la Journée de rencontre secondaire-supérieur 2014 de la Loire. Il est revenu sur l'origine de la crise de la zone euro, liée selon lui à l'hétérogénéité croissante des économies nationales apparue avec l'union monétaire. Il envisage alors trois scénarios possibles de sortie de crise à court terme comme à long terme : une poursuite de l'ajustement de marché au sein de la zone, l'éclatement de l'euro et, enfin, le fédéralisme qui lui semble l'option la plus souhaitable.

L'économiste Patrick Artus, Directeur de la recherche et des études à Natixis et Professeur associé à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, était l'invité des Journées de rencontres secondaire-supérieur 2014 de la Loire. Cette journée de formation pour les enseignants de SES et leurs élèves est organisée chaque année par le département de Sciences économiques de l'Institut d'Administration des Entreprises (IAE), à l'Université Jean Monnet de Saint-Etienne, dans le cadre d'un partenariat avec l'Inspection Pédagogique Régionale de SES.

Après une intervention d'élèves de terminale sur le fonctionnement de la zone euro et ses difficultés actuelles, Patrick Artus est revenu sur l'origine de la crise de la zone euro et sa cause profonde : l'hétérogénéité croissante des économies nationales apparue avec l'union monétaire. Cette analyse, inspirée notamment des réflexions de Paul Krugman sur les conséquences des unions monétaires[1], est au cœur de l'ouvrage que Patrick Artus a co-écrit avec Isabelle Gravet, professeur de SES à Lyon, intitulé "La crise de l'Euro" et publié en octobre 2012 (Editions Armand Colin). Dans un second temps, Patrick Artus a esquissé les voies possibles de sortie de crise à court terme et à long terme, en envisageant trois scénarios possibles pour le futur : une poursuite de l'ajustement de marché au sein de la zone, l'éclatement de l'euro et le fédéralisme. Les enseignants ont pu ensuite bénéficier d'une formation complémentaire avec Isabelle Gravet sur la question de la spécialisation productive dans la zone euro autour de l'exemple de la production automobile.

photo de la conférence de Patrick Artus

Ce dossier met à disposition les ressources de cette journée de formation : résumé et vidéos de l'intervention de Patrick Artus, diaporamas de présentation, ainsi que des compléments proposés par Isabelle Gravet sur les zones monétaires et le cas l'industrie automobile.

La conférence de Patrick Artus

Première partie : Les causes fondamentales de la crise de l'euro (56'59)

Vidéo de l'introduction et de la première partie de l'intervention de P. Artus sur les "vraies" causes de la crise de la zone euro (43'40), suivies d'un échange avec le public.

Télécharger : http://ens-real.ens-lsh.fr/SES/2014/Artus/video_artus1.xml

Questions du public :

1) Comment s'est réorganisée la production automobile dans la zone euro, par exemple quels sont les constructeurs qui ont quitté le Portugal ?
2) Quand vous dites "le pays s'endette" (ex : la dette extérieure de l'Espagne est de 120% du PIB), pouvez-vous préciser qui s'endette (les Etats avec la dette souveraine, les entreprises, les ménages), qui emprunte à qui, et comment intervient le système bancaire dans cet endettement ?
3) N'auriez-vous pas minoré le rôle des différentiels d'inflation en zone euro juste avant la crise ?

Télécharger le diaporama de présentation de P. Artus (partie 1).

Deuxième partie : Les scénarios de sortie de crise (31'25")

Vidéo de la seconde partie de l'intervention de P. Artus sur les perspectives de sortie de crise (23'36''), suivie d'un échange avec le public.

Télécharger : http://ens-real.ens-lsh.fr/SES/2014/Artus/video_artus2.xml

Questions du public :

1) Le principe de "subsidiarité" ne pourrait-il pas être appliqué pour traiter les questions sociales telles que le chômage à l'échelon européen ?
2) Dans quelle mesure pourraient apparaître sur les marchés financiers des spéculations contre la zone euro en vue de déstabiliser l'euro et de précipiter le scénario n°2, celui de l'éclatement de la zone euro ?

Télécharger le diaporama de présentation de P. Artus (partie 2).

« La zone euro, comme toutes les unions monétaires, est une machine à fabriquer de l'hétérogénéité. » (P. Artus, I. Gravet, La crise de l'euro, 2012, p.27)

Résumé de l'intervention de Patrick Artus

Comment en est-on arrivé à la crise de la zone euro ? Patrick Artus a expliqué dans un premier temps que la cause profonde de cette crise était l'hétérogénéité croissante des économies nationales induite par la création de la monnaie unique. Cette divergence est le résultat de l'exploitation "naturelle" des avantages comparatifs dans une zone de libre échange où les économies ont des dotations factorielles différentes et où la concurrence entre firmes s'est intensifiée avec la disparition du risque de change[2]. La spécialisation productive s'est traduite concrètement par un renforcement de la spécialisation industrielle des pays du Nord ou Centre-Nord de la zone euro (Allemagne, Autriche, Belgique, Finlande, Pays-Bas) et une désindustrialisation accélérée dans les pays du Sud et de la périphérie (Espagne, Grèce, Portugal, France, Italie) qui se sont spécialisés dans le tourisme et les productions non exportables (services et construction). Si la spécialisation productive est souhaitable du point de vue de l'efficacité productive, la désindustrialisation est source de déficits commerciaux durables dans les pays concernés. Symétriquement, les pays où la production industrielle a augmenté ont vu croître leurs excédents extérieurs. Ces déséquilibres ont déclenché une crise de balance des paiements au sein de la zone euro, qui s'est transformée en crise des finances publiques et des dettes souveraines. Il s'agit donc à l'origine d'une crise de l'économie réelle liée à l'unification monétaire, et non d'une crise bancaire ou d'une crise budgétaire (des finances publiques). Dans ce contexte, les pays du Sud sont contraints d'avoir des économies faibles. Les pays du Nord les ont financés jusqu'en 2008, mais, après la crise des subprimes et la généralisation de la méfiance sur les marchés financiers et bancaires, les pays du Sud très endettés ont dû contracter leur demande intérieure et leurs importations pour faire disparaître des déficits extérieurs qui n'étaient plus finançables, ce qui a provoqué une récession sans précédent.

Dans la seconde partie de son intervention, Patrick Artus a esquissé les voies possibles de sortie de crise à court terme et à long terme. Dans l'immédiat, les marges de manœuvre pour stimuler la croissance sans aggraver les déficits publics sont essentiellement monétaires. Cependant, mettre en œuvre une politique monétaire expansionniste (non conventionnelle) comme aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou au Japon comporte des risques - inflation, bulle immobilière - et surtout est contraire à la philosophie de la BCE. Sur le long terme, trois scénarios se dessinent selon Patrick Artus :
- un ajustement par le marché (chômage, baisse des salaires, contraction de la demande, émigrations... dans les pays désindustrialisés et structurellement déficitaires), accompagné de progrès institutionnels mineurs tels que l'union bancaire, qui prolongerait les tendances actuelles ;
- l'éclatement de l'euro, les pays en difficultés qui abandonneraient l'euro pouvant retrouver une compétitivité par la dévaluation de leur monnaie ;
- le fédéralisme, qui permettrait de compenser les déséquilibres nés de la spécialisation productive au sein de la zone euro par des transferts budgétaires des régions riches vers régions pauvres, par exemple par la mise en commun d'une partie de la protection sociale (assurance chômage ou retraites...)[3].

Le premier scénario aurait des conséquences dramatiques pour les pays de la périphérie : une perte de ressources productives (capital physique et humain) et un appauvrissement important. Le deuxième serait très coûteux en raison de l'accumulation de dettes en euros par les Etats et les entreprises qu'il serait alors très difficile de rembourser. Le "scénario de la solidarité", le fédéralisme, est le scénario le plus souhaitable pour Patrick Artus, car il rend compatibles la spécialisation productive efficace et l'existence de déséquilibres courants entre régions de la zone. Mais le scénario le plus probable serait plutôt une transition "pénible", par petits pas successifs, de l'ajustement de marché vers le fédéralisme.

Les institutions de la zone euro ont été construites sur une idée fausse (mais dominante), l'idée que l'unification monétaire allait rendre à terme les économies homogènes. Il y a bien eu convergence des fluctuations économiques (taux d'inflation, taux d'intérêt notamment) au sein de la zone euro, mais pas des structures productives, comme l'avait anticipé Paul Krugman dès 1993[1]. L'UEM doit évoluer, inexorablement, selon les auteurs de La crise de l'euro, car «une union monétaire sans fédéralisme entre pays très hétérogènes dans leurs structures productives ne peut pas réussir» (p.153). Seul l'instrument budgétaire ou la mutualisation de certains risques sociaux sont susceptibles de corriger l'hétérogénéité structurelle inévitable au sein d'une union monétaire par la mise en œuvre d'une solidarité à l'échelle européenne. Mais il faudra pour cela créer des institutions spécifiques pour la zone euro, clairement différenciées des institutions de l'UE.

Voir également le résumé et la présentation de la journée par Gilles Jacoud, Professeur d'économie à l'Université Jean Monnet.

Isabelle Gravet : Zone euro et spécialisation productive, l'exemple de l'automobile

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Notes

[1] Paul Krugman, "Lessons of Massachusetts for EMU", in F. Torres, F. Giavazzi (eds), Adjustment and growth in the European Monetary Union, Cambridge University Press, 1993 (p.241-69).

[2] En effet, avant la création de l'euro, les constructeurs automobiles allemands avaient intérêt à fabriquer les voitures au Portugal pour les vendre dans ce pays plutôt que de les exporter, car une dévaluation de l'escudo par rapport au Deutsche Mark risquait d'augmenter fortement le prix de leurs automobiles au Portugal. Avec l'euro, ils ont intérêt à fabriquer les voitures en Allemagne où la production est beaucoup plus efficace et à les exporter au Portugal puisqu'ils ne supportent plus de risque de change.

[3] Un fédéralisme au sens strict, comme aux Etats-Unis, nécessiterait un budget fédéral d'un montant très élevé. Un fédéralisme au sens large consisterait à réaliser des transferts budgétaires au sein de la zone euro afin de mutualiser la protection sociale ou certains pans de celle-ci, ce qui serait plus facile et rapide à mettre en œuvre et permettrait de régler en partie le problème de la dette des pays en difficultés. Il faudrait bien entendu que les pays se mettent d'accord sur un niveau de protection sociale minimale, par exemple sur une assurance européenne du chômage (qui pourrait éventuellement être complétée au niveau national).


Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.

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