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Femmes entrepreneures : les enseignements d'une enquête sur les "Mompreneurs"

Publié le 20/09/2019
Auteur(s) : Julie Landour
Anne Châteauneuf-Malclès
En France, 40% des créateurs d'entreprises individuelles sont des femmes. Parmi elles, les « Mompreneurs », qui se revendiquent comme mamans et entrepreneures, entendent coupler création d'une activité indépendante, très souvent exercée à domicile, et maternité. Qui sont les Mompreneurs ? Comment cette catégorie a-t-elle émergé ? Quel est le parcours de ces femmes ? Ont-elles trouvé dans l'indépendance un moyen de mieux concilier travail et famille ? Dans cet entretien, Julie Landour nous livre les enseignements de son enquête sociologique sur cette nouvelle figure de l'entreprenariat.

couverture du livre "Sociologie des Mompreneurs"Julie Landour est sociologue du travail, spécialiste du travail indépendant, de la parentalité et de l'articulation travail-famille. Après une thèse soutenue en 2015, intitulée « S'engager en parentalité et créer son activité : l'entreprise paradoxale des Mompreneurs en France (2008-2014) » (Centre Georg Simmel, EHESS), elle a été post-doctorante au Centre d'étude sur l'emploi et le travail (CEET/CNAM). Depuis septembre 2019, elle est maitresse de conférences en sociologie à Paris Dauphine.

Elle a publié en juillet 2019 un ouvrage tiré de la thèse : Sociologie des Mompreneurs. Entreprendre pour concilier travail et famille ? (PU Septentrion, présentation éditeur). Cette recherche s'est appuyée sur une enquête ethnographique réalisée entre 2012 et 2015 auprès d'un collectif de Mompreneurs à Paris et dans le sud de la France. Différentes méthodologies ont été mobilisées : une enquête quantitative en ligne auprès des membres de l'association (400 répondants), 55 entretiens par récit de vie, des observations in situ, ainsi que sur Facebook où Julie Landour a suivi un groupe de Mompreneurs.

L'étude de Julie Landour sur les Mompreneurs peut servir de point d'appui pour illustrer la diversité des figures de l'entrepreneur, l'un des objectifs d'apprentissage du thème de Regards Croisés "Comment les entreprises sont-elles organisées et gouvernées ?" au nouveau programme de première.

L'entretien avec Julie Landour

Quelle est la place des femmes parmi les travailleurs indépendants ?

Les femmes représentent actuellement un tiers des personnes non salariées à la tête de leur propre structure indépendante [1]. Cette proportion ne prend pas en compte les aides familiales, où l'on positionnait principalement les femmes dans le groupe des indépendants. Et de fait, pendant longtemps, l'indépendance a concerné avant tout des entreprises familiales dans le petit commerce, l'artisanat ou l'agriculture. Ces structures économiques étaient dirigées par des hommes avec l'aide de leur conjointe. Celle-ci exerçait une activité régulière dans l'entreprise ou l'exploitation agricole sans toucher de rémunération, typiquement la femme d'agriculteur (qui n'était pas considérée comme exploitante). La situation des aides familiaux, qui sont majoritairement des femmes, est longtemps restée dans l'ombre. Leur statut s'est ensuite institutionnalisé avec le statut du conjoint collaborateur à partir du milieu des années 2000 [2], qui a permis aux femmes travaillant dans l'entreprise de leur conjoint de bénéficier de droits sociaux. Mais la part des femmes exerçant dans des entreprises de type familial et donc des aides familiales a décliné avec la salarisation croissante des femmes.

Depuis le milieu des années 2000, l'emploi indépendant progresse un peu après s'être stabilisé, en raison principalement du développement des activités de services. Il tend parallèlement à se féminiser : on constate une légère hausse de la part des femmes parmi les non salariés à la tête de leur structure indépendante, bien qu'elles restent minoritaires. L'une des explications est que les femmes ont beaucoup investi les professions à haut niveau de qualification au sein du groupe des indépendants, telles que la médecine libérale ou le métier d'avocat, deux groupes professionnels qui se sont fortement féminisés ces dernières années. Les professions libérales sont désormais composées à 45% de femmes aujourd'hui [3]. Cette arrivée des femmes qualifiées, voire très qualifiées, parmi les indépendants participe aux recompositions du groupe des indépendants, car en réalité c'est moins un groupe qui explose numériquement, comme on l'entend souvent dans les commentaires médiatiques, qu'un groupe qui se transforme dans sa composition interne.

