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Rencontre avec Howard S. Becker

Publié le 30/01/2016
Auteur(s) : Howard Becker, Jean Peneff, Pierre Mercklé, Julie Blanc, Hadrien Le Mer
Cette rencontre avec Howard Becker à l'ENS de Lyon est l'occasion pour le sociologue américain d'évoquer ses études de sociologie à Chicago, ses premiers travaux sous la direction d'Everett Hugues, ses rencontres, ses enquêtes de terrain, l'influence qu'a eu la musique sur son travail, l'interactionnisme, etc. Il revient également sur sa conception et sa pratique de la sociologie, qui met l'accent sur le raisonnement par cas et porte attention aux processus plutôt qu'aux causalités. Son intervention, ainsi que celle d'un des spécialistes français de Becker, Jean Peneff, discutant de cette conférence, nous donnent des clés pour comprendre l'oeuvre prolifique et singulière de ce grand sociologue.

Le séminaire Re/Lire les sciences sociales [1] a reçu le 12 octobre 2015 le sociologue américain Howard S. Becker, docteur Honoris Causa de l'ENS de Lyon, pour une rencontre autour de son livre What about Mozart ? What about Murder ? Reasoning from Cases (University of Chicago Press, 2014, trad. fr. Et Mozart, alors, qu'est-ce que vous en faites ?, La Découverte, 2015). Le discutant de cette séance était Jean Peneff, professeur émérite de sociologie à l'université de Provence, auteur de Howard S. Becker, sociologue et musicien dans l'école de Chicago (L'Harmattan, 2014). La séance a été préparée et introduite par Julie Blanc et Hadrien Le Mer, étudiants en Master de sociologie à l'ENS de Lyon, dont nous vous proposons de lire la présentation du livre de Becker rédigée pour cette occasion, avant de visionner les vidéos de la rencontre.

photo de la tribune lors de la rencontre avec becker

Présentation des ouvrages d'Howard Becker et de Jean Peneff

par Julie Blanc et Hadrien Le Mer (ENS de Lyon)

Né en 1928, Howard Becker étudie à Chicago à l'époque où Ernest Burgess, Louis Wirth, Everett Hughes et Herbet Blumer y enseignent, se construisant ainsi dans la filiation directe de l'«École de Chicago», au moment où celle-ci doit faire face à un déclin de sa prééminence. De fait, au moment où Becker étudie, l'enquête par questionnaire (dont les réponses font l'objet d'un traitement utilisant des méthodes statistiques développées, entre autres, par Stouffer à Harvard et par Lazarsfeld à Columbia) tend à se substituer au travail de terrain reposant sur l'observation in situ. Face à ce mouvement, l'interactionnisme considère qu'aucune situation ne peut se déduire mécaniquement d'un système, mais résulte à l'inverse d'une construction du ou des sens en situation, à laquelle on ne peut accéder que par la collecte de données qualitatives. Au structuro-fonctionnalisme d'un Parsons, Becker avait répondu par un ouvrage (Outsiders, 1963), où la déviance apparaissait comme le produit d'étiquetages construits par différents groupes (son étude reposait entre autres sur une connaissance intime des milieux du jazz de Chicago… où il travaillait comme pianiste).

What about Mozart ? What about Murder ? Reasoning from cases, est l'occasion pour le sociologue de revenir sur un parcours jalonné de choix simultanément méthodologiques et épistémologiques. Au moment où l'essor des méthodes quantitatives en sciences sociales et la question des «Big Data» posent avec une acuité nouvelle la question du primat de la quantification, Becker met en place une nouvelle réponse, après celle d'Outsiders, plus générale et systématique cette fois, où il théorise l'intérêt heuristique fondamental d'une méthodologie à laquelle il entend donner toute sa cohérence : «le raisonnement par cas».

Pour Becker, l'établissement d'une corrélation entre deux variables, toujours susceptible de glisser vers l'établissement d'une causalité, ne peut en aucun cas préciser le rapport qu'elles entretiennent. Elle se borne tout au plus à signaler un hypothétique lien entre un élément A et un élément B. Entre les deux, une boîte noire, qui pour Becker constitue le véritable objet de la sociologie. La quantification requiert un sacrifice dont on ne soupçonne pas l'ampleur… Elle conduit à ignorer la manière dont d'autres variables travaillent le rapport statistique apparent depuis l'intérieur de cette boîte noire. De fait, le recul historique permet de montrer à quel point les relations statistiques qui semblaient être les plus rigoureusement établies sont en réalité régulièrement inversées, précisément par ces variables que la statistique estime ne pas être explicatives. Un seul exemple dans un ouvrage qui en présente un très grand nombre.