La catégorie statistique des indépendants
Que recouvre le terme « Mompreneur » et d'où vient-il ?

Le terme Mompreneur est né aux États-Unis. Il apparait au début des années 1990 sous la plume d'un journaliste américain, James Kim, qui invente ce néologisme pour associer l'idée de maternité (mom) et celle d'entrepreneuriat (entrepreneurship). Mais sa traduction est ambigüe puisque le mot peut désigner soit le « business des mères », des mères à la tête de leur entreprise, soit le « business de la maternité », c'est-à-dire toutes les activités à destination des mères qui concernent la grossesse, la puériculture ou l'accompagnement de la maternité. Aux États-Unis, tous les services d'aide à la conciliation ont une place très importante, car le contexte de prise en charge de la maternité et de la petite enfance n'est pas du tout le même qu'en France : il n'existe pas de congé maternité rémunéré dans la plupart des États, ni de système de crèches ou de subventions pour l'emploi d'une assistante maternelle agréée. Lorsqu'elles ont des enfants, les Américaines ont le « choix » entre se retirer du marché du travail (ce qu'elles font beaucoup plus souvent en France) et faire appel à des structures privées qui secondent les couples bi-actifs dans la prise en charge des enfants. Rares sont celles qui bénéficient d'un employeur qui leur fournit et/ou leur finance des dispositifs leur permettant d'articuler travail et famille.

Par la suite, des femmes, à la fois mères et actives travaillant à domicile, d'un haut niveau socio-économique, se sont appropriées le terme mompreneur et ont décidé d'en faire une marque aux États-Unis. Elles créent une société, éditent des ouvrages, et développent toute une activité économique autour des work-at-home moms, les mamans travailleuses à domicile trouvant dans l'indépendance une plus grande flexibilité. Grâce à leur important capital scolaire et social et à ce contexte nord-américain très spécifique des mères actives, leur entreprise est un succès et le concept s'exporte peu à peu dans le monde.

La catégorie des Mompreneurs s'est ainsi institutionnalisée. Les femmes qui se réclament de cette catégorie ne féminisent d'ailleurs pas le terme, c'est un des paradoxes de ce groupe.

Quand et comment a émergé la catégorie des Mompreneurs en France ? Et quel sens lui ont donné les femmes qui se sont reconnues dans cette catégorie et qui ont porté le mouvement des Mompreneurs en France ?

En France, la catégorie s'importe à la toute fin des années 2000, à l'initiative de deux femmes, de milieux favorisés (mais n'appartenant pas tout à fait aux mêmes strates), qui s'en saisissent pour créer leur entreprise, puis pour fédérer les femmes Mompreneurs. L'émergence du concept en France est favorisée par la très forte mise en avant des discours sur l'entreprenariat et la promotion de l'indépendance par les pouvoirs publics à ce moment-là. Il coïncide par exemple quasi-exactement avec la création du régime de l'auto-entrepreneur en 2009.

La première femme, Anne-Laure Constanza, créatrice d'une marque de vêtements de grossesse en ligne, « Envie de fraise », s'approprie d'abord le terme, non pas avec une visée revendicative mais plutôt pour promouvoir la création de son entreprise. Membre de la grande bourgeoisie économique, elle bénéficie d'importantes ressources économiques et sociales. Elle fonde avec d'autres femmes, également très implantées dans les milieux économiques, le réseau MOMpreneurs. Puis, une autre femme, également des catégories favorisées, mais aux propriétés sociales moins élevées, Céline Fénié, mère de quatre enfants, crée une entreprise de commercialisation d'articles de puériculture sur Internet. Se sentant un peu isolée, elle rédige un blog mamanetentrepreneur.com, puis décide de constituer un groupe d'entraide entre femmes à la tête de leur entreprise à la maison (l'association Mampreneures).

Véritables « entrepreneuses de cause » (McCarthy et Zald, 1977), les deux porte-parole des Mompreneurs ont voulu construire une image sociale de ce groupe un peu différente des work-at-home moms américaines. Elles ont cherché à valoriser l'inventivité économique des mères. C'est Anne-Laure Constanza qui, au départ, a porté vraiment cette idée-là, l'idée qu'une femme ne perd pas toutes ses capacités intellectuelles et économiques en devenant maman, qu'une mère peut être créative, innovante et peut prendre des responsabilités économiques d'envergure. C'était aussi pour elle une façon de valoriser son parcours puisqu'elle a créé son entreprise lorsqu'elle était enceinte de jumeaux et que celle-ci fonctionne très bien. Elle voulait montrer que la maternité était tout à fait conciliable avec l'entreprenariat, que les femmes pouvaient même se spécialiser dans le domaine de la maternité et créer des entreprises solides, pérennes, connaissant un vrai succès économique.

En France, le terme a donc été associé aux femmes qui créent leur entreprise après l'arrivée d'un enfant. Et les femmes qui ont porté le mouvement des Mompreneurs ont voulu faire de la grossesse et de la maternité une opportunité pour affirmer leur valeur professionnelle.

Il s'agissait donc pour elles de retourner le stigmate de la maternité dans le monde de l'entreprise ?

Exactement. Cependant, cette idée a été, d'une part, assez mal reçue dans les milieux économiques qui restent majoritairement masculins, avec un entre soi et des codes très masculins, et où la mise en valeur de la maternité est donc mal perçue. D'autre part, la manière dont les journalistes se sont appropriés l'image des Mompreneurs est un peu différente de celle qu'ont voulu construire les pionnières en France. Dans les reportages télévisés diffusés dans les années 2009-2010, le discours que celles-ci entendaient porter a été retraduit ainsi : regardez comme le travail indépendant à la maison permet aux mères de bien concilier travail et famille, avec cette image un peu archétypale de la maman qui travaille sur son ordinateur avec son enfant sur les genoux et qui parvient à faire très sereinement les deux. Cette mise en scène d'une superposition des sphères favorisée par le travail à la maison et d'une hyper-flexibilité du travail indépendant, grâce à la disparition du patron et à la liberté d'organiser son travail, a contribué à diffuser ce discours sur la conciliation. Mais cette représentation est très éloignée de la réalité.

Dans quel type d'activités les femmes Mompreneurs s'orientent-elles ? S'agit-il d'activités genrées, en lien avec la maternité, la parentalité, ou qui s'adressent prioritairement à des femmes ?

Contrairement à l'image fabriquée autour de la catégorie, ce ne sont pas des activités spécialement attachées au féminin ou à la maternité. Avant tout, les Mompreneurs suivent la division sexuée du marché du travail : celui-ci est encore très genré dans son ensemble, avec des secteurs d'activité majoritairement masculins et d'autres qui restent majoritairement féminins, comme les services à la personne, la santé et plus généralement toutes les activités du care. Dans l'ensemble, les femmes qui créent leur entreprise le font majoritairement dans le secteur des services, et les Mompreneurs suivent cette tendance. Il s'agit souvent d'activités en lien avec leur occupation antérieure, par exemple une femme auparavant salariée dans le service marketing d'une grande entreprise de cosmétique qui devient consultante en marketing. Certaines créent effectivement des activités vraiment implantées dans la sphère de la maternité. J'ai notamment un cas de Mompreneur qui a développé une entreprise autour du « portage » qui marche assez bien. Mais elles sont minoritaires et la plupart d'entre elles n'ont pas d'activités qui tiennent dans la durée, mis à part des cas exceptionnels comme Anne-Laure Constanza, qui, en raison de ses propriétés économiques et sociales, n'est pas du tout représentative de l'ensemble des Mompreneurs. Là aussi on a un peu cette image d'Epinal de la maman qui tombe enceinte, trouve une idée merveilleuse liée à la grossesse ou la parentalité et crée son entreprise dans le domaine. Mais dans la réalité c'est peu fréquent et rarement une réussite économique.

Sous quel statut juridique les Mompreneurs créent-elles leur entreprise ?

La majorité (51%) des femmes Mompreneurs auprès desquelles j'ai enquêté en 2012 était auto-entrepreneures et régulièrement des auto-entrepreneures de longue durée. Ce régime est devenu depuis le celui du micro-entrepreneur. Le second statut juridique le plus répandu parmi elles est l'entreprise individuelle classique. Enfin, quelques-unes créent des sociétés avec un petit capital de départ, en étant souvent associées avec leur conjoint ou leurs parents, et de façon beaucoup plus marginale des SCOP.

La prédominance des créations sous le régime du micro-entrepreneur n'est pas spécifique aux Mompreneurs puisqu'on la retrouve dans les statistiques globales sur les créations d'entreprise aujourd'hui. En principe, c'est un régime qui a vocation à être provisoire et à servir de tremplin pour développer ensuite son entreprise sous un statut pérenne, ou bien qui permet d'avoir une activité indépendante complémentaire à une activité salariée. Mais beaucoup de femmes Mompreneurs restent durablement dans ce régime d'auto-entrepreneur et donc détournent l'intention initiale du régime. Ce qui soulève beaucoup de questions, notamment celle de la protection sociale à plus long terme.

Quel est le profil sociologique des Mompreneurs ? Avez-vous constaté une diversité sociologique dans cette catégorie ?

Il est intéressant de rappeler d'abord que, pour promouvoir l'entreprenariat et la microentreprise en France, les pouvoirs publics ont beaucoup axé leur discours sur l'élargissement de l'accès à l'indépendance par une diversification sociale de celle-ci. Or, à rebours de cet objectif, j'ai observé chez les Mompreneurs une forte sélection sociale. Si on les situe dans l'espace social à la manière de Bourdieu, je dirais qu'elles font partie soit du bas des catégories supérieures, soit du haut des classes moyennes, et plutôt du côté du pôle économique. Elles sont principalement des filles de cadres du privé et d'indépendant.e.s. Très peu ont travaillé dans le secteur public et elles comptent peu de salariés du public dans leur entourage. Leurs niveaux de qualification sont assez élevés, voire très élevés pour certaines (bac + 5, diplômées de grandes écoles). En plus de ce recrutement social favorisé, les conjoints des Mompreneurs exercent très souvent des professions situées dans le haut de l'espace social (environ 60% font partie des cadres et professions intellectuelles supérieures et 16% appartiennent à la catégorie artisans, commerçants, chefs d'entreprise). J'ajoute que le groupe des Mompreneurs se caractérise aussi par une proximité avec l'entreprise leur permettant de détenir des dispositions entrepreneuriales. Les femmes Mompreneurs sont plus souvent filles d'indépendant que la moyenne de la population ou en couple avec un indépendant. Celles qui cumulent lignée d'indépendant et mise en couple avec un indépendant ont pu constituer un véritable habitus entrepreneurial et, sans surprise, ce sont souvent ces femmes-là qui créent les entreprises les plus solides et prospères.

Comment analysez-vous le parcours des Mompreneurs et en particulier leur entrée dans l'indépendance ? Est-ce un véritable choix ? Coïncide-t-il avec la maternité ?

J'ai constaté une diversité de parcours et d'entrée dans l'indépendance chez les Mompreneurs. Mais la création d'une activité indépendante est rarement une véritable vocation. Le désengagement du salariat a différents ressorts. Certaines femmes, notamment les moins qualifiées, n'ont jamais réussi à s'insérer de façon pérenne dans le salariat, en obtenant par exemple un CDI. D'autres avaient un emploi stable mais ne sont pas parvenues à s'épanouir dans leur activité professionnelle comme elles y aspiraient. D'autres encore ont été brutalement licenciées et ont été déçues du manque de perspectives offertes par le salariat. Du côté des femmes qui occupaient des postes à responsabilité, elles ont fait l'expérience des pressions professionnelles et du surmenage quand elles sont devenues mères et qu'elles ont dû conjuguer à la fois les exigences du travail salarié et les exigences du travail parental, tous deux de plus en plus prenants. L'entrée dans l'indépendance coïncide rarement avec la maternité. Elle se produit plus fréquemment après que les femmes aient fait l'expérience du travail salarié tout en étant mères.

En fait, beaucoup de Mompreneurs ont subi leur parcours, même si elles peinent à l'admettre. Appartenant aux catégories supérieures, elles ont complètement intégré la norme de la maîtrise de soi, et même de « l'entreprise de soi » (au sens d'Alain Ehrenberg), et ont tendance à réécrire leur parcours en présentant leur retrait du salariat comme un choix positif, motivé par l'envie de créer son entreprise. Mais quand on analyse finement leur trajectoire, on s'aperçoit par exemple que le licenciement a été une épreuve douloureuse, que certaines n'arrivent pas à réintégrer le marché du travail salarié et que la création d'une entreprise devient pour elles une façon de maintenir une activité professionnelle.

En même temps qu'elles créent des entreprises et se reconnaissent dans le modèle de la femme active, les femmes Mompreneurs s'investissent très fortement dans la sphère parentale : comment se manifeste cet « engagement parental » chez vos enquêtées ?

Cette question de la parentalité a pris une place inattendue dans ma thèse. Au fil de l'enquête, en suivant les Mompreneurs, notamment sur Facebook, j'ai compris que ce qui fédérait ces femmes avec des profils sociaux, des activités, des entreprises aux statuts très différents, c'était leur manière de s'engager dans le travail parental. En sociologie, et notamment la sociologie du travail, le concept d'engagement désigne le fait de s'adonner à une activité en lui donnant du sens sur le temps long (Bidet, 2011). La famille, et en particulier les soins et l'éducation donnés aux enfants, relève comme le travail professionnel d'un engagement à part entière à travers l'exécution d'un ensemble de tâches qui sont valorisées par l'individu.

Les Mompreneurs sont très investies dans les activités parentales. Par exemple, elles allaitent beaucoup plus longtemps leurs enfants que la moyenne ; elles pratiquent souvent ce qu'on appelle le « maternage proximal » (portage, co-dodo…) ; elles confectionnent elles-mêmes la nourriture pour leurs enfants et lorsqu'ils grandissent, elles leur font faire une myriade d'activités périscolaires. Je me suis aperçue également que les femmes qui avaient adopté leurs enfants étaient surreprésentées parmi les Mompreneurs et que d'autres étaient engagées dans les parcours de procréation médicalement assistée. L'adoption comme la PMA sont des entreprises, administratives ou médicales, colossales qui restructurent complètement la vie des femmes, par le temps que cela prend et l'impact que cela a sur leur carrière. Par exemple, les services d'adoption enjoignent fortement les femmes adoptantes à s'arrêter de travailler pendant au moins un an après l'arrivée de l'enfant.

Les Mompreneurs trouvent donc dans l'adhésion aux normes contemporaines de parentalité (qui reposent par ailleurs sur une forte disponibilité des mères) une manière de s'accomplir [4]. Et elles le font de manière assez virtuose, car leur engagement professionnel, parfois un peu chancelant, leur laisse en réalité beaucoup de temps pour s'y consacrer. Ce sont des femmes très critiques à la fois à l'égard des femmes salariées à temps plein, qu'elles estiment être de « mauvaises mères », et à l'égard des femmes au foyer. Du fait de leur appartenance sociale, il est très important pour elles de tenir aussi la norme de l'activité professionnelle, quand bien même celle-ci est réduite à la portion congrue. En fait, lorsqu'on examine les emplois du temps, il apparaît que beaucoup de Mompreneurs travaillent seulement une dizaine heures par semaine, et parfois sans dégager de revenu.

En quoi l'engagement des Mompreneurs dans une parentalité très intensive est-il une forme de valorisation de soi et de distinction sociale ?

Les arènes enfantines, à savoir l'école, la crèche, les activités périscolaires, sont des espaces de représentation sociale entre les parents. Ces femmes y donnent tous les gages de l'accomplissement parental, à travers des pratiques de maternage, des tâches éducatives, des activités exigeantes en temps et en compétences spécifiques. Elles organisent par exemple des goûters d'anniversaire incroyables. C'est une manière de faire valoir leur virtuosité auprès des autres mères, que l'on retrouve chez les femmes qui mettent en scène leur maternité sur les réseaux sociaux comme Instagram ou Facebook. Le temps qu'elles passent à mettre en place cette entreprise parentale et le capital qu'elles accumulent dans cette sphère leur donne ainsi une position dominante par rapport à d'autres femmes qui ne disposent pas des conditions économiques et sociales pour être des mères aussi « performantes ». Cette question des hiérarchies maternelles et plus généralement des hiérarchies sociales de la parentalité est un sujet qui commence à être investi dans les sciences sociales contemporaines. Dans le cas des Mompreneurs, ces femmes, fragilisées professionnellement, cherchent à travers les effets identitaires et distinctifs de l'investissement parental à être réhabilitées socialement.

Quels sont les effets de cet investissement dans « l'entreprise parentale » sur les trajectoires professionnelles des femmes Mompreneurs ?

Cela tend à réduire fortement leur investissement professionnel. En exerçant leur activité professionnelle à la maison, ces femmes restent très prises par les tâches domestiques, qui sont beaucoup moins valorisantes que les activités dans les sphères liées aux enfants, et elles sont souvent seules à les assumer. Elles se retrouvent alors piégées dans cette situation car, en travaillant à la maison et en ayant une activité professionnelle déjà très réduite, elles pèsent moins dans les négociations conjugales. Le travail domestique leur laissant peu de temps pour développer leur activité professionnelle, elles gagnent moins d'argent, ce qui participe à réduire encore leur poids dans la négociation du partage des tâches. Le domestique prend peu à peu le pas sur le professionnel.

Pour un certain nombre de Mompreneurs, l'activité indépendante est en quelque sorte une activité de façade, pour préserver l'apparence de la femme active. Comme je le disais, leur temps de travail hebdomadaire effectivement réalisé est souvent très limité et un certain nombre ne dégagent quasiment pas de revenus. C'est d'ailleurs cohérent avec les chiffres sur les micro-entrepreneurs puisque très peu d'entre eux parviennent à gagner plus d'un SMIC. Ça n'est pas nécessairement un problème lorsque ce travail indépendant est une activité complémentaire à une activité salariée. Mais lorsque c'est votre activité principale et que vous ne dégagez pas de chiffre d'affaires suffisant, vous ne dégagez pas non plus de droits sociaux, et notamment de droits à la retraite.

L'activité indépendante présente beaucoup d'attraits : une plus grande autonomie, la possibilité de travailler à domicile, de maîtriser ses horaires, etc. La création d'une activité indépendante favorise-t-elle la conciliation travail-famille chez les femmes indépendantes en général et chez les femmes Mompreneurs en particulier ?

Chez les femmes indépendantes en général, elle ne favorise pas vraiment l'articulation des temps familiaux et professionnels. L'étude que j'ai réalisée sur ce sujet pour le CEET, à partir des données de l'enquête Conditions de Travail et Risques Psychosociaux, montre que les indépendant.e.s travaillent nettement plus que les salarié.e.s et se sentent en réalité beaucoup moins flexibles dans leur quotidien de travail. De ce fait, les indépendant.e.s se déclarent moins satisfaits en matière de conciliation. Ce manque de flexibilité du non-salariat a plusieurs explications. D'abord, un indépendant est par définition un travailleur isolé, qui, à la différence d'un travailleur salarié, ne peut compter sur l'aide de collègues en cas d'imprévu. Ensuite, les horaires atypiques (très tôt le matin, tard le soir, les week-ends) sont beaucoup plus fréquents. Et pour les femmes indépendantes, l'alourdissement des contraintes professionnelles ne s'accompagne pas d'un allègement du temps de travail domestique qui reste à peu près équivalent à celui des salariées, ce qui n'est pas le cas pour les hommes dont l'implication domestique diminue avec le choix de l'indépendance. Il apparaît donc que l'indépendance, au lieu de favoriser la conciliation et un meilleur partage des tâches, contribue au contraire à renforcer la division sexuée du travail.

Estimation du temps de travail domestique des indépendant.e.s et des salarié.e.s en 2016 (en %)
Approximativement, combien d'heures par semaine êtes-vous impliqué(e) dans les tâches domestiques (préparation des repas, courses d'alimentation, lessive…) ? INDÉPENDANT.E.S SALARIÉ.E.S
Hommes Femmes Total Hommes Femmes Total
Moins de 2 heures 45 4 32 27 5 15
Entre 3 et 6 heures 38 32 36 43 32 37
Entre 7 et 9 heures 10 23 14 16 23 20
Entre 10 et 12 heures 4 17 8 7 15 11
Plus de 12 heures 4 25 10 7 25 17
Lecture : 45% des hommes indépendants disent être impliqués moins de deux heures par semaine dans des tâches domestiques.
Champ : actifs occupés de France. Sources : DARES, DGAFP, DREES, INSEE - Enquête Conditions de travail et risques psycho-sociaux 2016.

Source : J. Landour, "L'indépendance favorise-t-elle l'articulation travail/famille ?", Connaissance de l'emploi, n°147, CEET, avril 2019.

Néanmoins, ces constats doivent être affinés en tenant compte du niveau de qualification et/ou du degré de réussite de l'activité. Chez les Mompreneurs par exemple, certaines parviennent à mieux articuler les deux sphères. Mais il s'agit de femmes qui d'une part disposent de ressources économiques et sociales importantes au départ et qui d'autre part réussissent à faire cause commune autour de leur entreprise avec leur conjoint. Elles peuvent donc plus facilement se décharger d'une partie du temps de travail parental auprès de leur conjoint et déléguer les tâches domestiques les moins valorisantes pour ne garder que les activités gratifiantes. Les femmes les moins dotées en revanche n'ont pas les moyens de payer une nourrice ou une aide ménagère et comme en général leur conjoint ne prend pas vraiment au sérieux leur activité et leur laisse prendre en charge l'intégralité des tâches, elles se retrouvent totalement noyées dans le travail domestique, plus ou moins valorisant, et par conséquent ne développent pas du tout leur activité.

Que nous apprend au final votre étude des parcours des Mompreneurs sur les transformations de l'emploi et de la parentalité et sur leurs effets sur le genre ?

En ce qui concerne les transformations de l'emploi, mes recherches rejoignent un ensemble de travaux récents en sociologie du travail qui analysent les recompositions du monde de l'indépendance. Vous avez par exemple les travaux de Sarah Abdelnour sur le régime de l'auto-entrepreneur, ceux d'Anne Jourdain et de Flora Bajard sur l'artisanat d'art, ceux de Julien Gros sur un segment masculin de l'indépendance, les bûcherons et les travailleurs forestiers, ceux d'Elsa Vivant sur les jeunes urbanistes auto-entrepreneurs, et tous les travaux sur l'agriculture en plein renouveau actuellement… L'analyse du travail indépendant ne se limite pas à ce qu'on appelle communément « l'ubérisation ». Les jeunes sociologues qui étudient ce statut d'emploi s'intéressent à ses transformations et à ce qu'elles disent plus largement du travail contemporain. Mon enquête sur les Mompreneurs participe à montrer qu'un plus grand accès des femmes au non salariat peut contribuer – mais marginalement – à réduire les inégalités de genre pour les plus favorisées. En revanche, pour les moins favorisées, qui sont nombreuses car c'est un statut d'emploi particulièrement exigeant, cela pose plus de questions à mon sens, notamment en termes de protection sociale.

Sur la question de la parentalité, mes travaux s'inscrivent dans ce qu'on appelle les Parenting Culture Studies, c'est-à-dire des travaux sociologiques qui étudient la parentalité dans ce qu'il y a de plus concret, à travers les pratiques : qui fait quoi, que signifie socialement et économiquement d'être pour un allaitement extrêmement long, quels en sont les effets sur le positionnement social, les parcours professionnels, etc. Si on parle de parentalité, il ne faut pas oublier que celles qui réalisent les tâches sont principalement les femmes : il n'y a pas de réelle transformation des rapports sociaux de sexe. L'ordre du genre est persistant, même s'il prend des formes un peu différenciées. Le mouvement des Mompreneurs a pu donner l'impression que des femmes, mères de famille, prenaient place dans le champ des responsabilités économiques. Mon enquête montre que l'assignation domestique est renforcée pour la grande majorité d'entre elles. Ce sont des femmes qui tendent plutôt à perpétuer un modèle de division sexuée du travail extrêmement traditionnel, étant elles-mêmes dans des schémas conservateurs (elles évoquent souvent l'instinct maternel et estiment que les femmes sont plus aptes à prendre en charge les enfants en bas âge). C'est aussi plus largement une réflexion qui porte sur les liens étroits entre emploi et famille dans les parcours. Pour ces femmes, le travail est davantage une sphère d'accomplissement de soi qu'un moyen d'acquérir une autonomie, d'avoir un salaire et les droits sociaux associés. La valeur instrumentale du travail, sa dimension affiliatrice (au sens de Robert Castel) disparaît totalement de leur esprit au profit de sa valeur expressive. En cela, elles sont en phase avec la représentation du travail dans les sociétés contemporaines, en particulier dans les catégories supérieures, comme un moyen de reconnaissance identitaire et de réalisation de soi. Mais lorsqu'elles divorcent et que le soutien économique du conjoint disparaît, la valeur instrumentale du travail réapparaît et certaines reviennent au salariat. J'étudie cette question du divorce dans le dernier chapitre du livre. C'est après les ruptures conjugales qu'on se rend compte du caractère déclassant de l'entreprise (parentale plus qu'économique) de certaines Mompreneurs : elles ont dégagé peu de revenus avec leur auto-entreprise et le versement d'une pension alimentaire ne permet pas davantage d'acquérir des droits à la retraite. C'est tout l'enjeu des recherches que je souhaite mener dans les années à venir.

Propos recueillis par Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS

Références bibliographiques

Références et travaux cités dans l'entretien :

Abdelnour Sarah [2017], Moi, petite entreprise. Les auto-entrepreneurs, de l'utopie à la réalité, PUF, coll. Humensis. Recension dans la revue Sociologie du travail et La vie des idées.

Bajard Flora [2018], Les céramistes d'art en France : sens du travail et styles de vie, Presses Universitaires de Rennes, coll. Le sens social.

Bidet Alexandra [2011], L'engagement dans le travail. Qu'est-ce que le vrai boulot ?, PUF, coll. Le lien social.

Jourdain Anne [2014], Du cœur à l'ouvrage. Les artisans d'art en France, Belin, coll. Socio-histoires. Compte rendu dans Lectures.

McCarthy John D., Zald Mayer N. [1977], "Resource Mobilization and Social Movements: a partial theory", The American Journal of Sociology, vol. 82, n°6, p.1212-1241.

Gros Julien [2017], "Travailleurs indépendants mais subalternes. Les rapports à l'indépendance des bûcherons non salariés", Sociologie du travail [en ligne], vol. 59, n°4, octobre-décembre.

Landour Julie [2019], "L'indépendance favorise-t-elle l'articulation travail/famille ?", Connaissance de l'emploi, n°147, CEET, avril.

Vivant Elsa [2014], "Entre subordination et indépendance : la difficile insertion professionnelle des jeunes diplômés auto-entrepreneurs", Connaissance de l'emploi, n°116, CEET, décembre.

Vivant Elsa [2016], "Devenir auto-entrepreneur, un travail de conversion ? Le cas des jeunes diplômés en urbanisme", Socio-économie du travail, Être entrepreneur de soi-même, l'auto-emploi, n°1, p.61-93.

Autres lectures conseillées :

Dossier "Genre et travail indépendant", Travail et emploi, DARES, 2017/2, n°150. Article de Julie Landour : "Les Mompreneurs‪. Entre entreprise économique, identitaire et parentale" (p.79-100).

Landour Julie, "Quand les mères deviennent entrepreneurs : Image et expériences des « Mompreneurs »", Sociétés contemporaines, 2015/2, n°98, p.137-168.

Notes

[1] Les chefs d'entreprise et gérants de sociétés salariés sont comptés ici parmi les indépendants, comme dans les statistiques de l'Insee (voir l'encadré sur la catégorie statistique des indépendants).

[2] Loi du 2 août 2005 en faveur des petites et moyennes entreprises.

[3] Données de l'Enquête emploi 2016.

[4] Pour approfondir la question de la construction et de la diffusion des normes de « bonne parentalité », on pourra consulter les travaux Séverine Gojard (Le Métier de mère, La Dispute, 2010), de Sandrine Garcia (Mères sous influence. De la cause des femmes à la cause des enfants, La Découverte, 2011), l'ouvrage collectif sous la direction de Claude Martin « Être un bon parent ». Une injonction contemporaine (Presses de l'EHESP, 2014). Plusieurs numéros de revue ont été également consacrés à cette question : "Les structures contemporaines de la « parentalité »"  (Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 2016/4, n°214) ; "Maternités" (Genre, Sexualités et Sociétés, 2016, n°16) ; Dossier "Le travail procréatif" (Recherches sociologiques et anthropologiques, 2017, n°48-2).

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