Depuis les années 1920, la consommation d'opiacés est particulièrement présente aux États-Unis chez les jeunes hommes noirs des quartiers populaires, conduisant ainsi certains sociologues à faire du «genre», de l'«âge», de «l'ethnicité» et du «statut social», des «causes de l'addiction». Or, aux États-Unis, l'addiction aux opiacés se rencontre, jusqu'à la fin du XIXème siècle, essentiellement chez les femmes adultes blanches appartenant aux classes moyennes et supérieures. L'«approche corrélationnelle» pose donc problème dans la mesure où elle laisse de côté l'ensemble des éléments qui permettraient de comprendre comment cette relation statistique entre A (la consommation de drogue) et B (certains déterminants sociaux) se construit et évolue. Becker commence par montrer que les modes de diffusion du savoir médical au XIXème siècle conduisaient un certain nombre de femmes aisées à utiliser l'opium pour réduire les inconforts de la ménopause. Après l'interdiction de cette drogue, rappelle Becker, les circuits de distribution, désormais clandestins et non plus pharmaceutiques, se réfugient dans les territoires qui n'ont pas le pouvoir politique suffisant pour demander une protection juridique. C'est dans ces quartiers que le marché des opiacés trouvera à la fois une main d'œuvre et des débouchés, faisant de certains jeunes noirs américains issus des milieux défavorisés des consommateurs potentiels. Becker montre ainsi que des informations concernant à la fois les évolutions de la légalité, des circuits de distribution et de la diffusion du savoir médical apparaissent, pour ce qui est de la consommation d'opiacés, comme des variables indispensables pour établir ce que l'on pourrait appeler une causalité comprise.

L'enjeu, on l'a compris, n'est donc plus de préciser le rapport entre deux variables mais d'identifier l'ensemble des variables que met en jeu ce rapport, en consentant à l'irrémédiable complexité d'un réel en mouvement. Plus le sociologue identifie de nouvelles variables, plus son regard s'éduque et plus il devient capable de repérer des mécanismes similaires dans des domaines apparemment radicalement différents. Les questions méthodologiques se mettent alors à foisonner sur les conditions pratiques d'un tel raisonnement. Comment trouver ces variables cachées qui entrent en jeu ? Comment peut-on généraliser à partir d'un cas dont on a reconnu la radicale spécificité ? Où s'arrête cette quête apparemment infinie vers toujours plus de complexité ? Peut-on aller jusqu'à utiliser des cas imaginaires pour enrichir le regard du sociologue ? Toujours attentif aux angoisses pratiques de l'apprenti chercheur, Becker nous donne dans cet ouvrage un certain nombre de réponses, qui soulèvent peut-être autant de questions.

Jean Peneff, ancien élève de Bourdieu parti goûter l'air de Chicago, est un des spécialistes français de Howard Becker, qu'il côtoie depuis des années. Dans Howard S. Becker, sociologue et musicien dans l'école de Chicago, il trace un portrait où le croquis de cette figure singulière de la sociologie se fait plaidoyer pour une «libération» la discipline. «C'est un cas !» que ce chercheur-pianiste, improvisant sur le clavier des concepts en partie hérités du pragmatisme américain, refusant les règles d'une pédagogie verticale, nourrissant la sociologie par l'art et réciproquement – et s'appuyant sur l'un et l'autre pour se libérer des deux. À travers ce qu'il identifie comme les trois périodes de la carrière de Becker (le jazzman de Outsiders, «les mondes» de l'art ou de professions variées, le chercheur retraité s'attelant à une réflexion critique sur sa discipline et ses méthodes), Peneff dégage quelques grands thèmes d'enquête parmi lesquels se distingue un intérêt renouvelé pour l'action collective, ni totalement régulée, ni totalement libre, mais où se glisse, entre standards et déterminismes, l'improvisation constante des joueurs de cette partition sociale. Sans enfermer l'abondante et protéiforme œuvre de Becker, il désigne entre autres lignes de fuite pratiques, un usage incessant de l'observation qui se confond avec l'exigence d'une étude approfondie des terrains abordés.

Au-delà de l'hommage enthousiaste, les pages que Peneff consacre à Becker sont une interpellation à l'endroit de la sociologie et du fonctionnement institutionnel de la recherche en sciences sociales. «On ne peut qu'improviser face à une réalité volatile et mouvante et il ne faut pas souhaiter que la recherche se solidifie ou se fonctionnarise. Les procédés de création doivent rester ouverts, y compris aux profanes. La sociologie n'est pas une science, au sens hypothético-déductif ; elle avance par bonds… ou en travers.»

Becker, sociologue émancipé, initiateur amusé, nous invite à quelques pas sur le côté.

La rencontre avec Howard Becker

Partie 1 : Introduction par Pierre Mercklé, Julie Blanc et Hadrien Le Mer (ENS de Lyon) - Interventions de Jean Peneff et d'Howard Becker

Rencontre avec Howard Becker - Partie 1

Télécharger la vidéo de la conférence (clic droit, "enregistrer la vidéo sous").

Partie 2 : Échange avec le public (première série de questions)

Rencontre avec Howard Becker - Partie 2

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Partie 3 : Échange avec le public (deuxième série de questions)

Rencontre avec Howard Becker - Partie 3

Télécharger la vidéo de la conférence (clic droit, "enregistrer la vidéo sous").

Notes

[1] Ce cycle annuel de conférence-débat à l'ENS de Lyon, dont l'objectif est de lire et discuter les travaux les plus récents en sciences sociales, en compagnie de leurs auteurs, de chercheurs et de grands témoins, est organisé une fois par mois par le département des sciences sociales de l'ENS de Lyon et le Centre Max Weber, en partenariat avec Liens Socio et Lectures.

 

Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS.